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Histoire de la Première Internationale

 

 

La Première Internationale

Les antécédents . - Il semble que la prise de conscience de l'existence d'une solidarité internationale entre travailleurs de différents pays soit à peu près exactement- contemporaine de l'apparition des premiers mouvements ouvriers organisés. On en décèle les premières traces aux lendemains de 1830, dans un manifeste des ouvriers lyonnais à leurs frères d'Angleterre, publié dans L'Echo de la Fabrique du 27 mai 1832, et dans une adresse des ouvriers de Nantes aux trade-unions anglaises, reproduite dans le Pioneer du 7 juin 1834. Pour leur part, dès que solidement constitués, trade-unionistes et chartistes anglais se sont activement employés à nouer d»s contacts avec les représentants du mouvement ouvrier ou révolutionnaire européen» L'Association des ouvriers de Londres, formée en juin 1836 sous la direction de William. Lovett, multiplie à son tour manifestes et adresses aux ouvriers de France, de Belgique, d'Allemagne. « Camarades producteurs des richesses - propose Lovett en 1838 - étant donné que nos oppresseurs sont unis, pourquoi ne nous unirions-nous pas à notre tour dans un zèle sacré pour montrer l'injustice de la guerre, la cruauté du despotisme, et la misère qui en découle pour notre classe ? » De même lorsque FIora Tristan bâtit en France le projet d'une Union ouvrière (1843), elle envisage aussitôt qu'elle établisse, par l'intermédiaire de comités de correspondance, des relations permanentes avec les principales métropoles du mouvement ouvrier en Europe.

Mais c'est hors du mouvement ouvrier que l'idée d'une organisation internationale passe du stade du voeu pieux à celui de la réalisation, dans les milieux d'émigrés politiques réfugiés nombreux en Suisse, à Paris, à Londres après les révolutions européennes avortées de 1830 et de 1848 et qu'une commune condition de proscrits révolutionnaires conduit naturellement à tenter de coordonner leurs luttes. La première organisation notable a sans doue été la Jeune Europe de Mazzini, fondée en 1834 , Londres devient rapidement le centre de toutes ces intrigues internationales . En mars 1846, chartistes et proscrits fondent l'association des « Fraternal Democrats » qui tient une retentissante campagne de meetings, établit quelques contacts avec l'Association démocratique créée à Bruxelles par des radicaux belges, français allemands, et dont le vice président est K» Marx. C'est à Londres qu'après l'échec des révolutions rhénanes se réfugie ce dernier, qui vient de publier en février 1848 le Manifeste communiste. Le mouvement prend plus d'ampleur encore après 1848 (on dénombre en Angleterre en 1853 quelque 4.380 proscrits, dont 2.500 polonais, un millier de Français, 260 Allemands). Un Comité central démocratique européen formé en 1850 par Ledru-Rollin, Mazzini, A.Ruge et le Polonais Darasz est pratiquement mort-né. En août 1856, la réunion des proscrits français de la Commune révolutionnaire (fondée en 1852 par F» Pyat, Caussidière et Boichot), des chartistes d'un International Committee, de socialistes polonais et de communistes allemands donne naissance à une « International Association » ; elle ne s'assure qu'une très maigre audience, sauf aux Etats-Unis et disparaît en 1855. Mais déjà, par son organisation en sections, sous l'autorité d'un Comité central à Londres, elle préfigure l'Association internationale des Travailleurs de 1864. La filiation est d'ailleurs directe, puisque plusieurs de ses dirigeants vont faire partie du premier Conseil général de l'A.I.T.

 

Mouvement ouvrier français et anglais autour de 1860 -  En aucun cas, les organisations précédentes n'ont dépassé le stade du complot de minorités révolutionnaires agitées, mais peu représentatives. L'A.I.T., « enfant né en France et mis en nourrice à Londres », naît au contraire de l'entente des deux classes ouvrières les plus importantes et les plus avancées d'Europe.

Depuis ses défaites de 1848-1850, et surtout à partir de 1860, le mouvement ouvrier en Angleterre et en France a pris un cours nouveau. La classe ouvrière anglaise s'organise puissamment sur le plan syndical : les principales corporations ont leurs trade-unions, qui de plus en plus fréquemment se soutiennent mutuellement dans leurs luttes. Elles s'allient momentanément, puis se fédèrent localement, quelquefois nationalement dans le cadre des grandes sociétés « amalgamées » comme celles des Mécaniciens (1851), des Charpentiers (1860), des Mineurs, des Fondeurs en fer... En 1860 s'est formé dans la capitale un London Trades Council, né des solidarités qui se sont nouées au moment de la grève du bâtiment de 1859, ou 43.000 ouvriers mis en lock-out ont reçu l'aide de leurs compagnons d'autres corporations; une Junta le dirige, W. Allan des Mécaniciens, D. Guile des Fondeurs en fer, G. Odger des Cordonniers, E. Coulson des Maçons, R. Appelgarth des Charpentiers - les trois derniers feront partie du Conseil général de l'A.I.T. » Ce syndicalisme mène le combat dans un style très différent de celui du premier unionisme des années 1850 ou du mouvement chartiste. Exigeant de fortes cotisations, il recrute presque exclusivement des ouvriers qualifiés et délaisse les « unskilled ». Il prend des allures nettement réformistes : ses puissants moyens financiers lui permettent une résistance efficace sur le plan économique ; en politique, il s'inquiète seulement de l'élargissement du droit de suffrage, de la reconnaissance et de l'extension des droits syndicaux. Néanmoins il prête encore volontiers appui aux mouvements révolutionnaires européens, continue d'entretenir des rapports avec les émigrés : en 1864 les ouvriers anglais font une chaleureuse réception à Garibaldi.

Le mouvement français est loin d'être aussi vigoureux. La répression des années 1850 l'a en apparence réduit à rien, et ni la coalition, ni l'association ouvrières ne sont autorisées. Il n'en est pas moins certain qu'après l'immense essor de 1848 subsistent, au moins à l'état latent, des organisations corporatives qui ne demandent qu'à réapparaître au grand jour. Or, à partir de 1860, l'Empire semble relâcher la bride ; en difficulté ailleurs, il esquisse un rapprochement avec la classe ouvrière, tolère en 1861 une retentissante grève des typographes parisiens, laisse même se reconstituer certaines associations ; le césarisme se donne des allures sociales. Se leur côté, les dirigeants de ce mouvement ouvrier renaissant sont très différents de ceux de la génération révolutionnaire de 1848, Ils subissent fortement l'influence du socialisme proudhonien, qui prétend soigneusement distinguer la lutte ouvrière, purement économique et sociale, de toute préoccupation de caractère politique.

Ainsi le syndicat ouvrier prend-il ses distances par rapport à l'opposition traditionnelle de gauche. Aux élections, de  1863 et 1854, les ouvriers parisiens ont tenu à présenter leurs propres candidats. Geste électoralement inefficace, mais expressif, le Manifeste des Soixante a été publié dans L’Opinion nationale du 17 février 1864. « Le suffrage universel? nous a rendus majeurs politiquement, mais il nous reste encore à nous émanciper socialement. »,, Cette émancipation, il ne peut être question de l'attendre de députés libéraux ou même républicains, parce que tous bourgeois et par conséquent peu attentifs aux vrais intérêts de lé classe ouvrière. Celle-ci agira donc par elle-même, cherchant son salut dans l'association des ouvriers, l'organisation de coopératives, le crédit mutuel.

Tant qu'il n'est pas question de politique (et que l'opération est même rentable contre l'opposition républicaine), l'Empire est tout disposé à laisser faire. Il a autorisé - et dans une certaine mesure financé - l'envoi d'une délégation ouvrière, élue par les principales corporations de Paris et de Lyon, à l'Exposition industrielle universelle de Londres de 1862. Le secrétaire de la délégation est le oiseleur en bronze Henri Tolain (l'un des candidats ouvriers de 1863). De Londres, les ouvriers français reviennent émerveillés de l'efficacité de l'organisation des trade-unions, et de la condition privilégiée que se sont assuré les ouvriers anglais. Les délégations ouvrières réclament presque unanimement dans les rapports qu'elles publient à leur retour l'octroi des droits d'association et de coalition/ Le gouvernement s'apprête à les leur accorder : une loi de 1864 autorise la grève.

Constitution de l'Association internationale des Travailleurs -  Contrairement à une légende tenace, ce n'est pas au cours du voyage de 1862 qu'ont été noués les contacts qui sont à l'origine de la constitution de l'Internationale, Les Français ont été accueillis alors par des coopérateurs anglais, des politiciens, des industriels dont l'un au moins a compté parmi les principaux adversaires des syndicats londoniens au moment de la grande grève des ouvriers du bâtiment. Ils n'ont pas rencontré alors les dirigeants du London Trades Council. Les contacts décisifs se sont établis l'année suivante, quand les syndicalistes londoniens ont invité des représentants des ouvriers français à une manifestation commune en faveur de l'indépendance de la Pologne. Un meeting réunit, le 22 juillet 1863, avec les principaux représentants des syndicats de Londres, cinq français, les bronziers Tolain et Perrachon, les mécaniciens Aubert et Murat, le maçon Cohadon, l'instituteur Bibal ? Le lendemain, les syndicalistes anglais accueillent les Français dans une réunion plus intime, où sont jetées les bases d’une entente.

L'Association internationale des Travailleurs est définitivement formée au cours d'un nouveau voyage que font en 1864 à Londres Tolain. et Perrachon, accompagnés du passementier Limousin. Au meeting de Saint-Martin's Hall (29 septembre) est adopté un projet français qui prévoit la création de sections européennes, sots la direction d'un Comité centrai à Londres. Bien qu'essentiellement ouvrière et franco-anglaise, la nouvelle organisation ne rompt pas tout à fait avec la tradition : des émigrés polonais, allemands (dont Marx), italiens de la tendance mazzinienne,, français (issus de la Commune révolutionnaire et qui vont constituer à Londres une « French branch ») participent à sa fondation. Le comité provisoire compte 21 Anglais, 10 Allemands, 9 Français, 6 Italiens, 2 Polonais, 2 Suisses.

Il s'occupe aussitôt de la rédaction de statuts provisoires, à laquelle Marx paraît avoir pris une part décisive. L'A.I.T. tiendra des congrès annuels. Le Conseil général « établira des relations entre les différentes associations d’ouvriers de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays ; qu'une enquête sur l'état social soit faite simultanément et dans un même esprit ; que les questions proposées par une société soient examinées par toutes, et que lorsqu'une idée pratique ou une difficulté internationale réclameront l'action de l'Association, celle-ci puisse agir d'une manière uniforme... Les membres de l'A.I.T . devront faire tous leurs efforts, chacun dans son pays, pour réunir en une association nationale les diverses sociétés d'ouvriers existantes, ainsi que pour créer un organe spécial. » Les statuts définitifs ne seront approuvés qu'au Congrès de Genève en 1866, en même temps qu'un règlement prévoyant les formes de constitution et d'administration des sections, leur représentation dans les congrès et auprès du Conseil général.

Une imprécision dans la traduction, française des « Considérants » qui précèdent le texte des statuts, donnera lieu plus tard à une malheureuse et grave querelle. Le texte anglais porte « that the economical emancipation of the working classes is the great end to which every politioal movement ought to be subordinated as a means » ; le texte français simplifie (plutôt que tronque volontairement) en « que l’émancipation éoonomique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique. »

L'Adresse inaugurale -  Outre la part qu'il a prise dans la rédaction des statuts, Marx va jouer, au sein du Conseil général dont il est membre, un rôle majeur, que certains jugent démesuré. « Comme le ooucou – écrit le Suisse James Guillaume qui le déteste,  il est venu pondre son œuf dans un nid qui n'était pas le sien. Son dessein a été, dès le premier jour, de faire de la grande organisation ouvrière l'instrument de ses vues personnelles. » Il est vrai que Marx, proscrit, ne représente alors aucune organisation ouvrière, même allemande. Le mouvement ouvrier allemand est alors sous l'emprise des idées lassalliennes, très éloignées des siennes. C'est bien lui cependant qui, dans une large mesure, va présider aux destinées de la nouvelle association, avec une extrême prudence, sans la moindre apparence jusqu'en 1870 de ce « sectarisme » dont on ne tarde pas à l'accuser, et laissant bien plus s'accomplir l'évolution naturelle du mouvement ouvrier qu'il n'essaie de la diriger. Il définissait dès 1864 les perspectives selon lesquelles celui-ci devait orienter son action, dans un texte fondamental, le Manifeste, ou Adresse inaugurale de l'Internationale.

C'est d'abord un bilan de  l'évolution de la condition ouvrière européenne depuis l'échec des révolutions de 1848. Tandis que, dans la nouvelle conjoncture de prospérité, les capitalistes ne cessent de s'enrichir, les prolétaires ne cessent de s'appauvrir, relativement ou absolument. « C'est un fait d'une grande importance que la misère de la masse des travailleurs n'a point diminué, de 1848 à 1864, dans la période qui se distingue entre toutes par un développement sans exemple de l'industrie, par un accroissement inouï du commerce. » Il en donne les preuves pour l'Angleterre, valables a fortiori pour les pays moins avancés du continent. Et cependant les luttes ouvrières n'ont pas été vaines. La classe ouvrière anglaise est parvenue à faire passer le bill des dix heures de travail, que la plupart des gouvernements continentaux ont été contraints d'imiter. Par ailleurs, les prolétaires ont fait la preuve qu'ils étaient capables de se passer des capitalistes par les expériences coopératives menées depuis Owen. Soulignant leur caractère limité, Marx montre cependant que « ce n'est pas par des arguments, mais par des actions qu'elles ont prouvé que la production sur uns grande échelle et en accord avec les exigences de  la science moderne, peut être exercée sans l'existence de la classe de maîtres employant celle des manoeuvres. » Les ouvriers ont la force du nombre, ils doivent apprendre à s'en servir.

Il y a une apparente contradiction entre l'affirmation de la loi tendancielle de la paupérisation et celle de la possibilité pour les ouvriers d'obtenir par leur lutte, des améliorations à leur condition. Il est d'autre part encore des théoriciens et des syndicalistes anglais pour affirmer qu'une augmentation de salaires, se soldant immédiatement par une augmentation des prix, ne pourra en aucun cas améliorer la situation des ouvriers. Marx revient longuement sur ces points dans la controverse qui l'oppose en 1865 à John Weston au sein du Conseil général» Anticipant sur l'argumentation qu'il développera dans le premier volume de son Capital, qui paraît en 1867, il conclut que :

«  1. Une hausse générale du taux des salaires entraînerait une baisse générale des profits, mais ne toucherait pas en somme au prix des marchandises.

2. La tendance générale de la production capitaliste n'est pas d'élever le salaire normal moyen mais de l'abaisser.

3. Les syndicats agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. »

 

L'action syndicale est donc indispensable et utile. Mais Marx souligne encore que les syndicats « manquent entièrement leur but dès qu'ils se bornent à une guerre d'escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme un levier pour l'émancipation définitive de la classe travailleuse, c'est-à-dire pour l'abolition définitive du salariat. »

La formule - qui contient une critique explicite du réformisme syndical à l'anglaise - sera reprise plus nettement encore dans la résolution proposée par le Conseil général à l'approbation du Congrès de Genève (1866) :

« Jusqu'ici les syndicats ont envisagé trop exclusivement les luttes locales et immédiates contre le capital. Il faut que les syndicats apprennent à agir dorénavant de manière plus consciente en tant que foyers d'organisation de la classe ouvrière dans l'intérêt puissant de leur émancipation complète. Il faut qu'ils soutiennent tout mouvement social et politique qui tend à ce but. »

Et c'est bien dans le sens d'un internationalisme syndicaliste révolutionnaire que va s'orienter peu à peu, au travers de nombreuses résistances, l'action de l'Association.

Difficiles débuts - Jusqu'en 1867, l'A.I.T. n'a connu qu'un développement restreint, et mérite alors pleinement (mais alors seulement) la définition qu’on en a donnée, d'une « grande âme dans un petit corps ». Paradoxalement, les syndicats anglais qui ont joué un rôle majeur dans sa création se sont tenus sitôt après dans une prudente réserve. Ils forment le groupe national le plus important au sein de l'Association - du moins dans les trois premières années de son existence : 17 sociétés ouvrières adhérentes en 1866, représentant environ 25.000 membres. Mais ce n'est là qu'une fraction infime de la masse des syndiqués anglais. De même, en dépit de la présence au Conseil général de trois des membres de sa Junta, le London Trades Council a catégoriquement refusé de s'affilier (1866). Les unions, solidement attachées à un réformisme très efficace dans les condi

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