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Correctif 2004 à Paris libre

Préface 2004 à Paris libre


Publié en 1871 pour le centenaire de la Commune, ce livre a vieilli, assurément, et je ne l'écrirais plus de même façon aujourd'hui. Ce qui peut faire encore son intérêt, je crois, c'est qu'il était fondé essentiellement sur des documents aussi nombreux et exhaustifs que possible. Ceux-ci restent, et ces documents, le lecteur est toujours d'ailleurs libre de les lire et de les entendre à sa manière. Pour ma part, le temps passé, les avancées du travail historique, [1] m'incitent à les reprendre. non pour les recomposer, mais pour les approfondir. [2]

J'aperçois aujourd'hui dans ce livre trois lacunes essentielles.

Tout Paris était loin d'être « rouge », je ne le soulignais pas suffisamment. Le nombre d'abstentions (52%) aux élections du 26mars était pourtant déjà significatif. Il y avait les « pâles », les indécis, les indifférents, les sans avis, difficiles à étudier parce que silencieux, mais dont le nombre allait sûrement croissant à mesure que l'aventure communale se révélait impossible. L'historien anglais R. Tombs est parvenu à en saisir quelques-uns dans leur imprécision, grâce à une fine étude de ce qui se passait dans le IIe arrondissement, qui appartient au Paris plutôt aisé. [3] Mais surtout il existait ce que l'on peut appeler un « tiers parti » qui, sans acquiescer aux « excès » de la Commune révolutionnaire et refusant d'être « à la remorque de ces terroristes », se refusait aussi bien à se ranger du côté de Versailles. Ce camp neutre était fort également en province, notamment dans les villes méridionales, Marseille, Lyon où le docteur Crestin, maire de La Guillotière disait fort bien  qu'« entre Paris et Versailles, il y a du chemin ». Je m'en suis expliqué ailleurs [4] Il s'agissait de républicains sincères, qu'on qualifie un peu vite de « bourgeois », qui partageaient l'aspiration parisienne à des « franchises municipales » très larges, et se sont efforcés de s'interposer entre les deux camps. Ils avaient formé une Ligue d'Union républicaine des Droits de Paris qui mettait à son programme la « Reconnaissance des droits de Paris à se gouverner par un conseil librement élu et souverain dans la limite de ses attributions, sa police, ses finances, son enseignement […] » [5] Revendication d'une décentralisation réelle, de la restauration des « franchises » locales laminées par la centralisation des deux empires bonapartistes. Le programme était proche au moins apparemment de celui de la Commune : le rappeler permet aussi de mieux cerner ce qui  sépare ces « conciliateurs »  du mouvement réellement révolutionnaire.

Je le reconnais volontiers : on négligeait autrefois le rôle des femmes dans l'insurrection. Peut-être par réaction y a-t-on un peu trop depuis trop insisté depuis, mais il était indispensable  de mieux le mettre en valeur. C'était  en tout cas le défaut aussi bien des hommes de 1871 eux-mêmes : André Léo, écrivant le 8 mai 1871 dans La Sociale un article aussi vigoureux que désabusé, « La Révolution sans la femme », le leur reprochait : « Une fois de plus les femmes n'ont rien à gagner à l'avenir immédiat de cette révolution, car le but est maintenant l'émancipation des hommes, non des femmes. [...] On pourrait d'un certain point de vue écrire depuis 89 sous ce titre une Histoire des inconséquences du parti révolutionnaire. La question des femmes en ferait le plus gros chapitre, et l'on y verrait comment ce parti trouva moyen de faire passer du côté de l'ennemi la moitié de ses troupes qui ne demandait qu'à marcher avec lui. » Il n'est sans doute pas exact qu'elles se battirent, sauf rarissimes exceptions. Elles ne réclamaient pas encore la participation au suffrage ; elles ne le feront qu'un peu plus tard. Mais comme toutes les femmes dans toutes les insurrections et révolutions précédentes, elles se voulaient pleinement citoyennes, à leur manière. De leur action qui fut réelle, j'ai, ailleurs encore, tenté de faire une étude approfondie.   [6]

Dernière lacune enfin. Le regard braqué sur Paris et d'esprit peu militaire, les historiens français dont je suis, ne se préoccupaient guère de ce qui se passait dans l'autre camp. Les historiens étrangers voient heureusement les choses dans une perspective plus vaste :  on doit à Robert Tombs une remarquable étude de La Guerre contre Paris, qui tout de même importe à l'histoire de la capitale. Ajouterai-je qu'il a osé s'attaquer au délicat problème de la Semaine sanglante que – respect excessif dû aux martyrs ? – nous n'osions guère toucher ? Il révise le nombre des victimes, le réduisant, ce qui est déjà énorme, à quelque 10.000 : c'est selon moi sous-estimation, mais il serait fastidieux d'argumenter sur ce compte macabre. Tombs met fortement en lumière en revanche que les massacres sont non pas imputables à la férocité souvent invoquée des soldats paysans, solidement dopés à l'alcool et détestant ataviquement la ville, mais que la responsabilité en revient à des chefs militaires qui ne voient dans Paris insurgé qu'un repaire des « classes dangereuses » qu'il faut radicalement purger. Point de vue que je partage entièrement, précisant seulement que ces chefs sont essentiellement des officiers bonapartistes et des royalistes : républicain, le général Clinchant qui dirige les opérations sur la rive droite, n'a pas toléré les exécutions sommaires, qui sont au contraire, systématiquement organisées rive gauche. [7]

Faut-il apporter de nouvelles « retouches », ou quelque complément au portrait que j'avais dressé du Communard ?

La mode n'est plus guère aujourd'hui en la matière - à tort peut-être - au « quantitatif » social. On pouvait espérer du neuf de l'apport récent des sociologues anglo-saxons. La moisson me paraît maigre : ou bien ils ne font que retrouver des vérités premières, ou bien ils ne proposent que des conclusions simplificatrices. Pour Roger V. Gould [8], alors que Juin 1848 serait une insurrection réellement sociale – ce qu'on n'ignorait pas, mais elle  fut aussi bien « démocratique », 1871 serait premièrement « politique » : réaction insurrectionnelle non pas « de classe » mais de communauté, de proximité d'habitat et d'action, à une centralisation durement ressentie à travers l'opération haussmannienne de rejet des travailleurs en périphérie de la ville ? Selon lui,  dans le centre de Paris, les relations de réseaux seraient plutôt fondées sur le métier, dans la périphérie (Est notamment), sur la « localité ». Ce n'est pas inexact ; ce n'est d'ailleurs que retrouver d'une autre manière un aspect déjà bien mis en lumière par Henri Lefebvre, et que j'avais appelé après lui la reconquête de la Ville par la ville  – celle des exclus. Gould utilise la notion efficace de réseaux sociaux (social networks) ; mais ses résultats sont peu convaincants, fondés qu'ils sont sur des chiffres fragiles (une centaine de mariages ouvriers, moitié dans le centre, moitié dans la périphérie), quand ils ne sont carrément erronés (l'étude des réseaux dans les bataillons de la Garde nationale). [9]) Quant aux résultats de l'étude socioprofessionnelle qu'il propose des insurgés dans leur masse, elle ne me paraît rien apporter de nouveau aux analyses que j'ai proposées. [10] Enfin  et surtout, il va de soi que, comme Juin 1848, 1871 est tout en même temps « démocratique et social ».

Infiniment plus importante  – à mes yeux du moins – et parlante l'histoire (la micro histoire) de ce communard inconnu, Émile Maury, plutôt incolore, peu convaincu ou peureux, que nous restitue ce remarquable traqueur d'archives qu'est Alain Dalotel. [11] 

Dans le portrait que je dressais en 1971, j'insistais trop sur le côté « passéiste » du Communard, « sans-culotte attardé », comme il m'était arrivé de dire sommairement. [12] La thèse était volontairement provocatrice – c'est le débat historique en 1964/1971 qui le voulait -, elle ne saurait suffire aujourd'hui. L'interrogation du passé parisien révolutionnaire est nécessaire : ce qu'elle met en lumière est bien autre chose que du « passéisme » ? J'y reviens plus loin.

Le Communard est bien plutôt, comme l'insurgé de toutes les révolutions et insurrections du premier XIXe siècle, l'homme du travail, un citoyen travailleur. Le travail, c'est sans doute ce qui définit alors au premier chef le « Peuple » : j'ai plus longuement développé ce thème dans « Le peuple de 1870/1871 ». [13] Depuis 1830, 1840, le « travailleur »  éclairé - et l'on est de plus en plus éclairé dans le Paris populaire-, qui ne fait d'ailleurs qu'écouter ceux qui, économistes, moralistes, philanthropes, ont développé depuis la fin du XVIIIe siècle l'idée que le travail est source de toute valeur - a repris celle-ci à son compte et l'a retournée contre ses inventeurs.  « Nous sommes de l'avis du grand philosophe Rousseau, nous pensons que tous les hommes devraient connaître un métier [...]. Un métier, c'est la colonne vertébrale de la dignité », proclamait fièrement l'ancien ouvrier mécanicien Denis Poulot dans Le Sublime, en 1863. « Je me crois un travailleur », écrit en 1869 Napoléon Gaillard, le cordonnier barricadier de la Commune, « artiste chaussurier » comme il aime à se dire, « et quoique faisant des chaussures, j'ai droit au respect des hommes autant que ceux qui croient travailler en tenant une plume. » [14] De lui encore ce fragment de discours dans une réunion publique de 1869 : « Citoyens, je suis travailleur, le travail est le seul bonheur de l'homme ; ceux qui ne travaillent pas sont les plus misérables de la terre […] Pour faire monter le pauvre, il faut abaisser le riche.  Il ne faut pas démolir l'intérêt, mais le capital tout entier ; que ceux qui ne travaillent pas ne dévorent pas ceux qui travaillent. Il faut […] que le producteur soit tout. »  Le journal de Félix Pyat, Le Vengeur, exalte, comme beaucoup d'autres, « Le peuple, ce roi du devoir et du droit, du combat et du travail [...]. Le peuple qui produit, qui se marie, qui élève, qui nourrit. » [15]

Je pense qu'il faut enfin revenir sur la question : que fut, au fond, la révolution de 1871, ce « sphinx » que disait Marx ? C'était le soulèvement patriotique d'un peuple de travailleurs, d'un Paris alors fondamentalement républicain. Mais qu'on m'entende bien, car le débat peut être ici trop facilement faussé. Il ne s'agit pas de réduire l'insurrection de Paris à la revendication étroite d'une république formelle (certains disent bourgeoise, ce qui est notoirement contradictoire dans les termes, la République étant « la chose de tous »). Pour les insurgés de mars 1871, comme pour ceux de juin 1848, de mars 1832, la République ne peut être que démocratique et sociale, inséparablement ; et c'est ce qu'elle a traditionnellement, depuis 1792, toujours prétendu être, ou viser. Pierre Leroux l'utopiste, mort à Paris le 12 avril 1871 et salué, par l'assemblée communale, en avait, dès le début des années 1830, clairement défini le projet : « Le problème est d'accorder par une synthèse véritable la liberté, la fraternité et l'égalité », de construire « la société où seront véritablement réalisés les augustes termes de l'immortelle devise de nos pères ; liberté, fraternité, égalité. » [16]

Il convient de s'attarder ici un peu, et les récents travaux sur l'utopie m'ont conduit à une réflexion neuve sur les notions de démocratie et de souveraineté populaire. [17]

Par la proclamation d'une « Commune », la capitale s'était constituée en une utopique, impensable, à l'évidence impossible « République de Paris ». L'utopie, « un rêve non réalisé, mais non pas irréalisable » disait en 1854 l'« anarchiste », comme il se désigne, Joseph Déjacque. [18] Non pas une rêverie, mais un ferment critique. Penser la Commune comme une utopie, au sens fort du terme, conduit à la mieux comprendre.

J'avais toujours, je dois le dire, été embarrassé par l'interprétation de la Déclaration au Peuple français du 19 avril 1871, où je ne voyais, comme tant d'autres,[19] qu'un étrange amalgame, médiocre mélange de proudhonisme et de jacobinisme,  qui s'efforçait de composer les thèses pourtant difficilement conciliables de la minorité et de la majorité de l'assemblée communale sur la nature de l'état républicain révolutionnaire à construire. Cela ne me paraît plus exact. La comparaison avec la Révolution de 1789/1794 et son exigence si forte de « démocratie directe », ou avec les revendications mal formulées mais explicites des insurgés de Juin 1848, bref l'étude de la tradition révolutionnaire parisienne, m'amènent à d'autres conclusions.

1871 pose, une nouvelle fois, le redoutable problème du « contrat social » : quelle forme donner à un gouvernement du peuple, qui émane du peuple, sans être oppresseur du peuple ? De ce point de vue, la Commune est peut-être la révolte au programme le plus élaboré du XIXe siècle.

« Doctrinalement », la Déclaration ne fait en réalité que retrouver, après la redoutable parenthèse autoritaire de l'Empire, et continuer, prolonger une réflexion sur la construction de la République, déjà largement entamée en 1848/1851, du fait de la déception qu'apportait le dysfonctionnement du jeune régime. Elle était l'œuvre de militants populaires « communistes » des années 1840, et tout particulièrement de l'« utopiste » communiste Constantin Pecqueur, puis du fouriériste Considérant, qui bâtirent peu à peu le projet de ce qu'ils appelèrent alors le « gouvernement direct de la République », par une organisation de celle-ci qui soit à la fois « communale et centrale ». [20] Il s'agissait, tout à fait au-delà d'une banale idée de décentralisation, de construire la démocratie républicaine à partir d'en bas (de la commune, ou plus efficacement de plusieurs communes regroupées en canton), et non pas la diffuser (l'imposer ?) d'en haut. Cette réflexion avait eu en 1851 un écho certain dans le peuple de Paris, comme en témoigne à ce moment Pauline Rolland : « La question du gouvernement direct [...] fait des progrès dans les ateliers. Cette question m'occupe personnellement au plus haut point. [...]Je mets à part les travaux de la Feuille du peuple et par conséquent la brochure de Renouvier et Fauvety publiée [...] sous le titre gouvernement direct, organisation communale et centrale de la république. Lisez cela et faites la lire à nos amis. Ce n'est pas parmi les bourgeois qu'il importe le plus de répandre la vérité, mais parmi nous autres prolétaires, en qui réside la force. » [21]  Construire la République qui s'instaure enfin sur une base communale, c'est à nouveau ce que s'est efforcé de définir, politiquement et socialement, la Déclaration de 1871, et si le texte peut paraître imparfait, les intentions sont claires. Il est surprenant de voir combien les historiens ont négligé cette tradition républicaine « communale-cantonale » qu'on pourrait faire aussi bien remonter à la constitution jacobine de 1793, la reléguant au rang d'utopie, cette fois au sens le plus banal du terme. Rien de plus agaçant d'ailleurs pour l'historien que d'entendre constamment, par les hommes de presse ou de la politique, confondre vulgairement jacobinisme et centralisation, quand chacun devrait savoir que celle-ci est d'abord bonapartiste. Qu'on relise enfin le texte constitutionnel de l'an I, ou le discours de Robespierre du 11 mai 1793 : « Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir top gouverner. Laissez aux communes, laissez aux familles, laissez aux individus, […] le soin de diriger leurs propres affaires et tout ce qui ne tient point essentiellement à l'administration générale de la République. »

Mais l'idéologie, je ne l'ai dit que trop souvent, est loin d'épuiser, bien au contraire, le « secret » de 1871. Très concrètement, pour le peuple agissant du Paris de 1871, être son propre maître, c'était s'autoadministrer, s'autogouverner. On le voit bien dans l'exercice quotidien par ceux d'en bas de leur petit pouvoir local, au club, dans leur bout de quartier. S'affirme en tous sens, de manière évidemment désordonnée, une capacité populaire d'« autonomie », une volonté de participation politique immédiate. Je rappellerai que l'essentiel du travail de réformes projeté sous la Commune   s'est accompli - c'est là le fait le plus original - par l'initiative locale. Des commissions « communales » à leur tour avaient pris spontanément la charge des arrondissements. Ainsi dans le XVIIe arrondissement, celui de Benoît Malon. Dix « conseillers adjoints », un comptable, deux dessinateurs, un tailleur de pierres et un architecte, un ingénieur et un agrégé d'histoire, un courtier en vins, deux graveurs, un instituteur révoqué par l'Empire, tous membres de la section des Batignolles de l'Association internationale des travailleurs, assuraient le fonctionnement de dix commissions : Subsistances, Assistance, Travail, Garde nationale, Hygiène et salubrité, Recensements, Sûreté et police, Finances, Instruction publique, Logement. Paul Martine, l'agrégé, se rappelle « nos délibérations tumultueuses, [...] le public qui se presse à la porte pour des réclamations de tout genre, [...] les mécontents, les gens qui viennent déclarer les naissances, les morts, ou réclamer le mariage [...]. Dans le jour, c'était une procession ininterrompue de pauvres femmes manquant de travail et de pain. [...] Le plus cocasse était la cérémonie des mariages. Qui les célèbrerait ? Nous décidâmes que ce serait Malon. [...] (Il) s'en tira le mieux du monde. Nous fîmes ainsi quelques centaines d'heureux. » [22]

Tout n'allait pas sans heurts. Rival de la Commune, le Comité central de la Garde nationale avait aussi ses sous-comités locaux qui empiétaient sur les attributions des commissions municipales. On comptait, outre la quarantaine de clubs, une foule d'associations, de comités concurrents, manifestant l'intérêt le plus vif pour la chose civique sous quelque aspect que ce soit. Il régnait une atmosphère de sympathique anarchie populaire qui ne favorisait évidemment pas l'efficacité. Enfin ces révolutionnaires locaux étaient extraordinairement exigeants à l'égard de l'assemblée communale qu'ils avaient élue : au nom de la démocratie directe, les pressions, la critique, étaient constantes : « Serviteurs du peuple, ne prenez pas de faux airs de souverains. [...] Ne vous pressez pas de juger et de décider au nom du Peuple. Restez dans votre rôle de simples commis. »

Chez ce peuple qui s'insurge, on aperçoit l'espoir, au moins obscurément formulé, d'une République qui soit celle de tous (et de toutes), qui agisse d'abord dans l'intérêt de ceux qui, par leur travail, donnent son assise à la société. Le citoyen travailleur, réclame, exige qu'on aille jusqu'au bout de la logique de cette « souveraineté du Peuple » tant affirmée, jamais réalisée. Ce n'est pas une République abstraite que les insurgés du XIXe siècle, en 1848, en 1871, ont revendiquée, mais une « bonne », une « vraie » République, indissociablement démocratique et sociale. Sociale, elle est celle qui doit procurer à tous mieux-être et bonheur. Elle doit être aussi et surtout - c'est plus clairement que jamais exprimé en 1871 – celle qui réalise la vraie démocratie, participative, qui assure réellement les intérêts et les droits des gouvernés, avec et s'il le faut, contre leurs gouvernants.

On en revient aux sources, à la démocratie « directe » qu'avaient revendiquée et pratiquée, non seulement les sans-culottes, mais aussi bien les bourgeois des districts parisiens de 1790. [23] Autonomie et participation politique, identification maximale entre gouvernants et gouvernés : l'homme de 1871 n'a décidément rien de « passéiste » ; il serait plutôt notre contemporain.

Faut-il vraiment chercher comment, par quelles voies, la revendication de la démocratie directe s'est « transmise », depuis 1790 ou l'an II ? Ne pourrait-on plutôt dire qu'elle est en somme le degré premier (ou si l'on veut le degré zéro) de la politique. Et cette revendication démocratique populaire n'est pas seulement « politique » ; elle ne peut que se prolonger, s'épanouir en question « sociale », par la revendication qui la fonde de la libre égalité, et de l'égale liberté.

L'historien et politologue Claude Lefort a remarquablement mis en lumière la nature par essence « libertaire » de l'idée de démocratie. L'insurrection communaliste, comme toutes les insurrections parisiennes, est aussi questionnement de la démocratie. Celle-ci, avec le suffrage universel proclamé en 1848, élargi depuis, sera-t-elle seulement « représentative », ne donnant au fond le pouvoir réel qu'à quelques-uns, aux « capacités » politiques ? Ou bien sera-t-elle souveraineté réelle du peuple, un démocratie véritable qui ne soit pas, comme on se contente un peu trop facilement chez les historiens actuels du politique, de reconnaître qu'elle ne peut être qu'« imparfaite » [24] et, faute de mieux, « consensuelle », « d'équilibre »  toujours déséquilibré, puisqu'il y a toujours des dominés et des dominants. La Commune a posé une fois de plus au XIXe siècle la question de la souveraineté populaire ; bien sûr, elle ne l'a pas résolue.

Quête d'une démocratie vraie ! Ne reconnaissons-nous pas là, à bien des signes aujourd'hui,  des problèmes toujours posés ? Cette « utopie » de 1871 - l'utopie est un ferment nécessaire à la démocratie - fait aussi partie de notre patrimoine.


[1]   Des travaux qui sont dus essentiellement à des historiens anglo-saxons : au Royaume-Uni, l'ami Robert Tombs, aux Etats-Unis, Martin Phillip Johnson. Presque rien en France, sauf chez les littéraires. Encombrerais-je à ce point le paysage historique français ?

[2]  Ils peuvent d'ailleurs  être complétés, dans une autre perspective, par le très remarquable recueil : 1871, La Commune de Paris, Textes réunis par Nicole Priollaud, éditions Liana Levi, Sylvie Messinger, 1983.

[3] Robert Tombs, « Prudent Rebels; the 2nd arrondissement during the Paris Commune of 1871 », French History, 1991, p. 393-413.

[4]  La Commune de 1871, QSJ, 1988  et 1994.

[5]  Dès 1966 pourtant, Jeanne Gaillard avait déjà ouvert cette vois, comme bien d'autres, dans son article «Les papiers de la Ligue d'Union républicaine des droits de Paris », Le Mouvement Social, juillet-septembre.

[6] « 1871 La Commune de Paris », Encyclopédie politique et Historique des Femmes, 1997.

[7] La guerre contre Paris 1871, 1997 et « Victimes et bourreaux de la Semaine sanglante » Revue d'histoire du 19e siècle, - 1994, n° 10.

[8]  Gould (Roger V.), Insurgent Identities, Class; Community and Protest in Paris from 1848 to the Commune, 1995.

[9]  Gould (Roger V) : « Multiple Networks and mobilization in the Paris Commune, 1871 », American Sociological Rewiew, LVI, décembre 1991, p. 716-729. Robert Tombs fait à Gould des critiques analogues, plus longuement argumentées, dans « Les Communeux dans la ville : des analyses récentes à l'étranger », Le Mouvement social, 1997, n°179.

[10]  Ceux qui sont ici republiés sont insuffisamment parlants. Je propose une analyse que je crois plus fine, en les comparant avec les résultats obtenus pour les insurrections de 1830 et de Juin 1848 dans La Commune de 1871, QSJ. L'important est le faible changement qu'ils indiquent dans la composition des « foules »,  ou plutôt masses insurgées sur une période de près de cinquante années.

[11]  Maury (Émile) : Mes souvenirs sur les événements des années 1870-1871, présentés et annotés par Alain Dalotel, 1999.

[12]  Procès des Communards, Gallimard, 1964, 1978.

[13].Dans le recueil Paris Le Peuple, XVIIIe-XXe siècle, sous la direction de Jean-Louis Robert et Danielle Tartakowsky, p. 147-157.

[14]  Napoléon Gaillard, lettre du 20 janvier 1869 à Vermorel du Réveil.

[15] Le Vengeur, 29 avril 1871.

[16] P. Leroux, D'une religion nationale ou du culte, p. 92, et Discours aux politiques

[17] Tout particulièrement Michèle Riot-Sarcey, Le réel de l'utopie: Essai sur le politique au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998. Voir aussi sur l'utopie et son sens, outre bien d'autres de ses œuvres, le remarquable texte de Miguel Abensour, « L'Histoire de l'utopie et le destin de sa critique », Textures, n°6/7, 1973.

[18] Joseph Déjacque, À bas les chefs, Éditions Champ libre, 1970.

[19]  L'historien suisse Charles Rihs, dans son livre de 1955, intégralement réédité au Seuil en 1973, La Commune de Paris ; ses structures et  ses doctrines, de 1955, a toujours persisté dans cette voie simpliste d'interprétation purement idéologique, gravement trompeuse  mais encore trop répandue.

[20]  Le texte le plus élaboré est : Gouvernement direct. Organisation communale et centrale de la République. Projet présenté à la Nation pour l'organisation de la Commune, de l'Enseignement, de la Force publique, de la Justice, des Finances, de l'État, par les citoyens H. Bellouard, Benoît du Rhône, F. Charassin, A. Chouippe, Erdan, C. Fauvety, Gilardeau, C. Renouvier. J. Sergent, etc., Paris, Librairie républicaine de la Liberté de penser, 1851, 461 p. On en doit une récente réédition à Raymond Huard en 1999. Traitent également du problème l'allemand Rittinghausen, auteur de La législation directe par le Peuple, publié en 1851, paru déjà en bonnes feuilles dans La Démocratie pacifique (fouriériste) en septembre 1850. Victor Considérant publie La Solution, ou le Gouvernement direct du Peuple, 63 p., à la Librairie phalanstérienne, en décembre 1850 et février 1851. Il propose encore dans le même sens, le 20 avril 1871, La paix en vingt-quatre heures dictée par Paris à Versailles.

[21] Lettre autographe de Pauline Roland à Tremblay, 23 mai 1851, citée par M. Riot-Sarcey, Le Réel de l'Utopie, op. cit. p. 297.,

[22] Martine (Paul), Souvenirs d'un insurgé, Préface et notes de Jacques Suffel, Librairie académique Perrin, 1971.

[23]  Maurice Genty, L'apprentissage de la citoyenneté, Paris, Messidor, 1987.

[24] « Malaise dans la démocratie », titre Pierre Rosanvallon en introduction à son livre, Le Peuple introuvable, Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1998. Le chapitre IX de la deuxième partie est consacré à la « démocratie imparfaite ».

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