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Commune de Marseille

 

 

Quelques réflexions  autour du communalisme marseillais, 1870-1871

 

 

 

L’histoire de la Commune, (des Communes) de Marseille n’a jamais été négligée ni cette Commune oubliée. Il y avait déjà les travaux d’Antoine Olivesi[i], de Jean Claude Izzo.[ii] Beaucoup de points restaient à nuancer ou à consolider. Ainsi faut-il bien s’entendre sur ce terme « rouge » employé par Izzo. On suivra Maurice Agulhon pour qui il désigne seulement, et de manière assez floue, « un républicain convaincu, au bord du révolutionnaire, et surtout anticlérical ». Restait surtout à bien définir républicains, modérés,  radicaux, à évaluer leurs forces, respectives, leurs alliances, leurs rapprochements.

 

Une interprétation correcte des événements marseillais de 1870-1871  est désormais possible, grâce aux travaux de Roger Vignaud  [iii] et notamment à son Dictionnaire de la Commune, excellent instrument de travail  qui nous fait mieux connaître et comprendre le personnel des mouvements, l’Internationale et son rôle, ou plus particulièrement la composition de la trop fameuse garde civique.

Ainsi, dans sa déposition devant la Commission d’enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, Maurice Rouvier parle de 300 à 350 civiques. Sur trois compagnies, « au moins les deux tiers de cet effectif étaient formés d’ouvriers, travaillant dans les ports, en général gagnant leur vie et qui croyaient accomplir un devoir. » Le Dictionnaire vérifie assez mal ces assertions. La garde est à coup sûr ouvrière, mais formée d’ouvriers de professions très diverses (deux portefaix seulement, et plusieurs ouvriers en chaises), pour une bonne part militants de l’Internationale.

 

Comme à Paris, à Lyon ou Bordeaux, le problème se posait de mesurer la place qu’a tenue dans le mouvement l’Association Internationale des Travailleurs. Elle n’avait eu peut-être à Marseille qu’une grosse centaine de membres reconnus, mais il faut tenir compte aussi de la force, nullement négligeable, que représentaient en 1869/1870 les vingt-sept chambres syndicales ouvrières proches d’elle ou adhérentes, fortes avant les événements, croit-on, de 4 500 membres, et réunies sous la direction d’une Chambre fédérale. Ces chambres cependant, semble-t-il, ont très vite disparu.

L’Internationale était-elle pour autant désorganisée, désorientée par les procès de 1870, et par l’éclipse des chambres syndicales ? Sûrement pas à Marseille, à en juger par la présence de nombre de ses militants à la tête du mouvement du 7-8 mars, puis dans les rangs de la Commune du 1er novembre !  Ils étaient probablement nombreux dans les rangs de la seconde Commune du 23 mars, à en juger par la présence du vernisseur en chaises Etienne Combes, qui avait été le secrétaire de la défunte Chambre fédérale, des peintres en bâtiment, Jean Frédéric Borde et Ariès, syndics de la chambre syndicale de la profession, et plus que probablement, vu le nombre important de boulangers, de maçons, de tailleurs de pierre mécaniciens, d’ouvriers du meuble, de peintres, de menuisiers qu’y relève le Dictionnaire de la Commune : autant de professions qui avaient eu en 1869-1871 leurs chambres syndicales.

 

Une quasi absente de taille pourtant. On connaît très mal la garde nationale, trop facilement désignée comme « bourgeoise ». Etait-elle républicaine modérée ? Incertaine plutôt, comme en témoigne sa conduite ambiguë en mars, quand elle appuie d’abord la Commission municipale provisoire, puis en retire les trois délégués qu’elle y avait envoyés, pour tenir enfin le 29 mars une réunion de  400 délégués qui déclarent alors que « la fédération seule de tous les bataillons de la garde nationale pouvait seule (sic) affermir la République et maintenir l’ordre dans la cité ». Elle était probablement surtout très désorganisée du fait notamment de la mobilisation de ses plus jeunes éléments en novembre - décembre.

En mars, selon la déposition du   procureur Thourel, sur dix-huit bataillons, il y en avait  treize  ou quatorze de mauvais ; (l’artillerie et le génie étaient organisés), et il y amalgamait plus ou moins les civiques reconstitués.

Dans sa lettre à Bakounine du 9 novembre 1870, Alérini désignait comme « réactionnaires », le 1er novembre, les 3è, 4è, 8è, et 12è bataillons : au contraire le 9è a refusé de quitter la Préfecture où s’est installé le personnel rebelle ; on peut joindre le 8è au camp commmunaliste de mars. Tout cela est bien peu.

 

Quid encore des quelque 18 000 engagements volontaires de septembre à décembre ? Et inversement du grand nombre de réfractaires que compte alors Marseille ? 

 

Qui étaient enfin les 30 à 40 000 personnes manifestant devant la Préfecture le 7 août derrière Crémieux, et accompagnant le 8 août la proclamation commune éphémère de radicaux et socialistes ? ou encore les 100.000 qui acclament Esquiros et la Commune le 1er novembre ? Qui formait la masse des rebelles de mars ? Roger Vignaud nous en propose une prosopographie et un compte.

Mais il me semble que, si l’on veut faire une sociologie sommaire des acteurs populaires des mouvements marseillais il faille préférer s‘en tenir aux participants (réels ou supposés, soit un peu plus de 300, y compris les non-lieux)  à la tentative du 23 mars  au 4 avril, dont beaucoup avaient aussi participé aux mouvements précédents. J’en ai tenté rapidement l’essai et je dénombre : 15%  de travailleurs du bâtiment : 14% de petits commerçants et travailleurs des services courants (non compris les maîtres et garçons de maison de tolérance, activité bien caractéristique d’un port, 2%) : 9% d’employés divers.

8,5% de travailleurs du métal :  6% d’ouvriers du port, en y comprenant les tonneliers,  6% de journaliers : 4,5% d’ouvriers du meuble, non compris 3 % de menuisiers : 4% de travailleurs du vêtement.

6% seulement de membres des professions libérales, catégorie qui, est, surreprésentée si on prend en compte les militants des deux premiers mouvements.

Le reste en travailleurs divers. [iv]

 

Le cas marseillais semble bien vérifier le schéma explicatif proposé par Ronald Aminzade pour Rouen, Saint-Etienne et Toulouse. [v] Compte tenu évidemment des structures sociales et des traditions politiques des villes, on assiste à des luttes sévères au sein du « parti » républicain où s’affrontent ou s’allient, selon le cas, bourgeois modérés, bourgeois radicaux et représentants des classes populaires, socialistes ou socialisants. « Luttes de classes » dit Aminzade : le mot est alors trop fort ; ce  n’est que jeu d’alliances politiques pour la conquête du pouvoir municipal ou communal.

Dans cette combinatoire à trois qui joue en effet à Marseille, on ne doit  pas oublier les adversaires de la République toujours présents. Charette, (qui démissionne immédiatement), porté sur les listes des journaux le Sémaphore et la Gazette du Midi, est élu le 8  février par 49 159 voix : Cathelineau, non élu, en obtient 32 800, aux côtés des Jules Simon et Favre, portés sur les même listes.

 

Le 4 septembre, Marseille ne s’était pas donné, comme avait fait Lyon, une Commune. Son Conseil municipal, qui avait été élu le 27 août, aussitôt suspendu par le préfet impérial Levert, mis enfin en place par la nouvelle République, était constitué majoritairement de républicains modérés. [vi] Mais ici, tout se passe à la Préfecture, et au niveau du département. La municipalité est flanquée  par un Conseil départemental et de ce fait marginalisée. C’est lui qui semble régner, avec le soutien d’Esquiros, « administrateur supérieur » (« Il pourra exercer par délégation tous les pouvoirs du ministre de l’Intérieur »), arrivé à Marseille le 7 septembre. Les radicaux ont pris le pas sur les modérés. Olivesi a pu parler (même si le terme paraît aujourd’hui un peu anachronique) de deux mois d’« autogestion démocratique » du 4 septembre au 4 novembre, dans l’unité d’action des radicaux et des socialistes de l’Internationale, sous le rôle pilote de la Ligue du Midi. C’est un point sur lequel on reviendra longuement plus loin.

Au lendemain de la débâcle de Metz, radicaux et internationaux croient pouvoir former le 1er novembre une Commune qui se substitue au conseil municipal qu’ils déclarent déchu. Mais les quelque 100.000 personnes réunies devant la Préfecture acclament-elles seulement Esquiros, démissionné par Gambetta, ou une Commune révolutionnaire. ? On n’est en réalité que dans le provisoire, puisque  de nouvelles élections municipales sont décidées pour le 5 novembre.

 

C’est très vite la fin du rêve, avec le 13 novembre l’élection, à la demande du préfet Gent qui a dû peser d’un grand poids sur l’opération, d’un nouveau Conseil municipal, à une très forte majorité modérée ; en moyenne 21.600 voix modérées contre 7.800 voix radicales : le rapport de force s’est inversé. Une bonne moitié des électeurs s’est abstenue : incertains ou indifférents, mêlés à des conservateurs « blancs » peu portés à s’exprimer. L’international Alérini avait fait prôner l’abstention ;  ce n’a probablement pesé que très peu sur le scrutin.

Il y aurait ainsi, en quelque sorte, une quatrième tendance, qui n’est pas à négliger dans  cette querelle pour le pouvoir local. De ce point de vue, c’est une situation assez analogue à celle qu’on observe à Paris : moitié d’abstentions lors de l’élection des maires en novembre 1870, comme lors de celles à la Commune le 26 mars 1871.

C’est la fin de la relative autonomie communale de Marseille. La poigne du préfet Gent semble avoir été sensiblement plus efficace que celle de son homologue lyonnais Challemel-Lacour. Lyon (relativement) libre  a duré plus longtemps, « commune » arborant six mois exactement son drapeau rouge, depuis le 4 septembre 1870, ne l’amenant que le 4 mars 1871. On se trouve ici aussi dans une situation identique à  celle que connaît Paris dans la première semaine « incertaine » qui suit le 18 mars, quand la ville n’est pas encore vraiment révolutionnaire ; et si Marseille est attaquée le 4 avril, c’est au lendemain de l’échec de la sortie parisienne sur Versailles le 3.

 

Quelle signification donner à ces mouvements qu’on ne sait trop comment désigner ; « communalistes » est probablement le terme le mieux approprié. Il reste à le bien cerner.

Ainsi que l’a montré  Louis M. Greenberg [vii], toutes les tendances politiques, y compris la très royaliste Gazette du Midi, (elle changera de ton après le 4 septembre) étaient de solides partisans des libertés ou franchises municipales. Qu’on se souvienne de Gambetta évoquant devant ses électeurs marseillais en 1869 « Vos traditions, vos mœurs autonomes ».

 

Il n’avait pas été formellement formulé de revendication d’autonomie communale (ou ici départementale) lors des deux premiers mouvements, mais c’est bien elle qui est en question.

Quel sens exact donner à cette étonnante Ligue du Midi, si active dans le mouvement marseillais après septembre, encore trop peu étudiée, notamment pour les Bouches-du-Rhône ? [viii]

 

Le Dictionnaire de la Commune donne de précieuses indications sur ses militants marseillais, radicaux et pour une bonne part, (membres de l’Internationale ou des chambres syndicales. Mais s’agit-il de fédéralisme,  de provincialisme, d’autonomie régionale ?

 

Ce sont les adversaires de la Ligue qui parlent de séparatisme : tant le Gouvernement de Tours que les rédacteurs de l’Enquête sur les actes de la Défense nationale.[ix]

Il est vrai qu’il y a un relent de bakouniniste fédéraliste dans l’attitude et la conduite de Bastelica lors de la création de la Ligue. Mais le programme de la Ligue des 22-23 septembre est très clairement et simplement« radical », avec une pointe de rancœur (régionale ?) contre la mollesse du gouvernement de Tours :

Impôts, réquisitions, confiscation des biens des traîtres et du clergé.

Levée en  masse et suppression de l’armée permanente.

Révocation de tous ceux qui ont été au service de l’Empire.

Réduction à 2.400 francs au maximum du traitement des fonctionnaires.

Inspirer (il n’est pas pour autant question de la pratiquer réellement) la terreur aux ennemis de la République…[x]

 

Le 23 mars,  les choses sont explicites. La Commission  municipale provisoire déclare Marseille « capitale du département », et précise : « (Les républicains de Marseille) veulent donc que Paris et le gouvernement qui y siégera gouvernent administrent la France entière : et à  Marseille, les citoyens prétendent s'administrer eux-mêmes, dans la sphère des intérêts locaux. Il serait opportun, que le mouvement qui s'est produit à Marseille fût bien compris, et qu'il se prolongeât. »

Elle le redit mieux encore le 31 mars, réclamant l’abolition des préfectures : « Nous voulons la consolidation de la République par des institutions républicaines. Nous voulons l’unité de la direction politique, avec une assemblée constituante et un gouvernement républicain issu de cette assemblée, tous deux siégeant à Paris. Nous voulons la décentralisation administrative avec l'autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu dans chaque grande cité les attributions administratives et municipales. »

 

 

       Pour comprendre la situation politique en 1871 et le sens des mouvements « communalistes » à  Paris et peut-être surtout en province, j’ai cru pouvoir montrer qu’il fallait remonter au moins aux très riches débats républicains des années 1850 et 1851 sur la constitution idéale à donner à cette toute neuve République qu’on attendait pour 1852. Le socialiste allemand Rittinghausen avait publié en 1851 La législation directe par le Peuple  ou la vraie démocratie. Victor Considerant le suivait étroitement et l’enrichissait dans La Solution, ou le Gouvernement direct du Peuple, en décembre 1850 et février 1851. Un texte fort enfin, et précis, de Charles Renouvier, Charles Fauvety et de six autres auteurs républicains, fruit de deux ans de discussion commune, avait paru en 1851 : Gouvernement direct. Organisation communale et centrale de la république, proposant une recomposition politique radicale de la France sur la base de Communes-canton.[xi] Bien plus d’ailleurs que de simple décentralisation, il s’agissait d’une refondation de l’unité française républicaine, la République restant toujours « une et indivisible » ». Le projet allait de pair avec l’idée du « gouvernement direct », la Commune-canton permettant l’exercice d’une vraie démocratie, directe,  authentiquement représentative, où l’électeur serait réellement proche de l’élu.

 

Puis l’Empire est venu. Les proscrits ont d’abord repris et enrichi les réflexions reconstructrices de 1850-1851. Puis, mais beaucoup moins radicalement,  une frange non négligeable du parti républicain a senti dans les années 1860 la nécessité  de s’intéresser à l’institution communale, au niveau le plus local de la démocratie, la commune, alors trop bien tenue en mains par les maires nommés par le pouvoir central impérial[xii]. Ainsi Vacherot en 1863 dans La Démocratie :

« La commune n’est pas […] une simple unité administrative ; c’est une unité naturelle s’il en fut ; c’est la société dans son commerce le plus direct, le plus fréquent, le plus intime. » Ou Jules Simon, dans La Liberté politique, 1867 : « Le patriotisme communal est l'école du patriotisme ;  l’intervention dans les affaires de la commune habitue les citoyens à la vie publique, les initie à la connaissance des affaires. » Jules Barni écrit en 1870 :

« La commune est le point de départ de cette vaste association qui constitue une nation, et dont elle représente l’unité politique. Elle est comme l’alvéole de l’état. » « Alvéole de l’état » : ç’avait été la formule des fouriéristes phalanstériens. [xiii]

 

Un Ferry enfin, qui,  une fois parvenu au pouvoir, déclarera qu’il faut à la France « un gouvernement fort ». Tout autre son langage en 1869, dans un discours au Congrès de la Paix tenu à Lausanne : « Il faut oser écrire : ce qu'il faut à la France, à l'heure qu'il est, c'est un gouvernement faible. » […] « Il existe, à ma connaissance, des démocrates français, des républicains qui ont fait contre la centralisation monarchique, cause de toutes nos misères, le serment d'Annibal. Je suis de ceux-là. »[xiv]

Ferry ne parle que de « décentralisation administrative ». Mais c’était le mot même de la Commission du 23 mars et l’expression est à prendre en un sens fort. « Je dis que l'organisation administrative est coupable, au premier chef, de ce que la France, et le monde, par ricochet, ont subi il y a vingt mois; oui, la centralisation est la grande coupable. […] C'est une vérité que l'histoire nous démontre, que la centralisation et le régime militaire sont intimement et nécessairement solidaires. […] Tant que le pouvoir administratif sera dans les mains du pouvoir exécutif et pour l'en faire sortir il n'y a qu'un moyen : c'est de décentraliser. — Tant que le pouvoir administratif sera dans les mains de l'exécutif, celui-ci, qu'il soit républicain ou dynastique, sera toujours plus fort que l'assemblée élue. »

Il rappelle cette évidence, admise par tous les républicains en ce premier XIXe siècle, mais trop oubliée aujourd’hui, que la Révolution jacobine n’était en rien la responsable de la centralisation despotique que connaissait la France, mais le seul bonapartisme : « La Convention aussi s'est servie un instant d'une centralisation terrible, toute puissante, pourquoi ? pour sauver la France [...] La Constitution de l'an III a posé les bases de la plus large décentralisation possible, tellement qu'aucune des institutions, qui aujourd'hui nous oppriment, n'était à craindre sous cette Constitution, et qu'il a fallu pour les rendre possibles la Constitution de l'an VIII, c'est-à-dire le guet-apens de brumaire, cet ancêtre du guet-apens de décembre. »

 

Pour achever cette rapide revue, écoutons le très libéral Edouard Laboulaye, de l’Institut, qui pouvait écrire en mai 1871 : « La province veut vivre de sa vie propre, et n'entend plus que Paris lui impose sa volonté ou ses caprices. La province a raison. La réforme qu'elle demande est juste et nécessaire; c'est un progrès considérable si, par décentralisation, on entend seulement une plus grande liberté administrative. A l'individu ce qui appartient à l'individu, à la commune ce qui appartient à la commune, au département ou à la région ce qui appartient au département ou à la région, à l'État enfin ce qui appartient à l'État, voilà une formule excellente. » [xv]

 

C’est, presque mot pour mot, le programme qu’avait fixé Beslay à l’assemblée communale parisienne, dans son discours inaugural : « La Commune s’occupera de ce qui est local. Le département s’occupera de ce qui est régional. Le gouvernement s’occupera de ce qui est national. »

 

On comprend dès lors peut être mieux l’attitude de l’instituteur Eberard,  reclus pour dix ans à Nîmes, qui fut un acteur important des deux tentatives de Commune,  et qui a une telle foi en la « bonne » République, qu’il finit par faire confiance, rappelle Raymond Huard, pour l’instaurer ou la restaurer … à Thiers.

 

Rapprochera-t-on ces mouvements marseillais de 1871(mouvements, plutôt qu’insurrection, puisque tout s’est passé en somme dans une sorte de semi légalité) de ceux de décembre 1851, du « Complot » du Sud-Est de 1849, de l’insurrection du 13 mai 1849 ? Mais Marseille n’a guère bougé  au moment du coup d’état de décembre. Et Raymond Huard a suffisamment montré les limites d’une comparaison entre le Complot du Sud-Est et la Ligue du  Midi.[xvi] Celle-ci n’a au fond prospéré que dans les départements les moins engagés en 1849, et par voie de conséquence ont été  l’objet d’une moindre répression. Néanmoins ont été des militants de 1871 deux déportés de 1851 à Cayenne, le maçon Serigaldi et le chaudronnier Susini,  et quatre internés ; Carcassonne, le tailleur Sirvant (Sirevant), le journaliste Bondilh et le « cuisinier maritime » Job « le mulâtre » qui avait participé également au 13 mai.

 

En revanche, on ne peut manquer de faire référence à la tradition civique révolutionnaire de Marseille. En deçà de la période de la « Provence Blanche », Jacques Guilhaumou nous offre, dans sa fine analyse des « discours » des deux fédéralismes marseillais, jacobin et surtout sectionnaire,  l’occasion de fructueux rapprochements. [xvii] « Fédéralisme » (ne peut-on désormais employer le mot ?) et République une et indivisible n’avaient rien qui fût contradictoire aux yeux des sectionnaires  marseillais de 1792, tout comme ils ne le sont aux yeux des républicains du premier XIXe siècle.

 

Mieux que de trop  fastidieux commentaires, on laisse ici la parole aux sans-culottes de la section 24 qu’a retrouvés Guilhaumou : « C'est purement de cette souveraineté relative, et pour ainsi dire de localité, que les sections de Marseille ont réclamé l'exercice ; cet exercice, bien loin de tendre au fédéralisme, c'est-à-dire à la division de la République, ne tend au contraire qu'à consolider son unité et son indivisibilité, puisqu'il est bien vrai que les sections ne s'élèvent que contre les atteintes portées à la Liberté individuelle, à l'Egalité, à la sûreté des personnes et des propriétés, enfin à tous les droits de l'homme sans la libre jouissance desquels il n'est point de gouvernement juste, et surtout point de gouvernement républicain… »

 

 

 

 



[i]  Olivesi Antoine, La Commune de 1871 à Marseille et ses origines, 1950, rééd. Jeanne Laffitte, 2001, 168 p. 

[ii]  La Marseillaise, mars 1970 (la suite d’articles est reproduite dans ce volume), et  « Esquisse pour une histoire de la Commune à Marseille », La Pensée,  février 1972, p. 81 96 ; également dans Europe. n° 6, avril-mai.

[iii]  Roger Vignaud, La Commune révolutionnaire de 1871 à Marseille, Arra,  2011, 374 p.

 

[iv]  Notons à l’intérieur de ces catégories la présence de 3% de marchands de vin, 3% de cordonniers, chiffres qu’on rencontre dans toutes les insurrections de 1871 ; 2,5 % de cochers, 2% de cuisiniers.

Pour un aperçu de la composition de la population marseillaise, voir l’étude du corps électoral  en 1869 faite par A. Olivesi, « L’évolution de l’opinion politique à Marseille sous le Second Empire », Marseille sous le Second Empire, Plan, 1961 p. 164. La ville compterait 34% d’ouvriers, 9,1% d’artisans, 12,7% de petits commerçants, 13,8% d’employés…

Egalement, (William H. Sewell Jr., Structure and mobility: The men and women of Marseille, 1820–1870 (Cambridge: Cambridge University Press, 1985), xvi + 377 p.

 

[v]  Aminzade Ronald, Class, Politics and early industrial Capitalism. A Study of mid-nineteenth-century Toulouse, Albany, State University of New York Press, 1981.

 

[vi]  Norbert Rouland,  Le Conseil municipal marseillais et sa politique de la IIe à la IIIe République : 1848-1875, Aix-en-Provence, Edisud , 1974.

[vii]  Sisters of Liberty : Marseille, Lyon, Paris and the Reaction to a Centralized State, 1868-1871, Harvard University Press, 1971, 405 p.

[viii]  Sudhir Hazareesingh, « Republicanism, war and democracy : The Ligue du Midi in France's war against Prussia », French History, vol. 17, n° 1, mars 2003, p. 47-78.

Et, pas seulement pour le département voisin du Var, Constant Emilien, « Fédéralisme ou décentralisation ? La quête des libertés locales vues d’un département méridional, le Var, 1869-1871 », Actes du colloque les Fédéralismes, réalités et représentations 1789-1874, Marseille 1993, Publications de l’Université de Provence, 1995, pp. 403 sqq. Hommage soit  ici rendu à ce grand historien provincial mort en août 2012.

[ix] Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la défense nationale. 1873–1876, Commission d'enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale. Notamment le rapport de Sugny, Rapports, t. 2, 1875.

 

[x]  On écarte évidemment comme chose suffisamment démontrée tout rapprochement illusoire avec le fédéralisme d’un Mistral, qui en solide bourgeois, déplore le lendemain même de la Commune, les excès des rouges et se réjouit ouvertement de la victoire de Thiers.

 

[xi]  Texte longtemps oublié, réédité avec une présentation de Raymond Huard, Slatkine, 2000, 314 p.

 

[xii]  C’est un point développé – quoique sur des bases pas toujours sûres - par l’historien anglais Sudhir Hazaareesingh dans  From Subject to Citizen: The Second Empire and the Emergence of Modern French Democracy, Princeton University Press, 1998. Il existerait une espèce de Tiers parti prônant un « municipalisme républicain », entre la tradition jacobine du parti et la nouvelle tendance fédéraliste de Proudhon. C’est me semble-t-il interpréter à tort le « jacobinisme » républicain comme idée centralisatrice, et surestimer l’influence d’un Proudhon qui ne fait que prendre sa petite part à un débat bien plus large.

 

[xiii]  J’ai tenté d’approfondir encore cette histoire de l’idée communale qui s’identifie  au fond à celle de République démocratique et sociale dans « Entre le réel et l'utopie: République démocratique et sociale, Association, commune, Commune », Mélanges offerts à Michèle Riot-Sarcey, à paraître 2013.

 

[xiv]  Bulletin officiel du Congrès de Lausanne, 5, 1869.

 

[xv]  Edouard René Lefebvre de  Laboulaye,  La République constitutionnelle, 1871, p. 18. Auteur en 1863 de Le parti libéral, son programme et son avenir,  où ils défendait les libertés municipales, de la commune (tout en prenant soin de se démarquer de la Commune parisienne de 1792) et même « du département, et même de la province dont on commence à prononcer le nom. »

 

[xvi] Huard Raymond, La Préhistoire des partis, le mouvement républicain en Bas-Languedoc (1848-1881), Presses de la Fondation des Sciences politiques, 1996..

 

[xvii]  Guilhaumou Jacques, Marseille républicaine (1791-1793), Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992, 260 p.  « Marseille et l’organisation « autonome » des pouvoirs pendant la Révolution française  dans Marseille face au(x) pouvoir(s) », Actes du colloque de Marseille, 4-5 février 2000, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 2002, p.82-89.

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