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La première Internationale à Paris 1871 Documents



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LE XVIle ARRONDISSEMENT ET LA SECTION DES BATIGNOLLES PENDANT LE SIEGE ET LA COMMUNE


A dire vrai, les documents proposés et reproduits ici pourraient sans inconvénient se passer de commentaire: ils ne sont là que pour illustrer l'étude qui précède, permettre d'en vérifier, sur pièces, la (relative) exactitude, s’agissant d’une section- celle des Batignolles pour  laquelle - on possède des renseignements assez substantiels
La section des Batignolles, elle aussi, a rédigé en septembre son manifeste au peuple allemand. Elle a eu brièvement un journal, La République des Travailleurs, bâti sur un programme précis, qui reflète en large part celui de l'A .I.T. parisienne, et plusieurs correspondants lui ont dit leur sentiment à ce sujet. B. Malon est un des rares élus internationaux du 8 février 1871 : il a reçu de ce fait une abondante correspondance, qui peut contribuer à éclairer ou bien sur ce qu'était la situation, ou bien sur ce qu'en pensaient ses amis. La section a tenu pratiquement en ses mains toute une municipalité, celle du XVIIe, non seulement pendant la Commune, mais aussi pendant le Siège, du moins à partir des élections municipales de novembre 1870, dans des conditions que j'ai dites ci-dessus. On voit dès lors des Internationaux aux prises avec les problèmes «de base» du mouvement populaire et communaliste, en proie aux tracas innombrables, quelquefois les plus humbles, terre-à-terre, que suscite toute administration locale. On a peu de procès-verbaux des séances de la section elle-même: c'est chance rarissime que d'en retrouver, et ils ne sont pas toujours eux non plus passionnants. À travers ces textes divers, une chose apparaît au moins à l'évidence, ce double langage, neuf, et héritier des grands souvenirs de la tradition révolutionnaire, ce mélange, cette synthèse, harmonieux ou malhabiles, en tout cas propres à 1871. Voici un coin de Paris, une section, dans ce qu'on peut retrouver de leur vie concrète.1
 
1 L'orthographe des documents manuscrits a fait l'objet de quelques rectifications, en vérité la plupart du temps minimes. J'ai de même procédé à quelques rares corrections lorsque l'oubli d'un mot, sa déformation, pouvaient entraîner certaines difficultés de compréhension des textes.
   I
Les membres de la Section des Batignolles aux signataires du manifeste du 8 [5?] septembre 1870 des sections prussiennes de l'Association Internationale des Travailleurs, en ce moment dans les fers, par ordre du tyran prussien.1
Citoyens,
Au milieu de l'inique et sanglante société du passé, les travailleurs des deux mondes jetaient les bases d'un ordre nouveau. Unis pour la revendication, éminemment moderne, éminemment progressive, des droits du travail, ils annonçaient dans leurs assises internationales la chute imminente de l'antagonisme des intérêts et des classes, et annonçaient, en le préparant, un avenir où serait réalisée l'harmonie des principes, des hommes, et des choses.
Lorsque deux ambitions monarchiques, que l'histoire ne pourra pas assez maudire, résolurent de précipiter des deux côtés du Rhin des millions d'hommes dans la guerre la plus horrible et la plus criminelle qui fut jamais, des deux côtés du Rhin aussi, nous élevâmes la voix contre le crime gigantesque qui se préparait. Ce fut inutilement, les tempêtes furent déchaînées, et, pour la plus grande gloire et le plus grand profit de deux despotes, la civilisation fut livrée à des hordes qu'on croirait revenues du Moyen Age, et les plus belles régions de l'Occident furent mises au pillage.
Dans cette épouvantable lutte, la France expia par des désastres inouïs ses vingt ans d'empire. Mais de l'excès même de ses malheurs sortit une résolution qui la sauvera, et qui, bien plus, fera aboutir la crise actuelle à la destruction des monarchies et coupera, dans ses racines, le hideux militarisme. La nation de 1792 se ressouvint d'elle-même et la République française, prélude de la Confédération Républicaine de l'Europe, fut proclamée dans la glorieuse journée du 4 septembre 1S70. Après ce grand événement, les prolétaires des deux pays en guerre, et ceux des autres nations européennes appelèrent de nouveau la paix; ce fut encore inutilement car, si l'ambition criminelle et stupide de Bonaparte, si justement tombé vers l'excès de ses crimes, et de sa lâcheté, était écartée, il restait l'ambition non moins cruelle et non moins criminelle du Hohenzollern et de ses complices. La guerre continua, et cette fois, la guerre du monarchisme féodal contre le progrès social, contre l'Idée républicaine et tout ce qui est l'avenir.
Mais vous avez salué la République Française, vous aviez protesté contre le démembrement de notre nation. Vous aviez surtout déclaré ne pas vouloir que la jeune Unité Allemande fût étouffée et violée dans les casernes prussiennes. Ces vœux généreux ne pouvaient rester impunis sous le Triumvirat Bismarck Moltke et Guillaume; et aujourd'hui, martyrs de la République Universelle vous êtes les fers aux pieds dans les cachots de Loetzen.1 Pendant ce temps nous nous sommes renfermés dans notre Paris révolutionnaire, décidés à nous ensevelir sous ses décombres, plutôt que de le céder; nous avions juré la guerre à mort contre l'envahisseur et ses complices ; et nous saurons tenir notre serment ou périr les armes à la main. Mais nous savons distinguer; et plus nous exécrons les envahisseurs et les monarchistes, plus nos sympathies sont vives pour ceux qui souffrent au nom de la justice. Vous êtes de ce nombre.
 
Mort aux despotes. Vive les peuples libres. Recevez notre salut fraternel.
 
Mort aux hordes conquérantes. Vive la République Universelle.
 
 
1 Collection particulière Léon Centner. Ce manifeste ne peut être qu'une réponse à la proclamation du 5 septembre du Comité de Brunswick du parti eisenachien, Manifest des Ausschusses der social-demokratischen Arbeiterpartei, « An aile deutschen Arbeiter ... », où celui-ci proteste contre l'annexion de F Alsace-Lorraine et réclame la conclusion d'une paix rapide. Il est parvenu en France, je ne?saurais dire par quelles voies. Toujours est-il que La Patrie en Danger de Blanqui?reproduit dans son n° 7 du 14 septembre 1870 un texte qui en paraît à la fois une?traduction hâtive et une version mutilée: «[...] Une grande nation ne peut pas?laisser l'ennemi sur son territoire et conclure une paix honteuse. L'attitude du?peuple français dans de telles circonstances est respectable à tous les titres [...].?Le peuple allemand doit savoir que son devoir n'est pas d'accabler un peuple?frère [...]. Travailleurs socialistes allemands, nous qui avons les mêmes aspirations que les travailleurs français, [...] c'est surtout à nous de ne pas souffrir?que l'honneur du peuple français et l'intégrité de son territoire soient entamés?[...]. Les politiciens allemands prétendent que les conditions d'une paix durable?sont l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Ces misérables mentent [...].?Travailleurs allemands, la main sur la poitrine, jurons de ne combattre, de ne?travailler que d'un commun accord avec nos frères des autres nations pour l'affranchissement du prolétariat moderne. Vive la revendication internationale du?prolétariat! Nous saluons la République grandissante qui s'élève [...]. Vive la?République sociale universelle!» On ne trouve pas dans le texte reproduit par le?journal de Blanqui la phrase fameuse qui a tant fait disputer les marxistes et?leurs adversaires: « Cette guerre a transféré le centre de gravité du mouvement?ouvrier continental de France en Allemagne. »
2 Le 9 septembre les cinq membres du Comité directeur de Brunswick avaient?été arrêtés et conduits, en effet «dans les fers», à la forteresse prussienne de Lôtzen.
 II
 
LA REPUBLIQUE DES TRAVAILLEURS
Notre programme 1
Un peuple qui ne veut pas être conquis ne peut l'être. Nous vaincrons donc tôt ou tard l'ennemi. La guerre est la question actuelle ; elle n'est pas la question capitale; elle exige tous nos efforts, mais non pas toutes nos préoccupations.
Aujourd'hui comme demain, depuis 80 ans, la question capitale est l'accomplissement des promesses de la Révolution française, l'institution d'un ordre nouveau, fondé sur la justice, à la place de l'ordre ancien, fondé sur le privilège; en un mot, l'égalité par la liberté - seul moyen de réaliser la fraternité humaine.
La situation est la même qu'en 1848, sauf qu'elle est plus tranchée, plus nette, et que beaucoup d'illusions ont disparu. Personnellement, ou représentativement, les hommes du pouvoir sont les mêmes. Nous connaissons les préjugés, les ignorances, les antipathies et l'absence de principe de ces libéraux, qui n'ont pour politique et pour croyance que l'expédient, la peur de l'inconnu et le respect d'un ordre factice. Entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, malgré leurs hésitations, et au bout de tous leurs tâtonnements, ils se rangeront toujours du côté de l'ordre ancien. Le privilège a toutes leurs tendresses et garde pour eux tout son prestige. L'égalité n'est pour eux qu'un rêve coupable et ils ne connaissent d'autre justice que celle des faveurs arbitraires du sort. Dans les conditions qu'ils acceptent, la liberté ne sert qu'aux forts, lesquels savent au besoin la limiter pour les autres.
Notre idéal à nous est tout autre. Il veut pour tous les membres de la famille humaine l'égalité du point de départ et toutes les conditions favorables aux besoins et aux développements de l'être, également distribués.
Tous les efforts des hommes investis d'une fonction politique devraient tendre à ce but final, s'ils étaient vraiment fils de la grande Révolution et inspirés d'elle. Mais nous marchons dans une voie contraire.
Tous les commandements, toutes les forces publiques sont encore et toujours aux mains des libéraux. La presse, qui leur appartient pour la plus grande part, soutient leurs intérêts et répand leurs opinions; leur voix seule se fait entendre. Telle est la situation, toujours la même, dans laquelle la démocratie, la vraie, c'est-à-dire le socialisme, a, jusqu'ici, toujours succombé. L'histoire du despotisme au point de vue social se recommence éternellement sous différents noms. C'est toujours le petit nombre bien armé, bien discipliné, contre la foule, lésée, mécontente, mais sans cohésion, sans lien, sans mot d'ordre, ignorant ses forces et ne sachant pas les employer.
Il s'agit de donner au peuple ce lien, ce mot d'ordre, par une voix qui soit bien vraiment la sienne, qui traduise sa pensée, ses aspirations, ses douleurs, ses tortures, non pas d'une façon déclamatoire, mais par les faits, par la preuve cent fois répétée, par le cri incessant du misérable et de l'opprimé. Moins de phrases que de vérité, moins d'articles que de faits, mais à côté de chaque fait son commentaire, c'est-à-dire son appréciation au point de vue des principes de liberté, d'égalité, de fraternité, qui sont la devise jusqu'ici menteuse de l'état républicain. La République des Travailleurs sera la tribune des déshérités, la chaire du droit populaire, l'organe de ces réclamations légitimes, pour lesquelles les colonnes des autres journaux n'ont jamais assez de place.
C'est par cet examen de la vie réelle, par cette appréciation des faits injustes, touchants, sublimes, que chaque jour apporte, c'est par cet enseignement vivant et pénétrant, que l'idée révolutionnaire saisira promptement les masses et s'y répandra largement. Voici les causes de votre souffrance, et voilà ce qui devrait être. - Quoi de plus persuasif? Il est temps que la politique cesse d'être une science mystérieuse trop respectée du vulgaire, ou plutôt il faut qu'elle devienne la science de tous, la science de la justice, mise à la portée de toutes les consciences. Il est temps d'appeler à la démocratie la femme, dont on a fait l'adversaire par une exclusion insensée. Il faut initier de bonne heure à nos croyances l'enfant, dont l'éducation est encore livrée à nos ennemis.
Il faut enfin établir dans la vie, dans la vérité, la doctrine révolutionnaire trop peu nettement comprise. Nous devons l'avouer, nous sommes en général trop vaguement socialistes et républicains. Si nous nous trompons si fréquemment, si nous agissons avec peu d'ensemble, c'est
qu'il nous manque la connaissance bien précise de ce que nous voulons et surtout de ce qu'il nous faut. Notre éducation religieuse et monarchique, nos habitudes altèrent en nous le sens républicain. Nous avons à nous préserver de la faiblesse et de l'exagération, qui est une autre faiblesse. Nous sommes en plein combat: toute faute a de graves conséquences; il nous faut donc à la fois de la tactique, de la prudence, et cette énergie calme et intelligente qui, sur le terrain du droit, ne recule jamais.
C'est en nous rattachant aux principes révolutionnaires, en les étudiant profondément, en y revenant sans cesse, en les appliquant à la vie réelle en toute occasion, en signalant toutes les violations de ces principes dans les faits politiques et sociaux, c'est par cette élaboration constante, par cette pénétration réciproque du fait et de l'idée, que nous arriverons à l'union, notre seule force, -mais qui nous rendrait invincibles si nous savions l'acquérir.
Que la République des Travailleurs soit l'organe de milliers de travailleurs instruits, résolus et fermes; il faudra bien l'écouter.
À côté de la discussion journalière des faits, l'histoire de la Révolution sera retracée, et tout progrès, intellectuel, moral, scientifique, enregistré. Les exactions, les spéculations dont le peuple est victime seront dénoncées; les solutions économiques seront exposées et discutées à la lumière des principes républicains. À cela se joindront les conseils hygiéniques les plus faciles à suivre pour le pauvre, et un exposé de la situation du travail et du marché. Quelques reproductions de différents journaux feront connaître au peuple l'état de l'esprit public en d'autres milieux, et, à ce propos, on s'efforcera de réduire les sophismes des partis, les malentendus d'opinion à l'identité démontrée du droit et du devoir, de la liberté et de l'égalité, au principe fondamental du droit humain.
Enfin au début de cette troisième République et d'une troisième réaction, la République des Travailleurs montera la garde autour du droit populaire.
Tâche nécessaire, urgente, car dans l'état actuel des divers groupes révolutionnaires, l'absence de lien de communication entre les intéressés laisse toutes facilités aux empiétements du pouvoir. Déjà la souveraineté du Suffrage Universel et la Liberté individuelle ont été violées, et l'ont été impunément. Déjà un système haineux, arbitraire, de désarmement, peut, à un moment donné, s'il est appliqué avec suite, et certainement il le sera, ne laisser d'armes qu'entre les mains des ennemis de la liberté.
Nous avons la République de la liberté à défendre, nous avons la République de l'égalité à fonder. Nous avons enfin, à l'heure actuelle, à combattre de toute notre indignation les inerties, les platitudes et les incapacités de ceux qui ont osé se charger de sauver la France et qui la perdent; nous devons tripler nos courages pour triompher à la fois des obstacles de l'intérieur et de l'ennemi du dehors. Peuple de Paris, à l'œuvre, à la lutte, à la bataille! de tout bras, de tout cœur, de toute pensée! car la vie ou la mort, la renaissance ou la décomposition sont au bout de cette épreuve.
L'année qui s'ouvre dira le mot du problème; mais ce mot est en toi tout seul. Il faut triompher, il faut être, et le seul moyen est de se grouper pour l'action commune sous le même drapeau.
André Léo, Berteault, F. Buisson, Chalain, Chaté, Coupry, Davoust, Dianoux, Domby, Huet, Lanjalley, Benoît Malon, Mangold, Elie Reclus, Elisée Reclus, Aristide Rey, Rama, Sévin.2

1 La République des Travailleurs, n° 1, 8 janvier 1871.
2          Nous avons la preuve que bon nombre de ces signataires sont (ou ont été) membres de la section des Batignolles, et peut-être le sont-ils en totalité. On peut en tout cas l'affirmer pour la journaliste et compagne de B. Malon, André Léo, (de son vrai nom Léodile Champseix, responsable sûrement du paragraphe sur le problème de la femme), pour Berteault, Chalain, courtier en librairie, Chaté, employé, Coupry, coupeur-tailleur, Davoust (Daoût), ouvrier tailleur de pierres, Huet, maçon, Lanjalley, bientôt l'auteur, avec Corriez, de la première Histoire de la Révolution du 18 mars, Malon, Mangold, professeur de dessin, Elisée Reclus, Sévin, graveur-ciseleur. Sur tous ces militants, consulter J. Maitron, D.B.M.O.F.
 
Le salariat 1
 
Voici la plus redoutable question de la période qui a commencé avec la guerre actuelle.
Prolétaires et industriels dans tous les ordres gardent à son égard un silence morne, chacun sent d'intuition combien est terrible le problème [...]. Pour nous guider dans le dédale de cette chose multiple qu'on nomme l'industrie, recueillons d'abord les faits du passé; à l'aide de ces faits nous pouvons rebâtir l'édifice, nous en verrons l'écroulement et enfin nous méditerons sur l'état actuel des ruines.
 Le mal
Le salaire se compose de ce que l'entrepreneur partage aux ouvriers qui ont accompli la transformation d'une matière, qui, devenue objet fabriqué, a été mise en vente par celui-ci.
La base de répartition de la somme partagée au travailleur est déterminée depuis des siècles, pour la pauvre industrie, par cette loi économique. Le corps social dans l'ordre industriel, doit au travailleur «la somme qui lui est nécessaire pour subvenir aux nécessités indispensables de sa vie et à sa reproduction». (Vie fort dure et tout à fait privée).
À quelques époques, une branche d'industrie a été un peu favorisée, il en est résulté une toute petite amélioration plus ou moins passagère.
À quelques autres, les crises ont fait descendre le salaire au-dessous de la base déterminée.
Prenons la moyenne des périodes depuis un siècle, nous apercevons quelques oscillations, tantôt en haut, tantôt en bas; cela dure plus ou moins, puis tout revient prendre place au centre de gravité.
Ce centre de gravité a toujours été celui-ci jusqu'à nos jours: «La société doit?au travailleur la somme qui, etc » [sic]. Ma pensée peut se dépeindre fidèle?ment par cette image: La loi économique est un centre de gravité autour du?quel le salaire, représenté par un pendule, oscille, à un écartement fatalement?limité et tourne à la distance de son centre de gravité qu'ont fixé les périodes?heureuses ou malheureuses qui se sont succédées.
Le point d'attache du pendule limite la distance qui ne peut s'étendre au-delà du rayon qu'embrasse cette attache. C'est la limite infranchissable pour le travailleur tracée par la loi économique à la faveur qu'il a pu obtenir à certains temps. Le pendule ne peut restreindre son oscillation au-delà du centre de gravité, car là est fixée la limite de ses souffrances.
Quand la vie est devenue impossible, l'émigration, le manque de mariages et la reproduction qui en est la suite ont rapidement anéanti toute production industrielle dans le rayon atteint par le malheur.
La loi économique est donc cruelle et immorale; elle a cependant résisté jusqu'ici dans les centres de la grande industrie, c'est une blessure au corps social. Tôt ou tard la blessure deviendra plaie mortelle si l'on n'y remédie.
Une toute petite faveur a été acquise au travailleur. La vie est devenue plus chère, le salaire a nécessairement suivi, et depuis dix ans il a quelquefois un peu dépassé les termes de la vie. L'attache du pendule a donc été un peu allongée, mais si peu qu'on devrait n'en pas parler, quelque grand tapage qu'en aient fait nos économistes modernes.
Les industries cotonnière, chanvrière et lainière occupent sur le sol français trois millions de personnes, hommes ou femmes. Depuis que la spéculation, devenue effrénée à la Bourse de Paris, a fait fuir du marché des actions les capitalistes auxquels il restait un peu de prudence, ceux-ci se jetèrent avec rage sur les marchés des matières premières : Le Havre, Liverpool, Marseille, Rouen, Lille, Paris, Roubaix, Elbeuf, Mulhouse, Angers et Reims jetèrent un cri perçant lors de l'invasion de leur marché par ces intrus, il y a sept à huit ans. Depuis lors, à part quelques industriels archimillionnaires qui achètent aux lieux mêmes de production (et qui peuvent faire voyager sur mer des cargaisons qui ne seront converties en argent qu'un an après le paiement de l'achat), l'industrie a dû payer un énorme tribut au capitaliste sur sa matière première: cela lui a causé jusqu'à la période qui commence d'effroyables souffrances.
Pour remédier au mal, l'industriel s'est fait spéculateur à son tour. Quand la guerre éclate, les industries cotonnière, linière et chanvrière étaient pourvues de matières pour sept à huit mois. Cette matière a déjà baissé de 30 à 40%.
Ces industries résisteront-elles? Pour la grande majorité des établissements, il est évident que non! Les établissements une lois fermés, la guerre une fois finie, ces industries pourront-elles employer les ouvriers et leur donner le salaire qui leur est indispensable pour vivre? Évidemment non! Que faire? Le remède
Dans quelques mois, quelques semaines peut-être, la pauvre industrie française sera un vaste cimetière.
Aussitôt la paix, les établissements étrangers qui produisent quatre mois, six mois et plus sans vendre, viendront, avec le rétablissement des communications, inonder le marché français; l'argent leur manque, il faudra réaliser à tout prix; les Anglais et les Belges avalent le bouillon d'un seul coup, et soldant par masses se déchargent immédiatement pour reproduire et attendre que l'avenir répare les brèches faites à leur capital. Les établissements demi-solides restés debout sombreront du coup. Survivront seuls les établissements richissimes, qui sont très peu nombreux dans les quatre industries dont nous nous occupons.
À cette situation, désespérée, il n'y a qu'un seul remède sûr! moral! fraternel!
Le groupement des travailleurs eux-mêmes!
Il n'y en a pas d'autre! Espérer que le possesseur apporte son capital aux industries serait une folie. Le capitaliste a trouvé toutes ces dernières années dans ces industries: inquiétudes, à peine 6% d'intérêt, risques formidables, souvent la ruine. La chute de nombreux établissements commandités ou montés par actions indique clairement que le possesseur se retire et en a assez. Reste le groupement!
Ce mot soulève des tempêtes chaque fois qu'on le prononce devant des industriels. Cela prouve qu'ils sentent au fond de leur conscience que leur règne s'avance vers sa fin et que l'avènement du travailleur lui-même est inévitable […].
 
1 La République des Travailleurs , n° 2, 15-22 janvier 1871. Dans ce texte qui se fonde en somme encore sur la « loi d'airain des salaires », depuis Turgot jusqu'à Lassalle, il me semble malgré tout trouver quelques résonances marxiennes : qu'on relise à ce sujet Value, Price and Profit, la conférence prononcée en 1865 devant le Conseil général de l'A.I.T., dont quelques échos ont peut-être transpiré dans les milieux internationaux. Marx cite Smith, qui emploie ce même terme de « graviter ».
 
 
 LETTRE D’UN LECTEUR, PATRON, ET NEANMOINS BON SOCIALISTE 1
 
 Citoyen rédacteur,
 
Je soussigné A. Brousse, Ebéniste, 3 rue d'Argout. J'ai l'honneur de vous informer que je présente à la presse Républicaine d'abord, puis aux réunions électorales, ma candidature démocratique socialiste pour la représentation Nationale. Permettez-moi d'abord, cher citoyen, de vous parler un peu de votre journal La République des Travailleurs. J'en ai lu attentivement les 4 nos. Les principes démocratiques et socialistes y sont exprimés mieux que dans aucun journal actuel. Pour moi, votre feuille est la digne descendante de la Démocratie Pacifique et du Populaire tués en 1851.2 11 y a longtemps que j'appelais de mes vœux un journal rédigé par des travailleurs de toutes professions hors celle de journaliste à tant la ligne. J'approuve et je partage en partie vos principes bien que je ne sois pas enrôlé dans l'Internationale. Je voudrais voir v[otre] journal devenir quotidien et vous y arriveriez bientôt si vous aviez recours à une souscription pour parfaire les fonds qui peuvent vous manquer et à un appel aux socialistes pour vous fournir les articles servant à propager les principes méconnus des uns et dénaturés par d'autres. Dans tous les cas, j'espère que votre journal prendra part à la lutte électorale. Il faut que l'Internationale vous fournisse bon nombre de candidats. Ils seront les bienvenus dans les quartiers ouvriers. Dans les quartiers bourgeois comme le mien, c'est différent. Depuis que vous avez publié cette règle : Qu'est le travailleur aujourd'hui ? Rien! Que doit-il être. Tout !, ils trouvent cela d'autant plus raide qu'ils ne songent pas que si la société était ainsi organisée, tout homme disposé à un travail quelconque y trouverait une place et un salaire suffisant aux besoins raisonnables, ce qui manque encore pour le plus grand nombre d'ouvriers et de petits Patrons comme moi. Ils veulent la fortune de quelques-uns par la misère du plus grand nombre, système barbare que je combats depuis 25 ans. Permets citoyen, quelques explications sur mon humble personne.
 
Je suis né à Toulouse en 1826, j'ai 45 ans. Je descends d'un bon Patriote de 92, Nicolas Brousse, chargé de vente des biens nationaux. Il aurait pu s'enrichir sans forfaire, il fit abnégation de tout et mourut sans fortune, nous laissant un nom estimé et ses principes Républicains pour héritage. Nous le conservons religieusement. J'ai ou j'avais un frère jeune officier au 6e de Chasseurs à cheval; revenu à peu près seul de son régiment, blessé par un éclat d'obus qui lui avait ouvert le visage, à peine convalescent, il vint offrir ses services pour la défense de Paris. Ils ne furent pas acceptés; il repartit la veille de notre investissement, depuis je n'en ai plus eu de nouvelles, mais je suis sûr qu'il a fait son devoir de Républicain.
Ma carrière à moi a été plus modeste et plus utile aussi. Ouvrier menuisier-ébéniste à l'âge de 18 ans, je quittais mes foyers pour faire mon tour de France et d'Algérie, travaillant le jour, étudiant la nuit, l'histoire, voyages, Philosophie, Economie sociale et politique, faisant la propagande et prenant part à tous les mouvements Républicains qui avaient lieu là où je me trouvais. Arrivé à Paris en 1854, je m'y marie en 1856. Je m'établis deux ans après Ebéniste réparateur 2 rue Joquelet 3. J'occupais 1 à 3 ouvriers, je les payais 50 centimes par jour plus cher que le prix officiel et je leur faisais la propagande par-dessus le marché! J'ai depuis 6 mois pris aussi en gérance un Magasin de Meubles, ainsi j'ai été à peu près 20 ans ouvrier, 12 ans patron ou commerçant. J'ai pratiqué l'association tant que j'ai pu. J'ai été l'un des fondateurs de la Société de Crédit Mutuel du quartier de la Bourse. En politique, je veux la souveraineté du Peuple la plus étendue, toutes les Libertés sans autre limite que la liberté d'autrui. Je voudrais voir établir un impôt unique sur toute propriété ou valeur et l'état devenir assureur. Instruction primaire gratuite et obligatoire. Instruction supérieure gratuite aussi et toutes deux exclusivement laïques. Je voudrais en un mot toutes les Réformes, tous les progrès que réclame notre mauvaise organisation sociale et politique. En socialisme, j'admets toutes les écoles qui veulent s'établir sans violence. Le caractère, les besoins, les aspirations des hommes étant divers, je pense qu'une seule école ne pourrait arriver de longtemps à régir le Corps social. Je désirerais que, prenant exemple des Etats-Unis d'Amérique où plus de 300 sectes vivent en paix sous les mêmes lois politiques, chaque école socialiste puisse se développer en toute liberté sauf à respecter celle des autres.
Je crois, Citoyen, que ce qui serait d'abord moins difficile à organiser, ce serait l'union ou l'Association du Travail, du Talent et du Capital pour l'exploitation perfectionnée des produits du sol et de l'industrie, au moyen de sociétés séparées d'abord pouvant fusionner ensuite, où le Capital aurait son intérêt légal, le talent et le travail son salaire à prix débattu, puis la répartition égale entre les 3 parties des bénéfices acquis et la répartition proportionnelle des pertes s'il y avait lieu. Avant d'en arriver là, il faudrait une bonne organisation de chambres syndicales qui aurait la mission de régler les intérêts des travailleurs et des commerçants. Je ne peux dans une lettre comme celle-ci écrite sur mon établi que vous donner un résumé succinct de mes théories. Mais si vous jugiez à propos de me prendre en considération et d'adopter ma candidature à condition de plus amples explications, je me fais un plaisir de me mettre à votre disposition [...].
 
 
A. Brousse, ébéniste   Paris, ce 2 février 1871
 
1 I.I.S.G., Fonds Descaves.
 
2 La Démocratie pacifique, journal des intérêts des gouvernements et des peuples,?publiée en 1843 par Victor Considérant ; Le Populaire, journal des intérêts politiques,?matériels et moraux du peuple, organe de Cabet, de 1833 à 1835, puis de 1841 à?1850.
 
3 Aujourd'hui rue Léon Cladel, dans le IIe arrondissement, en effet peu populaire,?comme le souligne Brousse.
 
 
 
 REUNION DES SECTIONS DES BATIGNOLLES, TERNES, ET VAUGIRARD EN VUE DES ELECTIONS DU 8 FEVRIER 1
Plusieurs sections de l'Internationale se sont réunies, rue Lecomte, 7, il y a deux jours, pour se concerter sur le plan à suivre dans la question électorale.
La salle était comble: des membres des sections de Grenelle, Vaugirard, les Ternes, Batignolles, avaient été convoqués. La discussion très animée, a été conduite dans l'ordre suivant:
Première question: L'Internationale doit-elle prendre parti dans la lutte électorale ou s'abstenir? Les partisans de l'abstention ont fait ressortir, avec une grande émotion, les dangers d'envoyer à Bordeaux des membres de l'Internationale, pour assister, même en protestant, à la honte d'un traité comme celui que la bourgeoisie nous prépare.
Cependant la République est en jeu; il faut la défendre.
L'assemblée consultée, déclare à une forte majorité que l'Internationale devait prendre part à la lutte électorale.
Deuxième question: L'Internationale doit-elle accepter une liste de conciliation et de fusion ou proposer une liste exclusivement composée des hommes en qui elle a entière confiance? Sur cette seconde question, l'assemblée s'est prononcée pour la conciliation et la fusion sur le terrain des principes.
Troisième question : Enfin une liste a été proposée dans ce sens pour être soutenue dans les réunions électorales.
On voit que ces travailleurs qu'on nous montre toujours avec complaisance incapables de s'entendre et de se concerter, ont su dès le premier pas entrer dans la voie pratique et politique.
 
B[enjamin] B[uisson]
 
 
1 La République des Travailleurs, n° 5, 4 février 1871. La signature B.B. ne me paraît pouvoir être que celle de Benjamin Buisson (frère du protestant et laïc  Ferdinand Buisson, qui dirige d'ailleurs en 1870-1871 l'Orphelinat du XVIIe) ; il a été un temps l'un des délégués au Conseil fédéral de la section des Batignolles.
 
 
 
 
III   LETTRES A B. MALON, DEPUTE A BORDEAUX


LETTRE DE Firmin QUERCY1


Ami citoyen Malon,
 
En apprenant votre nomination de représentant à la nouvelle chambre, je m'empresse de vous donner de mes nouvelles et désire en recevoir en même temps de vous et de nos amis (frères de Paris).
Citoyen Malon, je vous dirai de prendre bien nos intérêts (ouvriers) de ne pas vous laisser surmonter par ces traîtres (Orléanistes) qui nous ont trahi dès le commencement de la guerre et qui ont fini par la plus forte trahison, l'armistice de Paris la ville Républicaine, dont le bandit Jules Favre. Il aurait mieux valu mille fois mieux être Judas que l'homme de Sedan et le traître Jules Favre, le 5 ou 7 7bre 2 dernier n'avait pas besoin [de dire] dans ses proclamations au peuple français: mes amis et moi avons décidé en conseil que le peuple français ne céderait ni un pouce de son territoire, ni en un mot rien du tout. Qu'il fallait pour que la République française une et indivisible traite pour la paix que ces Hungs [sic] soient sortis de notre territoire. Qu'est-ce qu'il a fait, il a suivi ce maudit à jamais Bazaine, il a fait plus il a vendu une population qui après avoir été pendant 4 mois cernée par ces hordes prussiennes et ayant voulu 'mainte] fois se débarrasser des bandits, il a fallu que lui Trochu et consorts mettent toutes les entraves possibles en vous rassurant. Et quand vous avez tenu une trame de ces fameux complots, on vous a traités de Révolutionnaires attendu que c'était eux qui vous forçaient à vous révolter comme aux temps du bandit et assassin de Sedan. Quand vous avez voulu défendre vos droits, on vous a traités de insurrectionnelistes [sic] comme au mois de janvier dernier quand le brave Delescluze, Millière, Sapia et autres, quelqu'un [sic] de nos amis y étaient.3
On a osé vous traiter de Révolutionnaires, ce brigand de Jules Favre et consorts. Quand ces ramificateurs [sic] de vols et viols humains vous livraient à ces hordes d'esclaves. Non citoyen moi je n'ai jamais cru tout cela, quand il y a eu révolution j'ai dit à des amis ce n'est pas vrai, s'il y a révolution c'est que les Républicains s'aperçoivent de quelque complot en [?] Paris et Versailles. Je leur disais toujours ne prenez pas les hommes que Jules Favre et Cie dépeignent comme les hommes qui perdront la République, c'est tout le contraire, ces hommes sont les vrais Républicains. Ne croyez rien de ces bandits.
Et maintenant que les Elections sont faites et que les traîtres ont le dessus par le nombre et non pour la République Notre Mère ils me traitent de sanguinaire de Républicain enragé comme si j'étais une bête fauve, à part quatre sur une cinquantaine que nous sommes je passe pour un bandit mais comme cela ne me fera pas changer d'opinion, Républicain socialiste, cela ne fait rien. Un membre de l'Internationale doit être ferme dans ces [ses?] opinions et j'y suis. Je désirerais savoir de vos nouvelles ainsi que de la citoyenne André Léo, Malézieux, Légalité, Bernel, Laplanche, Salmon,4 et de l'Internationale section Batignolles ainsi que de notre ami Pindy, Johannard et autres. Je finis en vous priant de bien vouloir me donner des renseignements.
 
Votre dévoué ami fraternel Firmin Joseph Quercy membre de l'Association Internationale des Travailleurs section Batignolles depuis le 10 7hre et soldat pour mon sort c'est-à-dire pour 5 ans [...].
P.S. N'oubliez pas que ce sont les Orléanistes qui ont le pouvoir et que nous autres républicains nous avons des frères dans la province de la Lorraine que les Orléanistes ont annexée à l'étranger.
Citoyen ami, veuillez me répondre afin que je vous tienne au courant des menées orléanistes car ils commencent à se montrer.
 
 
1 Coll. Léon Centner.
 
2 7bre : :lire septembre.
 
3 L'émeute à laquelle il est fait allusion est évidemment celle du 22 janvier.
 
4 Malzieux, ouvrier forgeron, secrétaire de la section des Batignolles pendant le?Siège; Légalité, fondateur de la même section, avant de participer à la création de celle de Malesherbes, également ouvrier forgeron.
 
 
LETTRE DE LA VEUVE FERNANDEZ  1


Paris le 3 mars 1871, Citoyen Malon,
 
 
Pardonnez-moi de vous importuner une seconde fois, quoique ma 1ère lettre soit restée sans réponse, mais j'éprouve le besoin de vous écrire. Un de nos martyrs du 22 janvier le citoyen Léon Bousquet a succombé à l'Hôtel-Dieu, le 1er mars, des suites de sa blessure. Je crois vraiment que dans ces hôpitaux on nous les empoisonne tous mais patience nous aurons notre revanche. Ah !, citoyen Malon, malgré la tristesse que vous auriez éprouvée combien aussi vous auriez été heureux en voyant la foule nombreuse et sympathique qui accompagnait son convoi. Toutes les citoyennes faisant partie de l'atelier que vous m'avez confié se sont fait un devoir d'y assister. La citoyenne Louise Michel et plusieurs autres citoyennes du 18e arrondissement y étaient aussi enfin nous étions cinquante et une femmes toutes ou presque toutes libre-penseuses et ce qui vous fera le plus plaisir c'est que c'était un enterrement civil. Au moment où le cercueil a été déposé dans la fosse, la citoyenne Louise Michel a prononcé quelques paroles bien senties et a demandé la permission d'y déposer le drapeau rouge - seul symbole de la liberté. Je me suis permis moi-même de parler aussi et aussitôt un cri mille fois répété a retenti : Vive la République, Vengeance à outrance - les femmes surtout, chose qui vous surprendra peut-être mais qui vous rendra heureux, se sont fait remarquer en répétant ce cri qui ne s'éteindra jamais dans nos cœurs.
Maintenant le 24 février : de vives manifestations ont eu lieu à la Bastille, la colonne est remplie de guirlandes, de couronnes et de drapeaux noirs signe du deuil national; ici nous avons tous été consternés à l'entrée des Prussiens dans Paris, mais le plus grand calme a régné pendant le temps qu'ils ont séjourné dans la capitale. On a dressé des barricades, les femmes et les enfants s'attelaient aux canons qui ont été placés pour garder la ligne de démarcation qui avait été tracée.2 C'était grandiose et beau à voir mais comment vous dépeindre la tristesse qui s'est emparée de nos cœurs quand on a signé cette paix honteuse et ignominieuse.3 11 faut donc que tout le monde pleure jusqu'à Thiers mais patience nous autres républicains nous ne pleurons pas car le cri de vengeance qui est sorti de nos poitrines sur la tombe de Bousquet aura son accomplissement plus tôt que les traîtres qui nous ont vendus ne le pensent. Revenez bien vite citoyen Malon, ici nous avons besoin de vous, vous nous manquez à la réunion de l'Internationale, partout enfin vous êtes nécessaire; vos pauvres protégés surtout à qui on commence à retirer les bons de sucre et de café et même la moitié de leur pain. Le citoyen Chaté a fait ce qu'il a pu pour obtenir du sucre, il n'a pas réussi [...].4
 
Vve Fernandez
 
 
1  I.I.S.G., Fonds Descaves.
2 II s'agit de la ligne de barricades qui avait été dressée pour délimiter l'étroite?zone d'occupation (temporaire) qu'il avait fallu accorder aux Prussiens selon les?clauses de l'armistice du 28 janvier: en réalité une petite part de l'ouest bourgeois?de Paris, mais comprenant justement une partie du XVIIe arrondissement. J'ai?dit d'autre part combien la Garde nationale et son Comité central provisoire?avaient craint l'humiliation suprême d'une occupation générale de la Ville.
 
3 En réalité non pas encore la paix, signée le 10 mai, mais les préliminaires de la?paix acceptés par l'Assemblée.
 
4 Voir également le document suivant : le XVIIe arrondissement était l'un de ceux?où les secours populaires avaient été le mieux organisés: subsistances (grâce à la?société de la Solidarité dont il est question plus loin), travail (dans l'atelier dirigé par la Veuve Fernandez, dont il a été question plus haut), maladie, indigence, orphelinat; tout ceci essentiellement à l'initiative des membres de l'Internationale qui peuplaient, régulièrement ou irrégulièrement, la mairie. En l'absence de?Malon, député à Bordeaux, Chaté supervisait l'ensemble.
 
 LETTRE DE CHATE (?) SUR LA SITUATION DANS LE XVIIe ARRONDISSEMENT A LA VEILLE DU 18 MARS 1
 
13 mars 1871
 
Cher ami
 
Nous avons reçu ta lettre datée de Limoges où tu nous annonces que tu vas passer quelques jours chez ton frère.2
 
Services.
 
Assistance. Gauffrès   Les rapports sont très tendus entre Lecointre et la Solidarité [...]. Lecointre, d'un côté, Bonnefont d'un autre, voulaient donner réciproquement l[eur] démission = je l'ai évitée, rien ne sera donc détraqué d'ici ton retour. La distribution des bons, argent, vêtements, bois est presque nulle ; reste le pain, café chocolat et vin, ces 3 derniers ne durant guère que la semaine
Assistance Garde nationale va très bien [...].
 
Travail. Plus rien  ne pouvant pas obtenir le paiement des livraisons faites à l'Assistance et l'orphelinat. L'atelier de lingerie n'occupe que 2 ouvriers et pour peu de jours [...].
 
Prisonniers de Ste Pélagie.+ 72 avaient été arrêtés, 52 ont été mis en liberté. Restait 20 parmi lesquels nos meilleurs amis, Salmon, Pélisson et autres; le procès a commencé hier par la première série, ceux qui étaient les moins chargés. Aucun des nôtres n'y étaient malheureusement = 3 acquittés, la plus forte condamnation a été de 6 mois, aucun des Batignolles n'était de cette fournée = nous ne connaissons pas le résultat de la journée d'aujourd'hui, mais malheureusement nous craignons fort que le Gouvernement voulant effrayer la population en vue des Mesures qu'il prend contre l'agitation de la Garde n[ation]ale nous craignons fort, dis-je, que le gouvernement soit sévère [...]•
 
Canons de Montmartre. Je te donne ici mon avis personnel car je me trouve en désaccord avec beaucoup de nos meilleurs amis — contre leur avis je crois qu'une guerre civile aurait des conséquences désastreuses pour le peu qui nous reste de la république, ayant malheureusement l'intime conviction que l'on serait battu car l'indifférence et la couardise du peuple est terrifiante = un petit nombre d'hommes résolus répondraient à l'appel et seraient par conséquent sacrifiés = de leur sacrifice, la réaction en profiterait largement. Ceux qui nous arrivent de province sont tous contre la lutte, même ici parmi de sincères républicains beaucoup et je suis du nombre font tout leur possible pour éviter cette lutte; en tout cas nous faisons tous de grands efforts pour dégager la responsabilité de l'Internationale dans cette affaire, ce qui est la vérité.
Les bataillons de Montmartre ont adressé hier une lettre aux journaux où ils offrent de rendre les pièces à leurs véritables propriétaires c'est-à-dire aux bataillons de la Garde nationale.
 
Organisation de la fédération de la Garde nationale
Ceci est autre chose et si l'on pouvait réussir au point de vue de la conservation des institutions républicaines, ce serait le salut, aussi tout le monde en reconnaît l'urgente nécessité, mais malheureusement là encore l'indifférence du peuple est terrible.
 
Suspension des 6 journaux 4 n'a produit aucun effet sur la population, elle paraît trouver cela naturel, j'en suis surpris. Je l'avais jugée telle = c'est encore une raison de plus pour démontrer qu'un mouvement ne serait nullement appuyé par la population.
Démission   On l'aurait vue avec plaisir si elle avait été précédée d'un acte viril comme la mise en accusation des membres de l'ancien Gouvernement.
Généralement on n'est pas satisfait du rôle que remplit l'opposition, elle n'est pas à la hauteur du mandat qu'on lui avait confié, il est possible qu'à ton retour et par les bonnes raisons que tu donneras, tu en fasses changer beaucoup, mais comme ils n'auront en tout cas pas tenu la queue de la poêle, peut-être ne se soumettront-ils pas facilement.
 
Travail ne reprend pas  =  la misère grandit et le nombre des nécessiteux augmenté naturellement des militaires qui reviennent, des gardes nationaux à qui on supprime la paie = et des exigences des propriétaires qui veulent de l'argent, on exécute la loi, c'est-à-dire foutent [sic] carrément les gens sur le pavé, très heureux encore lorsqu'ils laissent emporter leurs débris de meubles [...].
 
 
1 Coll. Léon Centner.
 
2 Malon, démissionnaire de l'Assemblée à la suite de l'acceptation des préliminaires de paix, tombé malade, était parti se reposer quelques jours en Limousin.?Il n'en revint qu'à la veille du 18 mars. On conçoit qu'à la suite des rapports que?lui font ses amis, il ait conçu quelques doutes sur la possibilité du mouvement?révolutionnaire, auquel il ne se ralliera pas immédiatement.
 
3 II s'agit des prisonniers faits le 22 janvier. On voit que nombre étaient du XVIIe.
 
4 Un décret du 11 mars 1871 du Général Vinoy, général en chef de l'armée de Paris, venait de supprimer La Bouche de Fer, de Paschal Grousset, La Caricature, Le Cri du Peuple de Jules Vallès, Le Père Duchêne de Vermersch, Le Mot d'Ordre de? Rochefort, et Le Vengeur de Félix Pyat.
 
 
 IV
LES ELUS DU 26 MARS


AFFICHE, AUX DEMOCRATES SOCIALISTES DU XVIIe1
La République est en péril : pour la sauver, il faut une économie scrupuleuse dans les Finances, une activité sans relâche, un sacrifice jusqu'à la mort. C'est ainsi que, dans une situation pareille, nos pères de 93 ont tiré la France de l'abîme et l'ont conduite au triomphe.
Nous croyons capables d'imiter cet exemple sublime, les Citoyens
CHALAIN
CLEMENT (Emile)
FAILLET
GÉRARDIN
VARLIN                   Tous de l'Internationale
1 Murailles politiques, t. II, p. 116. Les élus seront, dans l'ordre, Eugène Varlin,?9.356 voix, Léopold-Emile Clément, de la Chambre syndicale des ouvriers cordonniers?(A.I.T.), 7.121, Charles Gérardin, graveur, 7.142, Louis Chalain, 4.545, Benoît Malon, 4.199 (s'il a?si peu de voix et vient en dernier c'est qu'on lui reproche son attitude ambiguë?au moment du 18 mars et de l'occupation par les insurgés de la mairie). E. Faillet,?le futur biographe de Varlin, porté sur cette liste n'aura que 3.548 voix. Inscrits:?26.574; votants: 11.394.


 REGLEMENT DE LA COMMISSION COMMUNALE DU XVIIe ARRONDISSEMENT 1
 Article 1er: La Commission est composée des chefs des principaux services de la Municipalité, lesquels sont les suivants:

 

1° Recensement, statistique, élections

MARTINE

2° Travail

DIANOUX

3° Finances

PICOT

4° Subsistances

BONNEFONT

5° Assistance

DAVOUST

6° Logement

SASSIN

7° Sûreté ou police

MICHEL

8° Instruction communale

RAMA

9° Garde nationale

JACQUIN

10° Hygiène, salubrité

LECAMP

11° Secrétariat, archives

BOZIER

 
Article 2 : La commission se réunit tous les matins à la Mairie salle du conseil, assistée autant que possible d'au moins un des membres de la Commune qui préside la réunion [...].
 
Article 5 : Chaque conseiller est responsable devant la Commune des services dont il a accepté la direction.
 Article 6 : Une fois par semaine, il remet au secrétaire, qui le constate au procès-verbal, un rapport écrit sur son service.
 
Article 7 : [...] Un secrétaire adjoint est placé hors la porte d'entrée, pour transmettre aux membres présents, les communications urgentes qui lui seront apportées.
 
Le secrétaire délégué E. BOZIER
 
1 Une copie de ce règlement se trouve dans le dossier d'E. Bozier aux A.H.G.,?IIIe conseil, n° 1309. Au sein de cette commission, on peut compter au moins en?toute certitude comme Internationaux Bozier lui-même, commerçant papetier,?Bonnefont, comptable, Martine, Davoust, J. Sassin, graveur sur métaux.
 
 


REDDITION  DE  COMPTE  DES ELUS  A  LEURS  ELECTEURS1
COMMUNE DE PARIS MAIRIE DU 17e ARRONDISSEMENT
 
Citoyens,
 
C'est un devoir et une satisfaction pour nous de vous tenir au courant des affaires publiques et de vous communiquer nos impressions.
De grandes et belles choses se sont accomplies depuis le 18 mars, mais notre œuvre n'est pas achevée; de plus grandes encore doivent s'accomplir et s'accompliront, parce que nous poursuivons notre tâche sans trêve, sans crainte ni dans le présent ni dans l'avenir.
Mais pour cela, il nous faut conserver tout le courage, toute l'énergie que nous avons eus jusqu'à ce jour, et, qui plus est, il faut nous préparer à de nouvelles abnégations, à tous les périls, à tous les sacrifices: plus nous serons prêts à donner, moins il nous en coûtera. Le salut est à ce prix, et votre attitude prouve suffisamment que vous l'avez compris.
Une guerre sans exemple dans l'histoire des peuples nous est faite: elle nous honore et flétrit nos ennemis. Vous le savez, tout ce qui est vérité, justice ou liberté n'a jamais pris place sous le soleil sans que le peuple ait rencontré devant lui et armés jusqu'aux dents, les intrigants, les ambitieux et les usurpateurs qui ont intérêt à étouffer nos légitimes aspirations.
Aujourd'hui, citoyens, vous êtes en présence de deux programmes:
Le premier, celui des royalistes de Versailles, conduits par la chouannerie légitimiste et dominés par des généraux de coup d'état et des agents bonapartistes, trois partis qui se déchireraient même après la victoire, et se disputeraient les Tuileries.
Ce programme, c'est l'esclavage à perpétuité, c'est l'avilissement de tout ce qui est peuple; c'est l'étouffement de l'intelligence et de la justice; c'est le travail mercenaire; c'est le collier de misère rivé à vos cous; c'est la menace à chaque ligne. On y demande votre sang, celui de vos femmes, celui de vos enfants ; on y demande nos têtes, comme si nos têtes pouvaient boucher les trous qu'ils font dans vos poitrines, comme si nos têtes pouvaient ressusciter ceux qu'ils vous ont tués et fusillés.
Ce programme, c'est le peuple à l'état de bête de somme, ne travaillant que pour un amas d'exploiteurs et de parasites, que pour engraisser des tètes couronnées, des ministres, des sénateurs, des maréchaux, des archevêques et des jésuites.
C'est Jacques Bonhomme à qui l'on vend depuis ses outils jusqu'aux planches de sa cahute, depuis la jupe de sa ménagère jusqu'aux langes de ses enfants pour payer les lourds impôts qui nourrissent le roi et la noblesse, le prêtre et le gendarme.
L'autre programme, Citoyens, c'est celui pour lequel vous avez fait trois révolutions; c'est celui pour lequel vous combattez aujourd'hui; c'est celui de la Commune, le vôtre enfin.
Ce programme, c'est la revendication des droits de l'homme; c'est le peuple maître de ses destinées; c'est la justice et le droit de vivre en travaillant; c'est le sceptre des tyrans brisé sous le marteau de l'ouvrier; c'est l'outil l'égal du capital; c'est l'intelligence primant la ruse et la sottise; c'est l'égalité d'après la naissance et la mort [...].
La révolution qui s'accomplit est l'œuvre du peuple: quoiqu'en disent nos ennemis, ce n'est pas là une insurrection conduite par une poignée de factieux : votre révolution, Citoyens, a des armées disciplinées; vous avez des forts, des canons; vos bataillons traversent librement la capitale; toutes les rues, toutes les avenues vous appartiennent; votre drapeau flotte partout; Paris ce grand Paris est votre camp !
Non, ce n'est plus cette poignée de braves retranchés derrière une barricade manquant de cartouches et de commandement; ce n'est plus 1830 ni 48; c'est le soulèvement d'un grand peuple qui veut vivre ou mourir.
Et il faut vaincre, parce que la défaite ferait de vos veuves des victimes pourchassées, maltraitées, et vouées au courroux de vainqueurs farouches ; parce que vos orphelins seraient livrés à leur merci et poursuivis comme de petits criminels ; parce que Cayenne serait repeuplé et que les travailleurs y finiraient leurs jours rivés à la même chaîne que les voleurs, les faussaires et les assassins; parce que demain les prisons seraient pleines et que les sergents de ville solliciteraient l'honneur d'être vos geôliers et les gendarmes vos gardes chiourmes ; parce que les fusillades de juin recommenceraient plus nombreuses et plus sanglantes!
Vainqueurs, c'est non seulement votre salut, celui de vos femmes, celui de vos enfants, mais encore celui de la République et de tous les peuples!
Pas d'équivoque, celui qui s'abstient ne peut même pas se dire républicain.
Ceux que la couleur de notre drapeau effrayait doivent être rassurés ; il n'est rouge que du sang du peuple, et non d'un autre.
Les royalistes, eux, ont ensanglanté leur loque blanche; les impérialistes ont vendu le drapeau tricolore, sans se soucier de ses souvenirs glorieux; seul le drapeau rouge flotte partout et le peuple a partout pardonné ; seul il flotte vierge de honte et d'infamie.
Courage donc, nous touchons au terme de nos souffrances. Il ne se peut pas que Paris s'abaisse au point de supporter qu'un Bonaparte le reprenne d'assaut. Il ne se peut pas qu'on rentre ici régner sur des ruines et des cadavres! Il ne se peut pas qu'on subisse le joug des traîtres qui restèrent des mois entiers sans tirer sur les Prussiens et qui ne restent pas une heure sans nous mitrailler.
Des femmes, des enfants, des vieillards, des innocents sont tombés sous leurs coups; ce n'est pas seulement Paris qui est frémissant de rage et d'indignation, mais la France, la France toute entière s'agite, écœurée, furieuse! Cette belle France qu'ils ont ruinée et livrée et dont ils voudraient se partager les restes comme des oiseaux de proie abattus dans un champ de carnage !
Allons, pas d'inutiles ! Que les femmes consolent les blessés; que les vieillards encouragent les jeunes gens; que les hommes valides ne regardent pas à quelques années près pour suivre leurs frères et partager leur péril. Ceux qui, ayant la force, se disent hors d'âge, se mettent dans le cas que la Liberté les mette un jour hors la loi. Et quelle honte pour ceux-là!
C'est une dérision ! Les gens de Versailles, Citoyens, vous disent découragés et fatigués; ils mentent et le savent bien. Est-ce quand tout le monde vient à vous; est-ce quand de tous les coins de Paris on se range sous votre drapeau ; est-ce quand les soldats de la ligne, vos frères, vos amis, se retournent et tirent sur les gendarmes et les sergents de ville qui les poussent à vous assassiner; est-ce quand la désertion se met dans les rangs de nos ennemis, quand le désordre, l'insurrection règnent parmi eux et que la peur les terrifie, que vous pourriez être découragés et désespérer de la victoire?
Est-ce quand la France toute entière se lève et vous tend la main; est-ce quand on a su souffrir si héroïquement pendant huit mois, qu'on se fatiguerait de n'avoir plus que quelques jours à souffrir, surtout quand la liberté est au bout de la lutte? Non! Il faut vaincre et vaincre vite; et avec la paix, le laboureur retournera à sa charrue, l'artiste à ses pinceaux, l'ouvrier à son atelier; la terre redeviendra féconde et le travail reprendra. Avec la paix nous accrocherons nos fusils et reprendrons nos outils2 et, heureux d'avoir bien rempli notre devoir, nous aurons le droit de dire un jour :
 
Je suis un Soldat-Citoyen de la Grande Révolution
 
Paris, le 29 avril 1871
 
Les Membres de la Commune
 
GERARDIN,  E. CLEMENT,  CHALAIN,  A. DUPONT,  MALON
1 Murailles politiques, t. II, pp. 382-383. C'est dans un tel texte qu'on peut voir combien se mêlent, s'entrecroisent en un ensemble indissoluble thèmes nouveaux et langage traditionnel de la Révolution française. Le fait même de procéder à une «reddition de comptes» à ses mandants prouve que l'International de 1871 respecte le mandat «impératif» qui lui a été confié, conduite et procédé chers aux sans-culottes de 1792-1793. À signaler qu'un texte rigoureusement identique a été publié par les membres de la Commune pour le XVIIIe arrondissement: Journal officiel, 5 mai 1871. Ici encore, l'allusion au paysan, à Jacques Bonhomme, ne peut-être imputable qu'à André Léo, auteur de l'Appel aux Travailleurs des campagnes, avec Malon. Ce sont surtout les Internationaux qui se sont préoccupés du problème de la province rurale.
2 On sent bien entendu dans tout ce texte des souvenirs immédiats de 1793; ne retrouve-t-on pas, ou presque les termes du rapport de Barère au Comité de Salut public, le 23 août 1793 : « Dès ce moment jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances ; les femmes feront des tentes et des habits, les enfants mettront le vieux linge en charpie, les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République. » Mais ce passage précis est bien de membres de l'Internationale. À la séance du 29 mars 1871 du Conseil fédéral, Georges Bertin déclarait textuellement: «Une des plus graves questions qui doivent nous préoccuper, c'est celle relative à l'ordre social. Notre révolution est accomplie, laissons le fusil et reprenons l'outil» (souligné par moi). Goullé rétorque qu'il «n'est absolument pas de cet avis; — il faut se tenir sur ses gardes», et pour Hamet: «La garde est facile à établir, le travail l'est moins; prenons nos outils, au premier coup de tambour nous saurons retrouver notre fusil.» Séances officielles, p. 157.

 
LETTRE DE Charles  LIMOUSIN  A  MALON, MEMBRE DE LA COMMISSION DU TRAVAIL ET DE L'ECHANGE1
 
Paris, le 17 avril


Mon cher Malon
 
 
Chalain m'ayant dit et vous m'ayant confirmé qu'il serait possible de me faire entrer dans la sous-commission de Travail et d'Echange, je me suis livré à la confection d'un petit travail, que vous trouverez ci-joint, sur un des points importants de la question sociale. Ce travail, sous la forme d'une lettre à la Commune, pourrait être publié et expliquerait ma nomination. Enfin, voyez. La question que je soulève est importante, elle peut être résolue, au moins en principe, de suite.
Bien à vous
 
 Charles Limousin
 
Rue Mouton-Duvernet, 19, Paris-Montrouge
 
La revanche
La revanche, nous l'aurons ; il n'y a même aucune imprudence à le dire assez haut pour que les Allemands l'entendent: ces admirateurs de Wagner ont assez travaillé à préparer la leur, et ils nous estiment assez pour prévoir cela, lors même que nous ne le porterions pas à leur connaissance.
Cette revanche sera de deux natures : reconstitution de l'intégrité nationale par le retour à la mère patrie des deux provinces gauloises dont la Germanie va nous faire sanctionner le vol, rétablissement dans le monde de l'influence française qui va disparaître momentanément par suite des trois naufrages de Sedan, Metz et Bordeaux.
Cette revanche, Bismarck et son auguste maître - plaçons les hommes par rang de valeur - espèrent bien nous imposer des conditions assez dures pour qu'elle ne puisse jamais venir, ou tout au moins qu'elle se fasse attendre longtemps.
En cela, il se trompent, notre race est trop vivace, trop orgueilleuse, trop jalouse de son rôle dans le monde pour subir longtemps une situation humiliante, quoi  qu'ils  disent et qu'ils fassent,  la revanche  viendra,  et prochainement.
Seulement, il y a deux chemins pouvant nous conduire à ce but, l'un est la monarchie souhaitée par tous les égoïstes, tous les rampants français, par Guillaume et Bismarck eux-mêmes - ici rétablissons-les dans l'ordre hiérarchique.
On raconte, et cela doit être vrai, que l'auguste amateur de chopes des bords de la Sprée a, tout préparés dans le portefeuille de son archi-chancelier deux traités à faire sanctionner par l'assemblée nationale dont la libre élection l'intéresse tant. Si le parlement de Bordeaux veut consentir à créer un ordre de choses qui ne fasse pas tache dans l'habit d'Arlequin des grandes puissances d'Europe, c'est-à-dire, s'il acclame ou proclame un roi ou un empereur, on montrera l'un de ces traités ; dans le cas contraire, si la République était maintenue, on exhiberait l'autre.
En agissant de la sorte, S[a] M[ajesté] Guillaume prouve, une fois de plus, que pour être monarque, on n'en est pas moins homme, et que cette espèce égoïste et féroce du genre Carnivore qui s'appelle souverain a, dans une certaine mesure, le sentiment de la solidarité, solidarité si bien exprimée par le proverbe: s'entendre comme larrons en foire.
Mais, comme - à peu d'exceptions près - nous avons, nous autres Français, à nous occuper plutôt de ce qui peut être utile à la France que de ce qui peut plaire à Guillaume, je veux essayer de faire comprendre à cette nombreuse catégorie d'égoïstes qui placent leur sacoche au-dessus de leur patrie, que leur intérêt, leur sacrosaint intérêt, leur commande de pousser à la République, à la République démocratique, et j'ajouterai même sociale.
Tout d'abord, il est un point incontestable et que j'ai tout d'abord [sic] établi, c'est la nécessité d'une revanche. Vous entendrez dans peu d'années, dans peu de mois, le concert qui va s'élever à ce sujet; tout le monde y fera sa partie, et les plus féroces égoïstes feront plus haut que tous les autres rimer déboires avec victoires. Ce sera une mode, une rage. L'opinion publique exercera à cet égard une telle pression que, quel que soit le gouvernement établi - fût-ce celui de la paix à tout prix - il devra faire pivoter sa politique autour de cet objectif.
Si le gouvernement est une monarchie, ce qui suppose suppression de la liberté de la presse, de la liberté de réunion, de la liberté d'association et de bien d'autres libertés, la préoccupation générale se traduira par un système politique dans lequel tout sera sacrifié au militarisme; à côté de l'armée permanente, cette base indispensable de toute monarchie, nous nous verrons tous, jusqu'à cent vingt-cinq ans, enrégimentés dans des bans à n'en plus finir, la taille prise dans un ceinturon, la cartouchière au côté, le Chassepot au bras. Puis à la première occasion qui se présentera - et elle se présentera - d'une coalition provoquée par les prétentions allemandes, la France formera un appoint considérable dans les forces à mettre en ligne, et nous nous ruerons à notre tour sur cette Alsace et cette Lorraine qu'on nous aura volées, et nous les ravagerons, histoire de leur faire mieux sentir les douceurs du régime monarchique français.
Mais si c'est la République qui est choisie à Bordeaux, la scène change; sans doute l'objectif est le même, mais les moyens mis en œuvre ne sont plus les mêmes. Certainement nous ne désarmons pas, en ce sens que tous, tant pour préserver notre liberté que pour sauvegarder notre indépendance nationale, nous entrerons dans les rangs d'une milice citoyenne, commandée par des chefs élus; mais plus d'armée permanente qui nous fusille si nous voulons renvoyer des hommes indignes placés par erreur à la tête des affaires, plus de sergents de ville rétablissant l'ordre dans les rues et le supprimant à coups de casse-tête dans l'organisme humain. Et pourquoi faire de telles armes, quand un bout de papier fréquemment mis dans une boîte est beaucoup plus efficace ? 2
Sous un pareil ordre de choses, l'industrie et le commerce n'étant plus entravés prennent un développement extraordinaire, les questions sociales sont étudiées, les solutions expérimentées, puis appliquées en grand, successivement; les idées de fraternité des peuples acquièrent une nouvelle puissance. Par l'exemple de notre prospérité, grâce à l'action de notre propagande, les citoyens allemands en viennent à convenir avec Jacoby et Liebknecht 3 que si nous avons été des imbéciles jusqu'à Sedan, ils ont été, eux, des idiots depuis; ils chassent leurs burgraves, margraves, électeurs, grands-ducs, rois et empereurs, proclament la République, nous tendent une main fraternelle. Ce jour-là, jour de la fondation des Etats-Unis d'Europe, l'Alsace et la Lorraine, fières d'être françaises malgré tout, reviendront à l'état de France spontanément comme lors de la grande révolution les villes du Rhin et la Savoie.
De cette façon aussi nous aurons la revanche de l'humiliation, ce jour-là on dira que la France a fait définitivement triompher cet axiome : Le droit prime la force.
Voilà les deux routes qui s'ouvrent devant les représentants du peuple, par conséquent devant les électeurs. Qu'ils soient généreux et républicains, ou sans opinion politique, elles sont également onéreuse ou avantageuse.
Qu'on choisisse!
 
Charles Limousin
 
 
1 I.I.S.G., Fonds Descaves. Charles Limousin, ancien « Gravilliers » qu'on classe volontiers comme un renégat, a tout de même voulu participer à l'œuvre sociale de la Commune. Il appartient semble-t-il à la section du XIIIe. Je cite son texte - selon toute probabilité écrit avant le 18 mars - pour qu'on saisisse mieux la façon dont les Internationaux envisageaient la défaite et la «revanche». Trouve-t-on trace ici de chauvinisme ? il est d'abord question de la République.
2  Entendons évidemment le bulletin de vote mis dans l'urne.3 Jacoby, vieux militant démocrate allemand, avait été emprisonné le 13 septembre 1870 pour avoir attaqué la politique bismarckienne d'annexion. W. Liebknecht et Bebel le furent du 17 décembre 1870 jusqu'au 28 mars 1871, pour la même raison.
 
V
 
QUELQUES  TEXTES  EMANANT  DES SECTIONS  DES  BATIGNOLLES  ET  DES  TERNES
SEANCE DU 22 AVRIL DE LA SECTION DES BATIGNOLLES 1


Aux citoyens membres de la Commune.
 Citoyens,
 
Des agents provocateurs, des femmes, excitées sans doute par des prêtres, colportent journellement des outrages et des calomnies qui sont de nature, si on ne les réprime pas, à décourager la défense de Paris. À tout instant vous entendez parler de pillage et de vols qui sont imaginaires ou qui ne sont que le racontar dénaturé des perquisitions légales qui sont ordonnées.
L'Association internationale des travailleurs (section des Batignolles) s'est justement émue de ces bruits, et, appliquant le droit et le devoir d'initiative de chaque citoyen, a voté, dans sa séance du 22 avril, et vous propose le projet de décret ci-joint.
 
Pour la section des Batignolles
 
Le président de la séance  LÉGALITÉ
 
 Projet de décret
 
La Commune de Paris,
 
Considérant que les calomnies qui courent dans certain public sont de nature à entraver la défense et à soulever la province contre Paris.
Attendu que les défenseurs de Paris sont accusés de pillage par des agents provocateurs.
Attendu que dans un gouvernement bien constitué, la police doit être faite par les citoyens eux-mêmes.
 
Décrète :
 
Art. 1er. Tout citoyen colportant des bruits de pillage, sans les dénoncer immédiatement à l'autorité, sera arrêté, et si le fait est faux, puni comme calomniateur.
Art. 2. Tout citoyen soupçonné de connaître un fait véritable de pillage, et qui n'en aura pas fait part à l'autorité compétente, sera arrêté comme complice et condamné à la même peine que les vrais coupables.
Art. 3. La Garde nationale est chargée de l'exécution du présent décret.
 
 
1 Le Cri du Peuple , n° 56, 26 avril 1871.
 
ADRESSE  AU  CITOYEN  MALON  MEMBRE  DE  LA COMMUNE 1
 
17 mai 1871
 
La section internationale des Batignolles, dans sa séance du 16, après avoir entendu diverses questions qui lui ont paru urgentes, ont voté [sic] la résolution suivante.
Considérant qu'il est urgent que chaque arrondissement dirige ses propres affaires et qu'il est question de transporter tous les fusils à Saint Thomas d'Aquin 2 afin d'en faire la réparation, mais si par hasard les versaillais venaient à entrer dans Paris et qu'ils occupent le quartier Saint Thomas, les légions se trouveront sans armes et sans pièces nécessaires à la réparation de [celles] qui seraient à réparer par suite des combats,
Demandons à la municipalité de réquisitionner l'atelier avenue de Saint-Ouen 76 et de le placer sous le contrôle d'un chef actif et responsable.
Demandons la réquisition de l'atelier du sieur Godillot, franc-fileur, 3 et que l'on y fasse les travaux au compte de la Commune.
Que l'on réorganise les bataillons de guerre du 33e qui est dissous,4 afin de participer au danger de nos braves défenseurs qui sont au feu depuis 10 ou 15 jours.
Nous comptons, Citoyen, sur votre concours actif pour prendre nos vœux en considération.
 
Le secrétaire-correspondant    SÉVIN
 
 
1 Collection Léon Centner.
 
2 Avec le Louvre, plus connu, Saint Thomas d'Aquin est l'un des ateliers de?réparation et de fabrication d'armes les plus importants pendant la Commune
 
3   L'entrepreneur de chaussures Godillot, un des plus solides exploiteurs des ouvriers cordonniers, continue à travailler pendant la Commune pour la Garde?nationale. Ce « privilège », laissé à un membre des plus éminents de la «féodalité?industrielle» n'a cessé de susciter les protestations des diverses coopératives et de?la Chambre syndicale des Cordonniers. André Léo s'en est faite volontiers l'écho?dans le journal La Sociale. Plusieurs réunions publiques avaient dès le Siège?réclamé la confiscation de la fabrique.
 
4 On lira ici les compagnies de guerre du 33e bataillon. Celui-ci avait été dissous pour modérantisme. On semble vouloir le reconstituer sur de nouvelles bases.
 
 
 ADRESSE DU 20 MAI 18711
 Les sections de l'Internationale des Travailleurs des Batignolles et des Ternes réunies déclarent :
 
Qu'elles approuvent le citoyen Malon dans sa conduite énergique; il est toujours le défenseur des principes Socialistes que l'assemblée a votés dans ses différents Congrès et pour lesquels il a longtemps combattu; elles déclarent en outre qu'elles protestent contre les attaques qui ont été faites contre lui, qu'elles sont décidées à l'appuyer, et elles chargent leur secrétaire d'en prévenir le Comité du Salut public.
 
Le président  Henri BARDOUT
 
Les assesseurs   BOZIER,  ANDRÉ
 
SEANCE DU 20 MAI 18712
Les sections de l'Internationale des Batignolles et des Ternes réunies,
 
Considérant qu'un des buts principaux du socialisme est l'équitable répartition du travail entre tous les citoyens et toutes les citoyennes ; que le socialisme doit faire disparaître à tout jamais les monopoleurs et les exploiteurs.
Considérant que les municipalités des divers arrondissements de Paris ont été invitées à réquisitionner des locaux pour y installer des ateliers.
Considérant que la municipalité du XVIIe arrondissement a installé des ateliers; que le Comité des citoyennes pour la défense de Paris, siégeant rue du Boulevard, 133, a fait appel à toutes les citoyennes sans travail; que cet appel a été entendu et que déjà un grand nombre de citoyennes se sont fait inscrire pour obtenir du travail.
Considérant que la Commission du Travail et de l'Echange avait promis de répartir le travail entre tous les arrondissements; que cette promesse n'a pas été réalisée ; qu'il est urgent de ne pas faire attendre en vain les citoyennes inscrites pour obtenir du travail, quand les citoyens sont au feu.
Considérant que la Commission du Travail et de l'Echange, loin de réaliser sa promesse, laisse le travail entre les mains des exploiteurs et des monopoleurs.
Demandent dans le plus bref délai l'équitable répartition du travail entre les comités des divers arrondissements de Paris.
 
Le président  Henri BARDOUT
Assesseurs :  BOZIER,  ANDRÉ,  Jules SASSIN
 
1 Coll. Léon Centner. Les sections prennent le parti de Malon qui vient de signer le manifeste de la minorité de la Commune. H. Bardout, président, est ouvrier ?serrurier.
 
2 Ibid.
 
3 Aujourd'hui rue Darcet. Sur le Comité des femmes du XVIIe, voir E. Thomas, ?Les Pétroleuses, passim.
 
 
LA FORMATION  DE  LA  SECTION  MALESHERBES      LETTRE  A   Benoît  MALON
Paris, le 26 avril 1871
Cher citoyen,
 
Nous n'avons pas de section de l'Internationale dans le huitième [arrondissement] et j'ai l'intention d'en fonder une, qui ne fera que suivre l'exemple que lui donne celle des Batignolles, votre ouvrage. Veuillez donc nous aider de votre bienveillant concours en venant faire l'ouverture de notre première séance, qui aura lieu le 27 courant à 8 h. du soir, 24 rue Malesherbes. La section des Batignolles y enverra des délégués. Nous avons pour noyau les Citoyens Légalité, Bonnefond. Jauffrey, Pauloin et moi. Veuillez faire délivrer des livrets pour première inscription jusqu'à parfaite organisation.
 
Salut et Egalité
 
Le L[ieutenan]t-colonel de la VIlle légion  SCHMELTZ
 
 
1 Coll. Léon Centner. On trouve aux A.P.Po., B/a 439, pièce 5364, une liste de membres de l'Internationale «adressée par la Justice militaire», qui ne peut être que celle des membres de la nouvelle section Malesherbes: E. Schmeltz, capitaine au long cours, G. Bonnefont, étudiant, Ch. Légalité, ouvrier serrurier, Pauloin, ouvrier tôlier, A. Lebas père, employé, G. Caminade, artiste peintre, F. Lacour, officier, Ch. L'Etienne, voyageur de commerce, A. Lebas fils, employé, A. Schmidt, employé, A. Denneville, employé. Ainsi peut-on se faire une idée de ce qu'étaient les membres fondateurs d'une section, qui assurément n'a pas eu grand temps pour étendre son audience.
 
 
 
 




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