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La province en 1871 Texte

 


 

LES ÉVÉNEMENTS DE 1870-1871 EN PROVINCE

 

 

Bulletin de l’Institut d’histoire économique et sociale de l’université de Paris I, n° 3, mai 1973

 

L'I.H. E.S.  a entamé une recherche à laquelle participent le personnel de l'Institut, mais aussi et fondamentalement les étudiants qui le fréquentent pour y préparer des mémoires de maîtrise.Tel le travail, dont nous présentons   les premiers résultats, sur La Province face aux événements de  1871.

 

Mémoire de maîtrise collectif,   1970 ; La Province face aux événements de  1871.

 

= Mlle Patricia NOUCHIMOWITZ.   La France   du Nord et de l'Est,   2 fasc.   dactyl., 388 p.

= Mlle Chantai GIOVA.NETTL   La France de l'Ouest et du Val de Loire,   300 p.,  dactyl.

= Mme Jeannine MARTIN-KRICK.   La France du Centre,  196 p.  dactyl.

= Mlle Claude ORIO.   La France du Sud-Est, 217 p.  dactyl.

Bibl.   I.H.E.S.     

 

Que nos amis provinciaux n'aillent pas voir ici une quelconque manifestation nouvelle de ce jacobinisme centralisateur parisien qui souhaiterait continuer de régenter la France jusque dans sa recherche historique même : les Communes de  1871 aussi bien  celles de province, celle de Paris,  ont,  nous semble-t-ils déjà fait procès et bonne justice de pareilles prétentions Tout au contraire voudrions-nous, à l'occasion d'un travail de ce genre, recevoir en abondance critiques, remises en cause, dénégations, informations complémentaires aussi (car nous imaginons, mais nous en sommes trop peu informés, que le centenaire de la Commune a  suscité en bien des lieux des enquêtes beaucoup plus précises que celle que nous pouvions mener), provoquer peut-être à une mise en commun et une fusion des recherches accomplies qui permettent de faire d'un ensemble de résultats encore trop dispersés un tout composé, bilan qui soit solide, sinon définitif.

 

Un problème de source

 

Pourquoi des chercheurs parisiens  se  sont-ils avisés d'aller jeter leurs lignes dans des eaux qui n'étaient pas des leurs. C’était affaire de source. Aux lendemains immédiats des événements de 1871, on s'est beaucoup préoccupé au niveau gouvernemental,  on n'ose pas dire de comprendre ce qui venait de se passer,   mais d'une certaine façon tout de même de le décrire, pour aussitôt le mythifier, le répertorier, l'entendre selon les normes et les peurs d'une certaine pensée « bourgeoise », pour mystifier aussi, cacher des fautes ou des responsabilités qui devaient rester secrètes, des intentions dont il eût été malséant qu'on les mette au jour, pour rendre surtout craintive et docile toute une population incertaine qu'on avait besoin de plier à certains desseins politiques. D'où la confection des Actes du Gouvernement de la Défense nationale, Enquête parlementaire faite par l'Assemblée nationale… (ci-après désignés comme Actes) et de L'Enquête parlementaire sur l'Insurrection du  18 mars (ci-après Enquête). Sources bien connues, et qui ont déjà été largement utilisées.  Pour notre part ce sont d'abord, par la force des choses, les résultats de l'Enquête que nous avons principalement utilisés, avec ses trois types de documents principaux, rapports des premiers présidents de Cours d'Appel, rapports des préfets, rapports des chefs de légion de gendarmerie. Mais ce qui a été imprimé est incomplet : quinze rapports de préfets seulement, quatorze de légions de gendarmerie sur vingt-cinq, et il manque un quart au moins des Cours d'Appel. Un tri a été fait, qui, il faut le reconnaître, conserve l'essentiel, mais qui pouvait  pourtant, on va bientôt montrer pourquoi, n'en être pas moins parfois gênant. Il se trouve qu'aux Archives nationales, dans les cartons de la série C (Assemblées), n° 2882 à 2885, sont rassemblés  dans leur quasi-totalité, les textes de base qui ont servi à l'élaboration des Actes et de l'Enquête. Ici la couverture est complète : il ne manque pas, sauf (rares) perte ou oubli, une cour d'appel, une légion de gendarmerie, une préfecture. Et la source est d'autre part considérablement enrichie, car on dispose fréquemment des rapports partiels, de présidents de tribunaux ou de juges de paix, des brigadiers de gendarmerie, de sous-préfets qui ont servi à la rédaction des rapports globaux,forcément plus concis.   Quelquefois - notamment dans le Sud-Ouest - on possède des déclarations de patrons ou de contremaîtres sur la tenue morale, sociale, civique, de leurs ouvriers … De cette source enrichie, il est arrivé que l'on fasse usage (1), mais jamais dans sa totalité. En la traitant dans son ensemble, il devient désormais possible de parcourir tout (et jusqu'à une certaine profondeur) l'espace français. Les Actes et l'Enquête, retenaient assurément l'essentiel (Communes des grandes villes, troubles d'importance…), mais il nous importe aussi de connaître  -  et de replacer dans un contexte souvent éclairant - des faits plus mineurs, mais plus fréquents, jusqu'à cette querelle qui oppose dans le bourg de Pontvallain, département de la Sarthe, 1.804 habitants en 1872, aux deux gendarmes du cru une trentaine d'« ivrognes », « rouges », « exaltés » qui accueillent les premiers dans un café aux cris de « Vive la République, à bas les chouans !,Tas de capitulards, canailles, salops ! », ou cette affichette apposée à Dordives le 3 avril : « Curé à pendre, confessionnal à vendre, église à brûler »  Regroupés, rapprochés de bien d'autres analogues, ces petits événements prennent bientôt un caractère qui ne manque pas d'être éclairant sur l'état de l'opinion dans certains coins de province. Et savait-on qu'à Polaincourt, arrondissement de Vesoul dans la Haute-Saône, 1.004 habitants en 1872, il avait existé depuis le 4 septembre et au moins jusqu'en juillet 1871, une « Commune » au petit pied animée par deux frères, l'un manouvrier, l'autre cordonnier ?

 

« Les premiers actes de ce petit gouvernement furent de destituer le garde champêtre, le sous-maître et la sous-maîtresse et de rétablir les finances   de la Commune au moyen d'une contribution spéciale imposée au curé et à l'instituteur et qui indemnisait la commune des réquisitions fournies aux Prussiens. » [...]

 

Il nous importe aussi bien de connaître les lieux où rien ne s'est passé (que naturellement négligent trop souvent les Actes ou l'Enquête), ainsi que les raisons qu'on apporte parfois - elles sont à discuter - de l'absence de tout trouble : région purement agricole, inexistence de fabriques ou d'usines,   caractère sain et rassurant des ouvriers qui sont nés et restés sur des lieux où l'on travaille de père en fils,  propriétaires en même temps d'un petit lot de terre qui les attache et au sol et à la paix sociale,  type d'ouvrier calme qu'on oppose fréquemment à l'ouvrier « nomade » (c'est le mot de Haussmann),   « horsain », celui qui a fréquenté la pernicieuse grand’ville, etc… Il fallait en tout cas répertorier avec un certain degré de sûreté les contrées « qui n'ont pas bougé ».

 

Nos quatre jeunes chercheuses ont tenté de tirer de leur travail commun de premières conclusions. Mais celles-ci ne pouvaient être que d'une extrême prudence, et nous avons préféré en rester à un répertoire regroupé de faits. Nous ne nous appuyons que sur un seul type de source, et de surcroît une source qu'on doit considérer comme fort sujette à caution.

 

Car on peut et il fallait, mettre en grave suspicion la validité des documents dont nous disposions. On  sait que dès les lendemains de la publication des Actes et de l'Enquête, ce fut, au moins à gauche, un vaste tollé quant à la façon dont le travail avait été conduit. Certes les historiens ont appris à manier ces lourdes sources policières, à distinguer le vrai ou du moins le plausible de ce qui n'est que calomnie ou amplification volontaire, et nos quatre étudiantes ont su ne les utiliser qu'avec la méfiance et le flair nécessaires. Mais ce n'était pas de Paris qu'on pouvait aisément procéder à une critique de source indispensable et approfondie ; la chose n'est possible que sur place et c'est pourquoi nous répétons que nous attendons tant d'un dialogue et d'une contestation avec et venant des chercheurs du cru.  À défaut, notre entreprise risquerait de rester sans objet.

 

Toutefois - et s'il est des hypothèses de travail qui ont présidé à la confection de l'Enquête qu'on peut rejeter tout de suite comme inadmissibles, telle celle du complot général d'une « Internationale cosmopolite » -, nous serions tentés souvent de plaider pour qu'on reconnaisse à cette source un certain degré de véracité minimale. À condition qu'on en use bien, qu'on se serve parallèlement et pour vérification, comme nous avons commencé de le faire, d'autres documents,  la presse, et par exemple le journal La Marseillaise (2) la très précieuse correspondance adressée par des militants ouvriers ou révolutionnaires de province au futur membre de la Commune Verdure, plus particulièrement chargé dans ce même journal des questions ouvrières, ou encore des rapports militaires, cette correspondance et ces rapports étant conservés aux Archives historiques de la Guerre à Vincennes.

 

La  "Commune"  du Mans ?

 

Un exemple montrera mieux que tout discours comment il a paru possible, toutes précautions prises, d'accorder quelque crédibilité à des faits que rapporte l'Enquête, dans quelles limites, mais positivement malgré tout. Selon le préfet de la Sarthe, les élections municipales  des  30 avril et  7 mai (second tour) faillirent être l'occasion de la proclamation d'une "Commune"   au Mans par une population surexcitée par des  « propos séditieux » :

 

« Les hommes d'ordre, indifférents, apathiques comme toujours, restèrent chez eux, ne prirent pas même la peine d'aller déposer leur vote ; aussi la liste radicale passa toute entière. Le résultat du scrutin fut proclamé aux cris de  « Vive Paris » […]. Le mercredi ou le jeudi de la semaine qui suivit les élections, le nouveau Conseil municipal devait s'emparer de l'Hôtel-de-Ville, y siéger en permanence, y proclamer la Commune […].À ce projet se rattachait un mouvement, dirigé par les chefs de l'émeute qui devaient ruer la populace sur la gare, s'en emparer, enlever les rails, faire sauter les ponts et couper ainsi les communications avec Versailles. […] Un régiment de cuirassiers arrivé fort à point […] donna à réfléchir à nos communeux. J’étais maître de la situation […] Toute agitation n'avait pas cessé : seulement, elle ne se traduisait plus par des signes extérieurs [...]. »

 

Il y aurait donc eu ce que l'on pourrait appeler une Commune avortée au Mans (et il y a fallu tout de même un régiment de cuirassiers), fait auquel on ne  semble avoir guère prêté quelque attention. Ceci paraît confirmé abondamment par la correspondance que le général qui commande la ville entretient avec ses   supérieurs  : il ne leur expédie pas moins de dix-huit lettres entre le premier et le  30 mai, et se montre plus explicite encore sur les atroces dangers que court l'ordre.   Au Mans, les honnêtes gens en effet restèrent indifférents :

 

« (La population ouvrière) est de la pire espèce. [...] On est convenu 1° de proclamer la Commune au Mans, 2° de prononcer la déchéance de l'assemblée  et du gouvernement de Versailles, 3°  d'organiser une garde civique, 4e de sommer la garnison d'évacuer la ville et au besoin de l'en chasser par la force, 5° enfin de  s'emparer de la gare et des cinq voies ferrées qui y aboutissent [...]pour isoler Versailles du reste de la France. [...]

La population des villes et des gros bourgs flotte [...] entre le bien et le mal, en penchant davantage vers ce dernier côté […]. Mamers et La Ferté-Bernard   […] en raison de leur nombreuse population de tisserands soumis aux excitations de l'Internationale pourraient peut-être donner quelques appréhensions.  [...]. »

 

Quant aux campagnes  :

 

« Elles ont été dernièrement assez travaillées par des agents de désordre qui, pour s'assurer de leur concours, leur ont fait accroire que l'Assemblée de Versailles ne cherchait qu'à renverser la République pour ramener un Roi et avec lui les droits féodaux et la dîme du clergé […]. »

 

Dix-huit lettres, toutes aussi alarmantes, sauf naturellement les dernières !  Et de  celles-ci transparaît à l'évidence que ce  général - dont tout laisse à penser que c'est lui qui informe le préfet - est en quête de quelque avancement. Il  est tout à fait probable que dans ce dessein, il a sensiblement grossi et les risques courus et par voie de conséquence l'habileté et l'efficacité de  son action. Cela pourrait mériter quelque étoile. Faut-il pour autant minimiser le témoignage et lui dénier toute valeur ? Certainement pas si l'on replace les événements du Mans dans un contexte plus vaste.

 

- Commune avortée ou pas, c'est l'importance des élections municipales du 30 avril qui se trouve ici fortement soulignée. Ailleurs qu'au Mans, bien des listes « rouges », ou seulement bonnes républicaines sont passées, au grand dam des autorités établies, et on s'apercevra à loisir, si l'on veut bien en faire l'étude, que ces élections municipales ont constitué une étape qui paraît décisive dans le processus qui a conduit la France à devenir républicaine. (3) L'évolution qui  s'affirmera lors des élections législatives partielles du  2 juillet est déjà nettement esquissée.

 

Nous sommes à peu près assurés que pour les raisons dites ci-dessus la gravité des événements du Mans a été délibérément grossie. Il est naturellement possible que quelques exaltés aient parlé ou envisagé de proclamer une Commune, dissoudre l'armée, s'emparer de la gare ;  mais  c'est un fait que, cuirassiers  ou pas, rien de tel ne  s'est produit. Et il nous semble qu'on comprend mieux ce qui  se passe au Mans lorsqu'on veut bien le replacer dans la situation complexe qui nationalement caractérise les alentours du 30 avril, et  sur laquelle bien entendu nous reviendrons. Comparons ! Il est souvent indiqué dans l'Enquête que, dans le Midi surtout, des municipalités fraîchement élues ont songé à  rallier la Commune, voire à se transformer en  Communes. Aucune là non plus n'y est réellement parvenue ; ajoutons même qu'il est des cas, qui ne sont pas en si petit nombre - où l'on voit des municipalités aller tout bonnement demander au Préfet l'autorisation de  se transformer en Commune, autorisation qui leur est naturellement refusée !  Anticipons sur une analyse qui sera faite plus tard et plus à loisir ! Le 30 avril représente un tournant. Après un assez long temps de méfiance plutôt générale:(sauf le cas exceptionnel de quelques grandes villes) à l'égard de l'insurrection parisienne du  18 mars, à partir du début mai et précisément parce que le problème se trouve posé par les élections municipales, on commence à témoigner en province  de plus en plus de  sympathie pour les« droits communaux » de Paris (par là même ceux des autres communes) ; on n'est pas nécessairement « communard » pour autant, mais  on est fortement « municipaliste » ou « communaliste ». Il faut que les droits locaux soient accrus.  Et, dans le même temps, il n'est pas bien  difficile de   se  rendre  compte que Paris a chaque jour moins  de chance de l'emporter militairement. Alors  se multiplient les adresses de conciliation - dont nous examinerons quelques-unes en détail - par lesquelles on presse et   Versailles et Paris « communal » de trouver un terrain de compromis, dans le cadre - cela penche plutôt contre Versailles - du respect absolu de la République et du droit des municipalités. Si l'on veut, nous  semble-t-il, correctement apprécier les événements du Mans, il faut y voir et la tentative plausible de quelques « exaltés », recrutés surtout dans une classe ouvrière assez nombreuse, d'aller jusqu'au bout dans le soutien à Paris (Commune « avortée »,:mais qu'on dirait mieux « velléitaire »), ; et, ce qui pèse  sans doute d'un poids plus lourd, l'affirmation d'une revendication municipaliste (mouvement communal, et non communard) qui s'achèvera d'ailleurs justement dans l'essai d'une conciliation manquée. Le Mans veut surtout choisir librement son maire. Il y aura de toute évidence bien des nuances à apporter) ce schéma lorsqu'on examinera des cas à la fois proches et différents.

 

-  Comment ne pas retrouver d'autre part, dans les inquiétudes que suscitent les villes ou régions tisserandes (Mamers, La Ferté-Bernard) de la Sarthe des analogies certaines avec ce que nous décrit Paul Bois dans l'histoire qu'il fait de l'évolution (et des permanences) du département depuis la Révolution jusqu'à nos jours, et quelque chose de sa distinction entre Sarthe bleue et blanche ?   Comment ne pas retrouver également dans ces allusions à un inévitable retour de la dîme et des droits féodaux » - thème qu'on évoque fréquemment dans d'autres départements, notamment du Centre - qui accompagnerait celui d'une concordance évidente avec ce que Georges Dupeux nous pour le tout proche Loiret - comme un argument fondamental de la propagande républicaine de   1871 à  1876 ? La perte de la République entraînerait un inévitable retour à l'Ancien Régime (4),

 

Bref, suffisamment recoupés, prudemment interprétés - nous donnerons d'autres exemples - les documents dont nous nous sommes servis semblent, s'ils sont loin d'être satisfaisants, ne pas être dénués souvent d'une certaine plausibilité. Mais, encore une fois, c'est à des chercheurs localement mieux placés que nous faisons appel, c'est devant eux que nous faisons appel pour approuver ou infirmer nos dires, ou nos impressions.

 

Trois  séries de remarques pour en finir avec cette présentation :

 

1)  On aura constaté l'absence de tout travail sur l'importante région du Sud-Est.  L'étudiant qui s'en était chargé a considéré la tâche comme au-dessus de ses forces, bien à tort sans doute. Mais ce blanc regrettable n'est au fond pas si grave : pour deux raisons. Il se trouve que c'est sur cette région probablement cruciale que nos sources aux Archives nationales étaient de loin les moins riches. Néanmoins, pour que nous ne risquions de rien laisser échapper d'essentiel, une chercheuse attachée à l'Institut, Mme Paulette Gorgette s'est chargée de leur dépouillement, ce qui a permis au moins de préciser ici ou là quelques détails. D'autre part, cette région du Midi rhodanien et alpin est à ce jour celle qui a été la mieux étudiée et le plus en profondeur, depuis les travaux d'Antoine Olivesi sur Marseille jusqu'à ceux de Maurice Moissonnier sur  Lyon, en passant entre autres par ceux de l'Université des Sciences sociales de Grenoble sur cette ville même et ses environs (5).  A quelques critiques près, ils règlent pour l'essentiel la question.

 

2)  On voudra bien ne pas oublier que les travaux dont il est ici rendu compte ont été réalisés pendant l'année universitaire 1969-1970, c'est-à-dire à un moment où d'importantes mises au point d'ensemble, depuis parues, n'avaient pas encore été mises à la disposition des chercheurs. On songe ici à celles, que nous qualifierons de « classiques », faites par deux fois par l'historien lyonnais Maurice Moissonnier, un des meilleurs connaisseurs de notre province en 1870-1871, dans la même perspective marxiste, mais utilement assouplie, qui avait été celle du chapitre sur la province de la Commune de 1871 de Jean Bruhat, Jean Dautry, Emile Tersen (la synthèse la plus utile, avec celle de Georges Bourgin, sur le problème qui nous préoccupe ici) (6). Et à côté, ou en face, aux deux livres que l'on nous permettra de dire « hétérodoxes », provocants, donc stimulants pour la recherche, parce qu'ils ont le mérite de secouer, avec une vigueur indéniable, de vieilles idées reçues : celui de Jeanne Gaillard, et celui de l'historien américain L.-M. Greenberg (7). Les trois auteurs se retrouvent d'accord - et c'est un fait que nous constaterons en effet - pour souligner l'antériorité  par rapport à Paris des mouvements révolutionnaires et même des Communes de Province (Marseille, Lyon…), fait qui entraîne, nous sommes aussi obligés de le constater, quand éclate le  18 mars parisien, une fatigue certaine, une usure des énergies provinciales qui entrent pour une large part dans le manque évident d'ardeur qu'on met un peu partout en France à  suivre  ou  soutenir le mouvement de la  capitale. Ceci posé, les  opinions ne manquent pas de diverger aussitôt. Jeanne Gaillard défend avec force la thèse, non seulement de l'antériorité, mais surtout de l'originalité, des mouvements de province ; elle croit à leur caractère « municipaliste » et  « communal », celui dont nous disions justement quelques mots à propos du cas du Mans, assez sensiblement différent du caractère  communard de la Révolution de Paris. Elle insiste  -  souvent à juste titre  -  sur le   rôle particulier des  radicaux républicains  dans un mouvement qui est d'abord de contestation locale de l'hypercentralisation qui a caractérisé le  Second empire ; elle montre enfin l'existence, dans le Sud-Est, dans le Sud-Ouest (caractérisée par la formation dans ces régions de « Ligues » dès la fin de 1870) d'un certain « fédéralisme » provincial - thèse qui est principalement celle de L.-M. Greenberg, et qu'il porte peut-être à un degré excessif. Il y a là en tout cas question, questions que nous n'avions en 1970 fait qu'entrevoir. Notre recherche malgré tout devrait servir, semble-t-il, contribuer à y apporter certains éléments de réponse.

 

3)  Nous nous  sommes contentés d'étudier 1871, plus accessoirement 1870 quand il le fallait -  et il l'a fallu quand il s'agissait de mesurer notamment le rôle exact qu'avait pu jouer dans les événements l'Internationale « cosmopolite ». Pour tout ce qui concerne les derniers jours de l'Empire des élections de  1869 au plébiscite de. 1870 et à l'état de l'opinion française au moment de la déclaration de guerre, nous nous  sommes  servis et nous  contentons d'y renvoyer à des travaux déjà existants qui nous paraissaient avoir suffisamment désherbé le terrain, sans qu'il nous  soit loisible de mieux faire. (8)

 

 

Pour une présentation commode des résultats que nous espérons avoir obtenus, nous adoptons le plan suivant :

 

Renseignements sur le mouvement ouvrier, et plus particulièrement sur les activités de l'Association Internationale des Travailleurs en France en 1870. On ne peut que commencer par là puisqu'elle est décrite comme la responsable principale des événements qui se sont produits en 1871.

 

Troubles de  1870, après le 4 septembre (l'affaire des Ligues notamment), puisqu'ils doivent être considérés comme préliminaires à ce qui se passa aussi en 1871.

 

Les événements de  1871. Il n'est pas question pour nous de revenir sur l'étude de mouvements déjà bien connus (Communes de Marseille, de Lyon…). Nous nous intéressons davantage aux faits de moindre importance pour dégager la localisation, l'ampleur, l'extension du mouvement, dégager l'évolution de l'opinion provinciale face à l'insurrection parisienne, avec pour pivot la date qui nous paraît essentielle du 30 avril, tenter une comparaison avec des troubles provinciaux précédents, par exemple ceux de  1851.

 

Les interprétations proposées par l'enquête : leur valeur et leur portée.

 

 

L'INTERNATIONALE  EN PROVINCE EN  1870

 

« Elle nous apparaît dans l'Enquête comme responsable de tous les désordres […].C'est une « hydre », un « spectre », une « puissance occulte », une « nouvelle religion » une « ligue du mal  dont le but est de détruire la société établie. »

Telle ne peut qu'être en effet la conclusion qu'on tire de la lecture des rapports de l'Enquête ou des Actes, et elle ne peut qu'être évidemment aussitôt rejetée, tant sont systématiques et grossières les outrances dans l'appréciation du rôle de l'A.I.T. qu'on voit partout bâtir son « complot cosmopolite ». Outrances qui d'ailleurs - bien qu'on soit au moment des circulaires de Jules Favre appelant l'Europe à une Sainte Alliance contre « l'atroce » Association, et à la veille du vote de la loi Dufaure qui l'interdit "à jamais" en France - paraissent bien moins volontaires qu'on pourrait le croire : c'est comme une peur irraisonnée, déraisonnable qui règne, et règne partout.

 

Il n'en reste pas moins que l'Internationale ou les Internationaux ont pu tenir quelque place dans les événements qui vont du 4 septembre aux charniers parisiens de la Semaine sanglante. Elle m'a paru évidente à Paris (9), elle l'est à Marseille ou à Lyon…, le tout restant de l'apprécier à sa juste mesure. Précisément, en ce qui concerne la province, le problème de cette place et de cette mesure vient à nouveau d'être posé  dans  des travaux récents, comme ceux de J. Gaillard ou de M. Moissonnier, ceux encore de Jacques Girault  sur la Commune  et  Bordeaux, ou bien dans  des  débats  récents, comme  ceux qui  ont  eu lieu autour  du  rapport de  M. Moissonnier lors du Colloque de Paris de mai 1971 pour le centenaire de la Commune. Nous ne reviendrons pas, sur les cas ponctuels qui ont été étudiés (en utilisant d'ailleurs en profondeur comme nous les sources manuscrites de l'Enquête ou des Actes), sinon pour souligner des divergences - qui probablement s'atténueront avec le temps - entre les conclusions des chercheurs. Pour J. Gaillard, le rôle de l'A.I.T. dans l'ensemble doit être considéré comme plutôt modeste et reste en tout cas à étudier de très près. M. Moissonnier  lui donne plus d'ampleur en ce qui concerne les événements lyonnais. J. Girault est très nuancé en ce qui concerne  Bordeaux. De toute façon, en ce qui touche les grandes villes, il est évident que la situation varie  selon les lieux, à Marseille  (cf. A. Olivesi) l'Internationale passant tôt alliance avec les éléments radicaux et la maintenant longtemps, à  Lyon restant plutôt  sur  son quant à  soi, et lorsqu'elle prétend agir seule, ne manquant pas de commettre de graves maladresses. À Bordeaux, J. Girault montre la toute neuve  section dirigée par Lafargue, gendre  de  Marx, parvenant mal  à  se détacher, à se distinguer des radicaux.

 

Ce  qui  nous intéresse, c'est le phénomène  pris dans son  ensemble (et non  au niveau   seul  de quelques   grandes villes), bien que, comme le  souligne J. Gaillard, il ne puisse y avoir d'histoire  globale  de la province, seulement des histoires sectorielles. Tout ce qu'il nous est possible de nous fixer comme objectif, c'est de situer l'implantation en France  des  sections de l'Internationale (et, quoique cela  soit souvent contesté par d'excellents historiens , des sociétés ouvrières qui se trouvent en dépendre çà et là), les zones « sensibilisées » par une action ouvrière socialiste, tout ceci nécessairement dans un certain flou,   car s'il est souvent difficile de repérer,  il l'est bien plus encore de chiffrer,  ou seulement d'estimer en puissance ce que représentait l'association.   Dresser une carte aussi complète que possible, pour la confronter ensuite à celle des troubles de 1870-1871, et chercher d'éventuelles corrélations (sectorielles) ou bien constater l'absence totale de corrélation. Même dans cette dernière occurrence, le travail serait utile au moins à l'histoire de l'Internationale elle-même.

 

 

Critique, de  nouveau, de la  source

 

Que vaut ici tout particulièrement notre   source, C  2882-2885 ? Rien au niveau des conclusions d'ensemble ! mais dans le détail ? Maniée avec prudence, elle nous a  semblé loin d'être inutilisable. À cette particularité près qu'il faut tout de  suite souligner. L’image qu'elle donne  est pour l'essentiel celle (souvent amplifiée) de l'implantation et des forces de l'Internationale vers la fin de l’Empire, grosso modo dans la première moitié  de l'année 1870, et non, sauf exceptions, depuis le 4 septembre. Ceci au fond n'est pas tellement  grave,  car,  ce  que nous  devions faire apparaître, ce sont les zones et les lieux, déjà plus ou moins profondément, redisons le mot, sensibilisés  (et quelquefois il nous arrivera de  remonter, jusqu'en 1866-1867, avant les premières persécutions dont est victime l’A.I.T. Jauger ensuite ce qu’il subsiste de cette sensibilisation pendant les événements qui nous  occupent est tâche difficile, et peut-être au fond, sauf cas locaux, impossible. La  source choisie interdit de faire mieux. Il y a là tout de même un premier pas.  (10)

 

Manier la source avec prudence ! il est des  cas  où elle  est absolument à rejeter (à moins que n'existent d'autres preuves  de nous inconnues), comme lorsque le préfet de  Chartres, dont l'argumentation est d'ailleurs reprise pour la ville de  Cherbourg par le  préfet de la Manche, affirme tout bonnement que :

 

« Une  société qui compte de nombreux adeptes dans toute l'Europe doit en avoir dans une ville de 20.000 habitants », mais  se voit forcé de  constater que les affiliés  « ont le bon esprit de se tenir à l'écart ».

 

Il y a les régions où l'on soupçonne mais sans pouvoir l'affirmer vraiment l'existence d'adhérents. Ainsi du juge d'instruction de  Wassey en Haute-Marne, qui pense que dans les deux cantons et villes de Saint-Dizier et de Joinville :


« ll y a lieu de croire à la présence d'agents salariés de l'Internationale exerçant parmi les populations industrielles une propagande active mais occulte et insaisissable. »

 

Ou bien à  La Palisse, dans l'Allier, où les autorités sont persuadées qu'il « doit y avoir des correspondants », et vont même jusqu'à préciser que l'A.I.T. recrute  essentiellement « des commerçants ne faisant pas  d'excellentes affaires, des ouvriers de peu de mérite, des individus tarés, des employés roulants du chemin de fer », autant de clichés qu'on rencontrera fréquemment.

 

Il est également des lieux où l'on affirme que, sans qu'existe ;encore d'Internationale réellement implantée, les populations ouvrières  sont « réceptives », sensibilisées, prêtes à recevoir la bonne parole. Ainsi à Montauban, où selon le président du Tribunal,

 

« Si elle (l'Internationale) ne s'y est point encore régulièrement assise à l'état d'association, son esprit du moins ne paraît point en être absent. »

 

On pourrait multiplier à l'envi ces exemples embarrassants, sans parler des lieux où l'on ne signale - mais avec détails qui pourraient être convaincants  - que la présence d'adhérents « isolés ». Dans le Cher, à Sancoins, « Tous les actes (de l'ouvrier mécanicien Gilbert Hitier) font présumer qu'il appartient à l'Internationale. » En Haute-Saône, selon le juge de paix du lieu, Jean-Batiste Jacquemin serait de la redoutable société, « habitant Fleury-les-Aubrais, mécanicien, homme immoral qui a une influence pernicieuse  sur une partie de la jeunesse de  son village. Il a assisté à toutes les réunions de l'Internationale à Genève, à Bruxelles. »

Notons que l'informateur n'est même pas capable d'orthographier correctement le nom du lieu, puisqu'il s'agit du village de Fleurey-les-Faverney, arrondissement de Vesoul, 495 habitants en 1872. Cependant Jacquemin est nommément désigné, et on paraît bien connaître ses activités.

 

L'enquête ou ses sources sont en ce domaine assurément peu fiables. En ferons-nous pour autant table rase ? Il y a d'abord des lieux où explicitement et toutes explications données, on affirme l'inexistence de l'Internationale. Compte tenu de la méfiance irraisonnée qui est de règle en cette période, ne peut-on admettre qu'une telle information a quelque chance d'être vraie ? Négative, mais néanmoins utile. À Clermont, par exemple, dans le Puy-de-Dôme :

 

« De nombreux ateliers sont ouverts à des ouvriers qui ne comptent dans leurs rangs que bien peu d'étrangers, qui, connus, éprouvés par leurs patrons, vivent avec eux dans un accord rarement troublé.  On avait bien eu à regretter, dans le courant des années 1868 et 1869, quelques grèves parmi les semouleurs, les tanneurs, les maçons, les plâtriers, mais elles s'étaient promptement apaisées et éteintes par de mutuelles concessions, et rien n'y a trahi la main de l'Internationale. »

 

Alors qu'ailleurs souvent, du simple fait d'une grève, on conclut sans attendre à l'intervention de la détestable association, ici,, renseignements visiblement pris auprès des patrons, on affirme son inexistence, et le fait peut être considéré comme plausible.

Positivement cette fois, étant donné, ne l'oublions pas, que précisément pour cette première moitié de 1870, nous disposons d'autres sources, La Marseillaise et ses correspondances, ou encore les recherches systématiquement menées par l'agent n°47 de la Préfecture de Police, Oscar Testut, des recoupements sont possibles qui, lorsqu'ils le sont, confirment toujours à peu près la validité de l'Enquête. Quelques exemples, qu'on ne jugera peut-être pas suffisamment convaincants, qui nous semblent malgré tout ne pas être dénués d'importance.

 

Qui a lu à fond les rubriques ouvrières provinciales de  La Marseillaise y trouve fréquemment, et dans le détail, confirmation de ce qui est affirmé dans l'Enquête, mais pouvait sans cela rester sujet à caution. La place manque pour en fournir toutes les preuves. Tenons-nous en a quelques cas !


Le chef de la 24° légion de gendarmerie affirme que :

 

« Le département de l'Ain, qui est essentiellement agricole, renferme peu de centres industriels ; les  ouvriers en  soie  sont généralement mariés ; ils ont chez eux des métiers qu'ils font aller, en même temps qu'ils cultivent leurs petits jardins, ou leurs lopins de terre. Il en est de même des ouvriers tourneurs et fabricants de peignes qui dominent dans l'arrondissement de Nantua. Il n'est pas moins constant que l'Internationale a des affiliés, en petit nombre, à Monthiel (pour  Montluel), Miribel, Dagneux, Balan et Niévroz, parmi les  ouvriers veloutiers ; à Tenay, parmi les  ouvriers  en  soie ; à Nantua et à Oyonnax, parmi les tourneurs et ouvriers  en peignes. [...] »

Pas d’autres preuves que l'affirmation de ce gendarme pour tout ce qui concerne le département de l'Ain. Mais voici tout de même que nous  retrouvons  dans la correspondance  de La  Marseillaise la lettre  suivante du  1er mai  1870 d'un certain J. Curot, contremaître à Tenay. Il félicite le journal pour sa  courageuse attitude à l'égard du plébiscite qui vient. « Nous sommes rochefortistes », dit-il au nom de plusieurs de  ses camarades ;

 

« Nous ne  sommes pas assez riches pour nous abonner à votre courageuse Marseillaise, nous n'en lisons que quelques numéros que des amis charitables nous font parvenir.   Nous vous le répétons encore, nous sommes avec vous.

Nous aurions à vous demander, citoyens un service ; que faut-il faire, quelles  sont les formalités à remplir pour entrer dans la Société Internationale des Travailleurs, nous  sommes plusieurs qui désirent faire partie de l'association ;  soyez assez bons pour vouloir nous faire parvenir si possible ces renseignements. » […]


Il y a donc quelque chance pour qu'une section se soit formée à Tenay, tout au moins que plusieurs adhérents ou fortement sympathisants s'y rencontrent.   Et pourquoi pas dans les autres lieux qui sont énumérés ?  Après tout, Miribel est un quasi-faubourg de Lyon, siège d'une forte Fédération ouvrière ; Montluel, Dagneux, Balan, n'en sont pas non plus tellement éloignés.   Et la correspondance de La Marseillaise dont nous disposons est bien loin d'être complètes, à supposer par ailleurs que tous lui écrivent.

 

Dans les alentours de Marseille, les rapports de l'Enquête ne prennent même pas la peine de mentionner l'existence d'adhérents dans la ville de La Ciotat, alors qu'ils le font pour les villes restées calmes en 1871 d'Aix ou d'Arles. Le seul O.Testut mentionne que « toutes les corporations » y avaient adhéré à l'A.I.T. et que le leader marseillais Bastelica. avait représenté leur fédération au Congrès de l'Association tenu à Lyon en mars  1870. Y avait-il une fédération ouvrière de La Ciotat ?  Deux lettres adressées à La Marseillaise le confirment et - le détail ne manque pas d'intérêt - montrent comment c'est la concurrence des ouvriers piémontais qui a conduit les ouvriers français à s'unir. Massio, horloger-bijoutier, décrit fort bien ce phénomène de chauvinisme -  fréquent sur la côte méditerranéenne (on est international comme on peut)  -, dans une lettre du 22 avril qui confirme pour large partie les renseignements de Testut :

 

« Pourquoi les ouvriers français se présentant aux portes (des) ateliers seraient refusés [...],et que des piémontais provenant du Piémont directement auraient leurs places retenues à l'avance demandées par leurs compatriotes et réciproquement par des contremaîtres à l'adresse des Piémontais ? […]

En pareille circonstance notre tâche devient de plus en plus difficile et aujourd'hui où déjà les corporations des peintres, chaudronniers, charpentiers, menuisiers et ajusteurs sont constituées en chambres syndicales et les autres en voie de formation, la question est de savoir si les piémontais doivent être admis se présentant [...]. »

 

Qui dit chambres syndicales s'adressant comme il est fait à la « vaillante » Marseillaise, dit bientôt Internationale. Il a dû y avoir, Testut ne s'est pas trompé, une Fédération ouvrière de La Ciotat.


On donnerait volontiers ici encore d'autres exemples où divers recoupements autorisent à considérer comme assez largement valables les sources policières dont nous sommes contraints d'user. Sans parler des très hauts lieux de l'A.I.T., des grandes villes, Marseille, Lyon, Rouen, Reims, Lille… et leurs régions où d'autres sources de dépasser en précision et en qualité les renseignements fournis par l'Enquête. On doit pouvoir accorder à celle-ci (pour 1870) une créance qui ne soit point crédule, une créance certaine, sauf à refuser telle exagération trop visible, telle affirmation nettement controuvée.

 

On n'en a pas pour autant terminé avec les difficultés que présente l'interprétation de la source. Il y a des sections que décrivent les enquêteurs avec un grand luxe de   détail quant à leur composition ou leur influence, mais qui, recoupements faits, n'existent plus apparemment en 1870. Ainsi de la section de Caen, avec ses dépendances, formellement dénoncée par le préfet du Calvados, mais dont il n'est pas possible de considérer comme bien sérieuse, si l'on s'en réfère à d'autres sources (les « Minutes » du Conseil général de l'Internationale par exemple) l'existence à la veille des événements de  1870-1871. La description est pourtant précise : 4 à 500 membres à Caen même, 5 à 600 dans l'arrondissement de Lisieux, 2 à 300 dans celui de Vire, une centaine dans celui de Pont-L’Évêque, 3 à 400 dans celui de Falaise, 2 à 300 dans celui de Bayeux. Il s'agit là d'une section et de sa mouvance qui ont existé de  1865 à 1866 ou 1867. Il paraît bien n'en rester que bien peu de chose en 1870, Le premier président de la Cour d'appel nie à cette date l'existence d'affiliés dans le département : « aucune organisation positive n'existe ». Il est probable qu'il ne subsiste que des suspects ou des sympathisants, plus une organisation peut-être active encore à Lisieux, mais sans qu'on en ait vraiment de preuve solide. Même chose à Amiens, section dont on a toutes les preuves qu'elle avait une force certaine en 1867, pour laquelle le préfet estime « qu'il ne peut pas ne pas en subsister quelques ramifications » en 1870. Faut-il ou non considérer ces départements de la Somme et du Calvados, ainsi que nous le  disions, comme   sensibilisés.  Pourquoi pas ?

 

Et puis l'Internationale est très facilement confondue par les enquêteurs avec ce que l'on pourrait appeler le « parti rouge ». Dans le centre de la France par exemple, avec les francs-maçons (cas de la Nièvre), avec tout ce qu'il existe de républicains qui restent jusqu'au bout farouchement opposés à l'Empire, avec ceux qui ont un passé redoutable, les déportés de  1851 ou 1858. Amalgame fallacieux ?   Pour une part certes, puisqu'on voit partout le complot cosmopolite  et cela ne facilite pas la confection de notre carte.   Et pourtant il peut souvent y avoir du vrai dans ce que dit l'Enquête. L'International Benoît Malon est parti de Puteaux, alors  son fief, le  2 avril, pour aller assister à la seconde des grèves qui s'est déclenchée au Creusot en 1870, puis à d'autres qui ont suivi, et il a entrepris de travailler efficacement cette région. Il écrit le  19 avril 1870 à  son ami  Combault :

 

« Voici en attendant ce qu'il y a de fait : sections nombreuses fondées au Creusot, à Fourchambault : correspondances  ouvertes avec les groupes démocratiques de Moulins, Nevers, Guérigny, Cosne, Beaune, Dijon, Chalon, Tournus, Gueugnon, Torteron et Clamecy. L'idée de l'Internationale prend comme une tramée de poudre.  Ces vieux déportés  de  décembre me  serrent    la main en pleurant, ils   se dévouent  corps  et âme à l'A.I.T.   qui est pour  eux une véritable  révélation. » [...]

 

Parfois  donc il  arrive que la neuve Internationale vienne se greffer sur les  restes  d'un passé plus  ancien.  Nous n'écarterons pas systématiquement, du moins pour  certaines  régions, l'identification qui est faite volontiers dans l'Enquête  entre jeunes  Internationaux  et vieux, militants du  parti rouge. Ce parti rouge proprement dit, il nous  serait d'ailleurs important de le connaître ;  ce n'est pas notre propos pour l'heure, et nous le verrons  surtout à l'œuvre, au moment des  événements.

 

Les lecteurs de la Marseillaise

 

Ouvrons ici une parenthèse. Il existe, dirions-nous, dans l'entre-deux, un peu en deçà du parti rouge proprement dit, un peu au-delà de l'Internationale, un « parti » socialiste-révolutionnaire, celui que représenteraient assez bien les lecteurs du journal La Marseillaise. Celle-ci est le journal de Rochefort, rouge de fort bon teint ; elle s'est  largement ouverte aux questions ouvrières, et les Internationaux y ont leur page. Étudier la clientèle de province du journal pourrait nous permettre une première approche sinon des zones exactes d'implantation de l'A.I.T., du moins de zones dans une certaine mesure « perméables », sensibilisées encore une fois aux questions ouvrières»   N'avons-nous pas vu les « rochefortistes » de Tenay demander les formalités à remplir pour adhérer à l'Association ? Plus généralement, c'est fréquemment, on le constate à la lecture de la correspondance du journal - à celui-ci que des groupes ouvriers locaux s'adressent - l'A.I.T.  n'a pas d'autre presse nationale - pour obtenir   le même renseignement. Or, cette clientèle, nous la connaissons fort bien grâce à la remarquable étude déjà citée de P.-A. Meyer. Utilisant les chiffres d'abonnements, dont on dispose pour une bonne partie des départements pendant le premier trimestre de  1870, les rapports des préfets et procureurs généraux, il a pu confectionner une carte. Carte d'ailleurs qui ne représente qu'une clientèle diminuée, car souvent, P. A. Meyer le souligne (et la correspondance du journal le confirme) des numéros invendus sont expédiés gratuitement, le journal passe de main en main, les abonnements sont souvent ceux de cabarets, ce qui multiplie largement l'audience du journal. D'autre part certains blancs sur la carte, dans les régions de Toulouse et de Marseille s'expliquent par l'existence de puissants organes démocratiques régionaux, la région toulousaine, les Bouches-du-Rhône - ajoutons le Seine-Inférieure, où circule la seule feuille propre dont dispose l'A.I.T., La Réforme sociale.  Conclusions de P. -A.  Meyer :

 

« La majorité des départements où La Marseillaise est diffusée se trouvent à l'Est d'une diagonale Basses-Pyrénées-Ardennes : rapprochée de la carte des suffrages démocratiques-socialistes aux élections du 13 mai  1849, la carte de la diffusion de La Marseillaise présente de nombreuses similitudes [...]. Cette France « rouge » que constituera France des abonnés de La Marseillaise est pourtant sensiblement différente de celle de  1849 [...]. On constate un « trou » dans le Massif central (Aveyron, Lozère, Ardèche, Haute-Loire, Puy-de-Dôme).

 

Mais ce qu'elle perd au Sud […]elle le compense au Nord. Ainsi le bloc de l'Est  du bassin parisien et de la Bourgogne. [...] Les zones de diffusion la plus intense, surtout d'après le ton, l'insistance des rapports des Préfets, correspondent néanmoins aux zones où les démocrates-socialistes ont eu le plus de suffrages en 1849 : Centre-Est (Cher, Nièvre, Allier, Saône-et-Loire, Loire, Rhône), Franche-comté (Haute-Saône, Jura), Dauphiné (Isère, Drôme). » [...]

 

Ce qui confirme cette impression qu'Internationaux et « rouges », mêlés dans le même journal et très probablement dans sa clientèle - pourraient bien souvent être difficiles à distinguer dans la réalité.   Selon P. - A.  Meyer encore :

 

« En province comme à Paris, La Marseillaise trouve un public essentiellement ouvrier. Dans les cabarets, avec le Rappel, elle a supplanté le Siècle [...]; elle est   lue par les principaux groupes?d'ouvriers  organisés qui  se trouvent sur le territoire [...]. La Marseillaise est au printemps 1870 le grand quotidien de la classe ouvrière. » [...]

 

Cette carte - bien que d'après son auteur, elle permette de cerner plutôt un « parti rouge » que l'Internationale à proprement parier - pourra nous servir tout de même de précieuse source auxiliaire pour confirmer ou infirmer une éventuelle présence de l'A.I.T. La comparer en tout cas à une carte des sections ou fédérations certaines ne sera sûrement pas sans intérêt.

 

Seconde parenthèse, plus brève. La lecture de la correspondance de La Marseillaise met en relief l'importance d'un type de militant propagandiste que nous rencontrerons encore à de fréquentes reprises en 1870-1871 : le voyageur de commerce. Nous avons cinq lettres, de février à mai 1870, adressées à Paris par Edouard Bourdeille, qui jalonnent son parcours d'affaires et de propagande dans le Sud-Ouest : Bourdeille sera membre de l'Internationale à Paris pendant la Commune, nous ne savons pas encore s'il a déjà en 1870 adhéré, mais c'est chose assez probable. Bourdeille commence sa tournée par Brive où il rencontre un tailleur qui « est un Républicain socialiste ardent et convaincu. Il est illettré, mais il a un grand sens politique. […]Il se chargerait de répandre dans la ville et dans les campagnes environnantes La Marseillaise. » [...]

 

puis à Tulle,  à Sarlat où il se met en rapport avec un négociant qui

 

« accepte volontiers de recevoir un certain nombre    de numéros invendus pour les distribuer gratuitement aux gens de Sarlat et des environs. » [...]

 

À Gourdon, son intermédiaire est le libraire blanquiste bien connu Lacambre ;  à Cahors un liquoriste « qui est, dans la ville un des chefs du parti radical socialiste », à Souillac (Lot) de nouveau un négociant, à Moissac un journaliste "républicain socialiste quoique affligé de 15 ou 20. 000 francs de rente. » C'est ensuite Montauban, Muret (contacts avec un avocat ancien exilé de décembre) Saint-Girons (avec un pharmacien démocrate radical), Saint-Gaudens, Bagnères-de-luchon (« un bourg pourri »), Tarbes (rencontre avec un vieux républicain de 48, ami de Gambon), Pau et Auch.

 

Nous nous sommes un peu attardés sur ce trajet ; c'était pour montrer le rôle du voyageur, mais aussi - point qui nous servira par la suite - que dans ce Sud-Ouest où l'on lit La Marseillaise, à une exception près, ce ne sont pas des milieux ouvriers que touche Bourdeille, mais ceux avant tout des « vieux de la vieille ».  Et en effet - c'est une confirmation anticipée - dans ce Midi rouge, l'A.I.T. n'est pratiquement nulle part implantée en 1870.

 

Zones d'implantation de l'A. I. T. : les influences parisiennes

 

C'est à partir ou autour (dans la mouvance) de quelques grands centres que sections, sociétés ouvrières  fédérations de sociétés se sont développées. Dans le bref catalogue et les cartes que nous allons dresser à partir de C 2882-2885, il faudra naturellement distinguer implantations sûres, implantations seulement plausibles, zones où les indications fournies quant à la présence de l'Internationale ou d’Internationaux sont par trop improbables ou nettement controuvées.

 

Nous partirons de Paris.  Paris n'a pas à proprement parler de mouvance : on ne décèle la présence de sections ni même d'adhérents autres qu'extrêmement douteux, ni en Seine-et-Oise ni en Seine-et-Marne, en 1870 du moins et on ne croira pas sur parole le préfet du second département pour qui

 

« L’internationale a certainement agi sur les campagnes par l'intermédiaire de ses nombreux agents. Cependant, malgré la surveillance active exercée de toutes parts, aucun fait pouvant lui être imputé directement ne peut être précisé. »

 

En revanche, depuis 1866 ou 1867, et surtout au cours de voyages faits en 1869-1870, des militants parisiens sont allés porter la bonne parole souvent lointainement, avec plus ou moins de succès. Remontons d'abord vers le Nord et l'Est.  Il est tout à fait plausible que l'A.I.T. ait au moins des adhérents isolés et des sympathisants dans le département de l'Oise, et nous rencontrons tout de suite ici un second type de propagandiste que lui aussi nous aurons fréquemment l'occasion de retrouver : l'employé de chemin, de fer, et surtout le roulant.

 

« L'Internationale a un centre d'action - écrit le premier Président d'Amiens - qui suit la ligne de fer depuis Chantilly jusqu'à Breteuil (et qui) étend ses ramifications à tous les établissements industriels qui la bordent, Montataire, Creil, Liancourt, Mouy, Moreuil. […] L'action de l'Internationale se trouve singulièrement secondée dans ce parcours par le personnel inférieur du chemin de fer, employés et ouvriers d'équipe qui, en nombre très considérable, appartiennent tous entièrement au parti du désordre [...]. »

 

Les rapports de ses subordonnés sont trop précis et trop nombreux pour qu'on n'en considère pas au moins quelques-uns comme plausibles. À Breteuil et Liancourt, ce seraient les ouvriers cordonniers qui seraient particulièrement touchés par la propagande ; autour de Liancourt (et à proximité des gares de Creil et Montataire) Rantigny, Caudry, Largillierre ; outre Mouy, le président du tribunal civil souligne « qu'il est plus que vraisemblable que les ouvriers de Burie, Nagy, Houdainville ont, en grand nombre des relations avec cette société secrète » ; Hardivilliers, Maigrelet seraient aussi atteints. Tout n'est pas vrai et probablement n'y a-t-il pas de sections à proprement parler. Mais une contamination au moins partielle est certaine, ne serait-ce que du fait de la présence des gares, de l'existence de migrants saisonniers qui vont de l'Oise à Paris ou inversement (troisième type de propagandistes) : des ouvriers chaudronniers de Paris viennent réparer l'été les machines des fabriques de sucre et des distilleries. Enfin une lecture attentive de La Marseillaise révèle en effet l'existence à Moreuil, dans la Somme toute proche et ici citée, d'une société coopérative dont les liens sont certains avec l'A.I.T.

 

Passons sur la Somme, dont le cas a déjà été envisagé et où, outre Moreuil, il est possible que subsistent (notamment sous la forme encore de sociétés coopératives) quelques traces de la section d'Amiens qui avait été assez florissante en 1867. Les militants parisiens ont poussé une assez forte pointe vers le département du Nord. Néanmoins le premier Président de la cour de Douai exagère certainement quand il déclare que :

 

« La Société l'Internationale a [...]de nombreuses ramifications dans le Nord et le Pas-de-Calais. (Il parle d'ailleurs au futur). Ses efforts vont tendre à s'affilier complètement toute la population ouvrière des deux départements [...]et presque tous nos centres industriels, Lille, Valenciennes, Anzin, Fourmies, Le Cateau, Cambrai, Boulogne, les arrondissements de Saint-Orner et de Béthune, nos bassins houillers sont travaillés par les émissaires de cette société qui trouvent au besoin un refuge en Belgique. Roubaix constitue une section organisée ; [...] il ne tardera pas à s'affilier  Tourcoing/ » [...]

 

Ramenons les choses à des proportions plus convenables, sans pourtant faire montre d'un esprit aussi critique que fait Pierre Pierrard dans La vie ouvrière à Lille sous le Second empire, pour qui la section de Lille par exemple n'existerait qu'à peine. Les bassins miniers proprement dits - tout le prouve - n'ont pas été touchés. Mais Benoît Malon s'était rendu à Roubaix peu de temps avant le Congrès de l'A.I.T. de Bâle de septembre  1869 et c'est lui-même qui écrit à son ami Richard de Lyon les lignes suivantes :

 

« À Roubaix, on m'a refusé le feu et l'eau ; les patrons et la police m'ont forcé de partir. […. Mais j'ai fui en Parthe, je leur ai lancé 5 flèches dans les flancs qu'ils auront peine à arracher. Pour parler plus clair, Roubaix, Tourcoing, Lille, Watrelos et le petit Roubaix ont leurs sections de l'Internationale qui je l'espère ne tarderont pas à fonctionner [...]. » (11)

 

Roubaix (on en a d'autres preuves par La Marseillaise) a en effet fonctionné  et c'était d'ailleurs renouer des liens qui avalent déjà existé avec Paris en 1867.   Lille s'est peut-être plus difficilement mise en route, mais en tout cas, on annonce à la séance du Conseil général de Londres du 1er mars 1870 la constitution définitive de sa section. Une lettre à La Marseillaise du militant bien connu Patrice du 7 mars1870 confirme la formation d'un « cercle ouvrier » et émet le souhait de « monter à Lille des chambres syndicales ouvrières ou des sociétés de résistance », demandant pour cela l'aide de Paris. Et Varlin se rend en effet là-bas le  12 avril  1870 pour aider à leurs premiers pas. En tout cas, la section de Lille est assez forte pour faire imprimer ses statuts, dont la Bibliothèque nationale possède un exemplaire (12), et dont on trouvera en annexe quelques extraits. Pour Tourcoing, Wattrelos, faute d'autres preuves, nous demeurerons dans le doute. Il faudrait peut-être faire de même pour le Pas-de-Calais. Mentionnons pourtant, toujours dans la correspondance de La Marseillaise, la lettre d'un employé de la Compagnie du Chemin de fer du Nord demandant

 

« Une centaine d'exemplaires du manifeste (antiplébiscitaire) de l'Internationale afin de le distribuer aux 1.200 ouvriers qui forment ici l'usine de M. Pinant député. [...] Je fais mon possible pour faire pénétrer la lumière chez les ouvriers au milieu desquels je vis, malheureusement beaucoup ne savent pas lire [...]. Je suis, ou plutôt nous sommes quatre abonnés à La Marseillaise que nous faisons circuler après l'avoir lue [...] »

 

Également la lettre du 15 décembre 1869 d'un habitant de Boulogne qui dit avoir répandu le programme du journal Le Travail, journal éphémère que l'A.I.T.  parisienne avait alors essayé de lancer, ou celle d'un tulliste de Saint-Pierre-les-Calais, en mars 1870, demandant des conseils pour la formation d'une société ouvrière. Ne considèrera-t-on pas cette région comme commençant déjà d'être « sensibilisée » ?

 

Vers l'Est, contacts encore. 303 « démocrates socialistes des ateliers du chemin de fer de l'Est à Montigny-lès-Metz (Moselle) écrivent à Rochefort :

 

« Grand nombre d'ouvriers voulant se former en association, nous vous supplions de nous donner les renseignements nécessaires et de nous expédier s'il se peut deux exemplaires des statuts de l'Internationale. »

 

Une section de l'Internationale à Mulhouse, dirigée par un imprimeur au rouleau chez Koechlin, correspond régulièrement avec Varlin ; elle se reconnaît elle-même encore peu développée, mais manifeste l'intention de créer et de regrouper des sociétés ouvrières. Il parvient même des nouvelles de Luxembourg, où un employé du chemin de fer s'efforce de mettre sur pied section et sociétés.

 

Efforts dans le Centre de la France, notamment au moment où se produisent les grèves du Creusot ou de Fourchambault. Il n'y a pas lieu de revenir sur le travail accompli par Malon encore en avril 1870 dans les départements du Cher, de la Nièvre, de l'Allier, de la Saône-et-Loire et de la Côte d’Or, que nous avons déjà décrit. Les fruits en ont-ils été durables ? La région a été sensibilisée sûrement, moins d'ailleurs peut-être par l'action directe de Malon que par les grèves qui s'y produisent et suscitent justement le voyage de celui-ci, mais jusqu'à quel point ? Répondre avec précision est chose embarrassante. Il y a bien dans la Nièvre une section à Fourchambault ; Saglio, le directeur des usines de la ville confirme le témoignage de Malon: il évoque avec un peu d'excès peut-être  « un nombre d'adhérents qui doit être considérable », mais nomme lui aussi le cordonnier Rigal - dont les fils iront combattre à Paris aux côtés de Malon - comme son secrétaire-correspondant.

 

Il y a également, bien que certains en doutent, une section de Cosne, dont le secrétaire est le propriétaire A. Rigollet, chez qui on a trouvé une lettre de Combault

du  14 mai 1870 adressée « au citoyen Rigolet secrétaire de l'A.I.T. section de Cosne », ainsi qu’une liste d:une soixantaine de noms qui ne sont peut-être pas, comme le croient les autorités, celles d'affiliés au  sens propre, dont il est plus plausible de croire qu'il s'agit de celle des « contacts » que - comme a fait Malon - Rigollet pense pouvoir établir dans les départements voisins soit avec de vieux rouges, soit avec peut-être des militants qui sont d'authentiques Internationaux,   En ce qui concerne justement les contacts dont parlait Malon,le procureur de la République de Clamecy déclare « ne pouvoir rien savoir » ; à Guérigny en revanche, on a repéré un nommé Jean Duprilot, ancien ouvrier des forges d'Indret qui aurait « depuis1868 adhéré aux idées  socialistes [...] et affilié un petit nombre d'hommes ». Dans l'Allier, à Moulins, selon le  premier Président de Riom, « certainement l'Internationale compte quelques adhérents, mais leur action est occulte »; Malon de surcroît était passé en avril 1870 à Bézenet et Doyet au moment des grèves qui y ont lieu :  on en conclut à l'existence de  sections, ainsi qu'à Montluçon. En Saône-et-Loire, si l'on suspecte qu'à Cuisery « ouvriers et patrons sont prêts à faire cause commune avec l'Internationale à laquelle ils ne sont pas encore affiliés l'existence de la section du Creusot est certaine : on en chiffre même l'importance : 2.600 adhérents selon le juge de paix, 2. 500 selon le chef de la 24e légion de gendarmerie, 1.000 seulement d'après un témoin médecin. On peut pousser de là en toute certitude jusqu'à Dijon où d'ailleurs dès le 1er avril  1870 les membres de la Chambre syndicale des employés et comptables écrivaient à Varlin pour lui demander « de vouloir bien nous admettre dans la grande famille dont le titre est l'Association internationale, et qui a pour but la destruction des monopoles et l'émancipation du travail [...]. »

 

Pas de trace en revanche en ce qui concerne Beaune, pas plus que pour Chalon ou Tournus en Saône-et-Loire.

 

Malon avait également « frôlé » le Cher et notamment Torteron. Les autorités dénoncent " »l'action déplorable de l'Internationale dans tous les centres ouvriers « autour de Torteron et La Guerche, Noirlac, Saint-Amant et Nérondes » ; (ainsi à Nérondes « 25 à 40 ouvriers de la fabrique de vélocipèdes seraient affiliés », pour le procureur de Saint-Amand « tous les ouvriers sont prêts à s'affilier »).  Audience de l'Internationale qu'on ne peut dire ici que possible, sans aller jusqu'à plausible. Mais dans ce même département et dans la Haute-Vienne, d'autres militants avaient déjà agi : des porcelainiers, membres de la Chambre syndicale de la céramique de Paris, venus avant Malon porter la bonne parole ouvrière, en mars 1870, Ancel, Minet, Benoît Gillot. Ils étaient passés d'abord par Limoges, ;ce vieux centre de la porcelaine, venant y cristalliser les premières actions qui avaient commencé fin janvier de « L'Initiative des ouvriers porcelainiers », première chambre syndicale de la ville, bientôt suivis par les cordonniers, les ébénistes, les peintres sur porcelaine, les corroyeurs et sabotiers, les menuisiers. . .

La venue des frères parisiens avait précipité le mouvement.

 

« À l’instigation des délégués parisiens, les peintres sur porcelaine, les porcelainiers, les ébénistes, les tapissiers, les employés de commerce, les mégissiers, les cordonniers et les sabotiers de Limoges se sont réunis par corporations et se sont constitués en sociétés de solidarité. » (13)

En avril,   15 syndicats étaient constitués à Limoges (ajoutons aux précédents les tailleurs de pierre, les tisserands, les cloutiers et les forgerons), et le  12 avril étaient jetées les bases d'une fédération des sociétés visant à « réformer le mode de répartition des produits », « faire disparaître toutes les formes centralisatrices qui n'ont servi qu'à maintenir les travailleurs dans un état de sujétion absolue. »

 

Lirnoges était devenu un puissant centre internationaliste, qui restera actif, semble-t-il, au moins jusqu'en janvier 1871, sinon après. En revenant, les frères parisiens étaient passés par le Cher, par Vierzon où ils permettaient encore la cristallisation d'une société de résistance et de crédit mutuel des porcelainiers. D'autres émissaires, un peu plus tard procédaient de même, tout près de Vierzon, à Foëcy et à Mehun. À  Mehun, en juillet 1870, il y aurait eu 130 adhérents à l'A.IT., et 65 à Foëcy, où adhéraient peintres en porcelaine, ouvriers pâtiers et journaliers.

 

Paris évidemment n'a joué en tout cela qu'un rôle de catalyseur d'énergies locales déjà plus ou moins mûres et prêtes. Mais grâce à lui et à ses émissaires le Centre Nord, ce Centre traditionnellement rouge, tout en conservant ses traditions,  paraît

Très nettement commencer à « dériver » vers les positions de la neuve Internationale,  C'est là surtout qu'une entente cordiale s'établit, qu'une fusion tend à se réaliser entre anciens et jeunes, situation qui rend particulièrement difficile d'isoler caractéristiquement çà ou là l'influence propre de l'Internationale (Malon était d'ailleurs alors l'un des partisans les plus affirmés de ce rapprochement avec les vieux lutteurs traditionnels), et la région ne sera pas des dernières à se manifester au cours des événements de 1871. Ici décidément, maïs c'est l'observation qui répond le mieux à la réalité, l'Internationale est chose très mêlée.

 

Vers l'Ouest, comme on pouvait s'y attendre, les militants parisiens ou ceux qui correspondaient avec eux, avaient peu de chance de s'étendre - et c'est aussi, de la Bretagne à la Vendée ou les Charentes, une zone où on lit aussi bien fort peu La Marseillaise. C'est pour Amable Piau qui écrit le 6 mars  1870 à Combault  – Piau est un autre de ces commis-voyageurs de l'Internationale -  « pays de crétinisme clérical et monarchique », et il quitte Quimper à cette date avec soulagement. Pourtant, ajoute-t-il,

 

« Quelques villes comme Le Mans, Rennes et Saint-Malo possèdent des éléments, j'en connais un peu et quand je serai un peu mieux au courant, je crois pouvoir y trouver des hommes pour commencer les groupes [...]. »

 

Ce n'est pas beaucoup se tromper  et l'A.I.T. est parvenue à conquérir (le tout serait de savoir dans quelles proportions) quelques îlots çà et là, mais des îlots seulement. À la toute dernière extrémité de la France, il existe une section de Brest, depuis septembre  1869 : elle compte 14 membres. À Cholet en 1866, à Nantes en 1867, il a existé des sections, mais dont on ne croit pas pouvoir dire qu'elles ont réellement sensibilisé l'opinion ouvrière. « Nantes est une ville pourrie », dit d'ailleurs en 1870 un émissaire de l'Internationale    qui est peut-être encore Piau. En nous rapprochant de la région parisienne, nous trouvons peut-être des éléments un peu plus substantiels.

 

   « À Rennes, écrit en 1871 le  premier Président de la Cour d'appel, trois individus, les nommés Rouxel, Guérin et Platener, employés au chemin de fer, ont été, il y a quelques mois, expulsés des ateliers pour affiliation à l'Internationale ; […] cette mesure dut être prise contre eux à l'occasion d'une grève qu'ils tentaient d'organiser. [...]. 

 

Une lettre de Guérin à La Marseillaise du 3 juillet 1870 le confirme. Il doit quitter la ville, chassé par les patrons :

 

« Aucun patron de Rennes ne se soucie de me  posséder dans ses ateliers [...]. Je n'ai que quelques instants avant mon départ, je les mets à profit pour envoyer [...]un exemplaire (des statuts de La Marseillaise) 1° au citoyen Rivet, Président de la Société des imprimeurs ; 2° à Gollouet, vice-président de celle des tailleurs [...]. Je les prie en même temps de propager [...]. »

 

Adhérents individuels, sections, organisation de sociétés ouvrières, il y avait   là quelque chose qui était en train de se préparer. Même si le préfet d'Ille-et-Vilaine grossit les choses, divisant ceux qu'il croit adhérents à l'A.I.T. en deux catégories,  « ceux de la ville et ceux des chemins de fer ». Selon lui l'existence des premiers ne peut qu'être déduite « de la manière dont il a été parlé, dans les   ateliers, de l'existence de cette société et de sa participation à l'insurrection de Paris. » Les seconds proclament" ouvertement leurs principes sur le droit de résister par tous les moyens aux patrons qui refuseraient d'accéder à leurs droits d'augmentation des salaires [...]. Il y a peut-être ensuite, si l'on en croit Testut, une section de Tours qui aurait été fondée en avril 1870, mais aucun autre document ne vient confirmer son existence.   Dans la Sarthe ce serait beaucoup plus sérieux, et Le Mans vaudrait bien Rennes.   Selon le préfet :

 

« Presque tous les ouvriers imprimeurs y sont affiliés. Les autres corps de métiers y comptent aussi de nombreux adhérents [...]. Elle (l'Internationale) compte chaque jour de nouveaux affiliés parmi les membres des sociétés de secours mutuels [...]. »

Elle aurait déjà mis la main sur la société des chapeliers (une profession, on le verra, qu'il faut surveiller de près). Et selon une autre  source locale :

 

« À part les ouvriers supérieurs de la gare, les autres employés, mécaniciens, chauffeurs de train, hommes d'équipe, sont animés de l'esprit le plus détestable.  L'Internationale paraît exercer sur eux un empire  souverain. »

 

Tout ce dont nous sommes sûrs, c'est de l'existence d'une section au Mans.   A-t-elle contaminé tant de milieux qu'on nous le dit ? Nous n'en avons pas d'autres preuves, mais ce ne  serait pas chose impossible, notamment toujours du fait de l'existence de la gare, et aussi lorsqu'on parle aussi d'une lente pénétration à l'intérieur de sociétés de  secours mutuels qui tendent à évoluer vers des positions plus radicales, plus extrémistes, phénomène alors très répandu.

L'Internationale est présente. On ne saurait dire pourtant dans quelle mesure et jusqu'à quelle profondeur. Et il en va de même pour le proche Loiret. Selon le préfet et d'après les principaux chefs d'industrie, ce serait Gien qui serait le principal centre de l'Association. Mais son seul argument est qu’« il s'opère dans les fabriques un travail souterrain  difficile à saisir mais dont le résultat se manifeste par un changement progressif d'allures, même chez les ouvriers les plus tranquilles. »

 

À Orléans même, le premier Président conclut à la « présence quasi certaine d'adhérents » sans beaucoup plus de preuves, et à Montargis ou Dordives, comme on a fait à Chartres ou Cherbourg, il prétend qu’il est « bien difficile d'admettre que cette société n'ait nulle part dans ce ressort des affiliés. » Zone contaminée  ; rien n'est sûr. Il vaudrait mieux sans doute la classer dans la catégorie plus que douteuse  ; tout ce que l'on pourrait conclure, ce  serait à une certaine présence d'adhérents isolés.

 

Ailleurs dans cet Ouest, rien, sauf peut-être qu'en Vendée le préfet soupçonne, mais sans preuves, des "ramifications entre l'Internationale et les ouvriers de Luçon et de Fontenay-le-Comte”, qu'en Eure-et-Loir le maire d'Epernon signale l'existence de deux affiliés, celui de Saint-Rémy-sur-Avre celle de  "plusieurs adhérents ». Tout au Nord, dans la Manche, il y avait eu en 1866 une section de Granville, mais celle-ci paraît n'avoir laissé aucune trace en 1870 ; quant au département du Calvados,   nous avons déjà évoqué la possibilité qu'il subsiste encore quelques groupes à Caen et surtout à Lisieux.

 

Mouvances particulières  : Rouen et Reims

 

Mais dans cet ensemble qui couvre grosso modo la moitié Nord de la France, restent encore quelques blancs à combler. Il est certaines villes qui, hors de l'influence propre de Paris, ont leur mouvance particulière.

 

Rouen tout d'abord, où très tôt (avant Paris) s'est constituée à l'impulsion du   lithographe Emile Aubry une fédération des sociétés ouvrières qui rassemble des ouvriers du textile (calicotiers, tisseurs, fileurs, imprimeurs sur indiennes, teinturiers…) de Rouen et de son arrondissement - Saint-Sever, Darnétal, Grand-Couronne, Pavilly-, lithographes, tanneurs et corroyeurs de Rouen, charpentiers de Rouen et Darnétal, chauffeurs, mécaniciens, plombiers de Darnétal. L'activité d'Aubry est inépuisable : il a également recruté, toujours en Seine -Inférieure à Maromme, Deville, Sotteville, au Grand et au Petit Quevîlly contribué à la formation d'une fédération elbeuvienne sur laquelle malheureusement nous n'avons guère d'autres renseignements. Pour ce seul département, il aurait ainsi obtenu en  1869,2.500 adhésions, chiffre réduit, pour des raisons de querelles financières, à 1.100 au début de  1870. 1,100 c'est aussi le chiffre proposé par O. Testut (11) qui ajoute ces précisions :

 

« (Les) différentes sociétés comprennent environ 1.100 adhérents, dont 250 à Darnétal, 350 à Elbeuf et les 500 autres répartis entre Rouen Sotteville, Rissel,, le Grand et le Petit Quevilly. Elles aboutissent à une société centrale composée de délégués de toutes les corporations [...] qui se nomme la fédération rouennais laquelle relève immédiatement du Conseil général de Londres. » [...]

 

Aubry a également rayonné sur le département voisin de l'Eure, grâce notamment au journal qu'il est parvenu à créer en janvier 1870 La Réforme sociale, contribué à la formation d'une section de Louviers (20 membres, 10 abonnés a La Réforme), recruté a Nonancourt, Les Andelys, Ezy, Etrepagny, Vernon probablement, et tout le long de la vallée de la petite rivière Andelle, à Radepont, Gharleval, Fleury-sur-Andelle, Grainville, Douville...  

 

Puis Reims, avec la société « Le Droit, société de résistance de Reims et des environs », dont certains auteurs ont pu mettre en doute non l'existence, mais l'importance. Mais nous disposons, soit par la correspondance qu'entretient son dirigeant Huart avec La Marseillaise, soit par celle du même Huart avec Varlin que reproduit O. Testut, de données qui nous paraissent suffisamment sûres et quant à son extension et quant aux chiffres de ses adhérents ? Elle s'étend aux environs de Reims, Bazancourt, Boult-sur-Suippe, Heutrégiville, Pont-Faverger, Saint-Masmes, Aire-sur-l'Aisne, Oneppe …, et compte selon le témoignage de Huart 1.200 membres fin janvier  1870 y compris un comité établi en tête de pont à Rethel dans le département des Ardennes.   Huart est plus précis encore dans une lettre à Varlin du 13 mars : Reims compterait 1.100 membres, Rethel 320, les villages aux alentours de Reims 150. Il est alors en train de pousser une pointe en direction de Sedan, opération qui paraît avoir avorté. Mais avec l'aide de quelques militants locaux, il a réussi à établir une section à Saint-Quentin dans l'Aisne. Citons quelques passages d'une lettre de Huart à La Marseillaise (26 avril) racontant sa visite à Saint-Quentin ; elle donne assez bien le ton, le programme, le vocabulaire qui étaient ceux de ces Internationaux de 1870 :

 

« Je leur ai fait comprendre ce que c'était que l'Internationale, je leur ai dit qu'il n'y avait que par l'Internationale que nous pourrions arriver à résoudre toutes les questions sociales et arriver au complet affranchissement de l'humanité,  j'ai dit que nous ne voulions plus de bourgeoisie, plus de frontières,plus d'armée,   plus d'échafaud, plus de patrons, à leur place des associations  qui s'échangeront leurs produits, j'ai dit que nous ne voulions plus de fainéants qui s'engraissent à nos dépens, qui résident dans des châteaux et se promènent en voiture,  tandis que nos enfants vont pieds nus, j'ai dit que l'ouvrier par sa production donnait sa vie au monde entier, que lui, en produisant tout, qu'il lui manquait les choses les plus nécessaires à la vie, que sa femme était obligée de travailler et que ses enfants foulaient le pavé quand même et à pieds nus, j'ai dit que la bourgeoisie qui ne produit rien autre chose que le désordre dans la société avait toutes les joies et tout le bien-être et que ne produisant rien,   elle consomme quand même bien plus que les ouvriers, j'ai dit que l'Internationale ferait disparaître tous ces abus, que nous établirons la commune sociale et le collectivisme dans le monde entier. » [...]

 

Deux sections (ou sociétés ouvrières) sont encore à mentionner. Celle de Besançon dans le Doubs, en réalité société de résistance formée en février 1870 principalement par les ouvriers graveurs guillocheurs de la ville (140 adhérents), à l'initiative curieusement non de Paris mais d'Aubry de Rouen.   Le mouvement s'étendait à la veille de la guerre : ainsi les tailleurs de pierre commençaient à s'organiser  le 26 mai. Et outre la société de résistance déjà adhérente à l'A.I.T., l'horloger V. Prost écrivait le  13 avril à La Marseillaise pour demander comment procéder a. la formation d'une section, qu'il comptait constituer « avec quelques amis ».

 

Existait-il d'autre part réellement une section à Troyes, dans l'Aube ?  C'est ce que pense la police, qui estime le nombre de ses membres à 2,000 (!) « dont 80 adeptes fervents ». À la lecture des pièces, il apparaît plutôt qu'il s'agissait d'un groupe de militants ouvriers constituant des sociétés coopératives et une bibliothèque populaire, mais dont rien ne vient prouver vraiment qu'ils appartenaient à l'A. I. T.. Notons en revanche que, dans le même département,   à Romilly-sur-Seine où « l'industrie de la bonneterie occupe les 2/3 de la population », un certain Prosper Reverdeau sur les conseils du citoyen Patrice de Lille, faisait part à La Marseillaise le 20 avril 1870 de son intention « de propager l'idée de former une chambre syndicale des ouvriers bonnetiers de notre petite ville. Je m'en suis occupé de suite, les réunions se succèdent de jour en jour [...], et souhaitait faire adhérer cette chambre à la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières de Paris. »

 

Zones d'implantation : le Midi rhodanien

 

Il y a d'abord la mouvance de Lyon (nous n'étudions pas les sections successives et la fédération ouvrière de cette ville, sujet maintenant suffisamment épuisé par M. Moissonnier). C'est à l’Instigation de militants lyonnais qu'a été formée en octobre 1869 l'importante  section de Saint-Etienne qui, d'après Testut, compterait au moins une centaine de membres recrutés pour la plupart parmi les passementiers,  vers le mois d'avril 1870 ; et dans ce même début de 1870 se fondent: toujours à Saint-Etienne, si l'on en croit la correspondance de La Marseillaise, un certain nombre de sociétés coopératives qui ne sont peut-être pas sans rapport avec l'A. I. T. Nous n'en savons malheureusement pas plus. Deux sections qui avaient été vivaces jusqu'en 1867, celle de Villefranche et celle de Fleurieu-sur-Saône, ont disparu en 1870 sans laisser de traces. Mais il paraît bien qu'on est dans cette région lyonnaise, fortement sensibilisé à l'Internationale. La vieille section de Neuville-sur-Sâone, vivace elle aussi en 1867, reparaît après un court moment de sommeil, comme nous le savons par une lettre adressée par Nalliod, l'ancien correspondant de la section à La Marseillaise le 14 septembre 1869, sous la forme d'une « Société civile d'épargne et de crédit des Imprimeurs sur étoffe », qui d'ailleurs elle-même a largement essaimé :

 

« Notre organisation dont le berceau est d'ici, a eu un retentissement assez grand pour stimuler les bons sentiments qui sont toujours en sommeil au fond du caractère de chaque travailleur à l'heure actuelle, et nous a valu successivement des nombreuses adhésions s'élevant aujourd'hui au chiffre de 832, c'est-à-dire la presque totalité des ouvriers de notre corporation, disséminés dans 16 usines situées dans les départements suivants : Rhône, Isère, Loire, Drôme et Ardèche. Notre action est souveraine dans toutes ces localités. » [...].

 

Et la lettre énumère d'ailleurs toutes les sections filles de celle de Neuville : Saint-Clair, Pierre-Bénite (Rhône) ; Bourgoin (Isère) ; Bourg-Argental (Loire) ; Le Cheylard (Ardèche) ; Valence (Drôme) ; Tournon (Ardèche) et Saint-Symphorien (Isère). Saint-Symphorien d'Ozon est aussi la ville où une grande grève avait entraîné les ouvrières ovalistes en 1869 à se constituer en une section qui, celle-ci ne paraît pas avoir été durable.

 

Nous avons déjà dit les prolongements tout à fait plausibles qu'on rencontrait dans le département de l'Ain. Peut-être peut-on pousser jusqu'en Savoie, où le premier Président de Chambéry déclare qu'« on ne doute pas que l'Internationale ne compte à Chambéry, à Aix-les Bains, et dans la plupart de nos petites villes, de nombreux affiliés. » [...].

 

Il manque malheureusement ici confirmation par une autre source.

 

Quoique sans confirmation non plus (sauf en ce qui concerne les imprimeurs sur étoffes), tout à fait plausibles apparaissent les douloureuses constatations du préfet de l'Ardèche concernant son département :

 

« Un de mes arrondissements, celui de Tournon, est infecté, dans certaines de ses parties, non seulement des doctrines, mais des affiliés de cette redoutable société.   Cet arrondissement possède plusieurs manufactures importantes d'impression sur étoffe, des ateliers de construction et des mégisseries qui occupent, à Annonay, une population nombreuse. Or presque tous les ouvriers de ces industries, des nomades principalement, appartiennent à l'Internationale.[...] Les ouvriers typographes, et les plus intelligents d'entre eux en particulier, sont généralement affiliés à cette section. » [...]

 

Et de dénoncer - la chose, on l'a dit, se rencontre en effet très fréquemment - la contagion qui gagne même les sociétés de secours mutuels, en apparence inoffensives :

 

« Il suffit d'un membre affilié secrètement â l'Internationale pour rattacher à cette dernière le groupe ouvrier qu'il dirige. » [...]

 

Ajoutons tout de même, bien qu'on n'en trouve plus d'autre trace, que l'existence d'une section de Tournon était attestée dès 1866. Et mentionnons encore l'existence plus assurée d'une section de Vienne (Isère) qui recrute principalement chez les fileurs chez qui les grèves sont fréquentes ; d'une société de prévoyance adhérente « aux principes de l'Internationale » constituée, avec l'aide de militants lyonnais,  par les ouvriers verriers de Givors (Rhône) (15), Testut nous assure encore de la fondation en juillet1870 d'une section de Tarare (Rhône), comptant quinze membres, et de préparatifs faits en vue de la formation d'une section à Crest dans la Dôme.

 

Autre grande mouvance, celle de Marseille (pas davantage n'insisterons-nous, après les travaux d'A. Olivesi sur l'histoire de la section de Marseille elle-même et de sa fédération ouvrière qui compterait peut-être 4. 000 membres). Ici c'est Bastelica qui déploie une activité presque aussi vigoureuse que celle d'Aubry autour de. Rouen. Une de ses premières conquêtes paraît avoir été celle de la société des ouvriers chapeliers de la ville d'Aix, représentant 250 membres environ selon Testut. Nous avons vu d'autre part qu'il était certain qu'étaient organisées à La Ciotat une section, ou du moins des sociétés ouvrières. Puis Bastelica est allé dans le Var. Selon le premier Président de la Cour d'Aix :

 

« Le centre de population le plus important dans le département du Var, c'est Toulon [...]. On peut [...]affirmer l'affiliation de la presque totalité des ouvriers de l'arsenal et de La Seyne à l'Internationale. M. le préfet du Var croit savoir que les cotisations de ces ouvriers ne s'élèvent pas a moins de cinquante-cinq mile francs par an, et qu'elles sont encaissées par un ancien médecin de la marin habitant le faubourg du Luc. » [...]

 

Affirmation, semble-t-il, totalement impossible à retenir. Il se peut que les ouvriers de l'Arsenal ou de La Seyne cotisent à des sociétés, de secours mutuel par exemple, mais rien absolument n'autorise à penser que ces sociétés supposées aient entretenu un quelconque rapport avec l'A.I.T. Bastelica, dans la correspondance qu'il a laissée, et bien qu'il soit passé par Toulon, n'en fait lui-même aucune mention (16).  Écoutons plutôt le « missionnaire » lui-même ! Le 28 avril 187, il écrit au Suisse James Guillaume :

 

« La section de Marseille marche rapidement dans la voie des grands progrès. Je suis à peine de retour d'une excursion parmi les populations révolutionnaires du Var. Quel enthousiasme l'Internationale a soulevé sur le passage de son propagateur I J'ai acquis cette fois la preuve invincible, irrécusable que les paysans pensent (sic) et qu’ils sont avec nous.  Ainsi j'ai fondé en trois jours de marches forcées et pénibles à travers ce pays montagneux cinq sections stratégiques autour desquelles rayonnera toute la contrée : Cogolin, Saint-Tropez, La Garde-Freinet, Collobrières et Gonfaron.

Les ouvriers et les paysans des Alpes-Maritimes m'ont écrit une lettre excellente, convaincue, m'invitant expressément à leur porter la bonne nouvelle. Déjà Aix, La Ciotat, Auriol et la banlieue de Marseille se couvrent de sections industrielles agricoles. À bientôt le tour de l'Hérault. » [...]

 

Nous  savons également par Testut que Bastelica a rencontré, en même temps que ceux de Gonfaron, des ouvriers de Pignans. Il est possible que les  succès qu'il a obtenus  soient  de moindre ampleur qu'il ne le dit. Nous savons par ailleurs que lorsqu'il a réuni les ouvriers de Gonfaron et Pignans (100 présents); il n'a remis à celui qui allait être leur secrétaire-correspondant que 30 livrets, et s'il fallait en croire Testut, il n'y aurait à Gonfaron que  sept inscrits en mai, tous bouchonniers. Mais il est amusant de constater avec quel émerveillement le jeune International découvre que des campagnes peuvent ne pas être si réactionnaires.

 

« On s'indigne toujours injustement -  écrit-il à La Marseillaise - contre ces braves ouvriers des champs : que ne fait-on mieux de   les instruire, les éclairer, de les organiser sur place […]. »

 

Mais c'est qu'il met exactement les pieds dans les traces qu'avait laissées l'insurrection du Var de  1851, d'abord rurale.  (17)

 

« À bientôt le tour de l'Hérault ! » Le commissaire central de Montpellier (rapport du 13 juillet1871) nous apprend en effet que Bastelica a poussé  fructueusement jusqu'à Sète et Béziers.

 

« Dans ces localités (il) a pu créer sous le nom de Comités fédératifs de véritables  sociétés  secrètes d'ouvriers tonneliers qui ont puissamment contribué à entretenir une grande agitation dans le sein de la population. » [...]

 

Il paraft avoir eu moins de chance dans le cas des Alpes-Maritimes, puisque pour cette région, l'Enquête constate que « L'Internationale ne doit y avoir aucune ramification appréciable » La mouvance de Marseille n'en est pas moins de taille, surtout si l'on ajoute une tentative avortée en  1869 de formation d'une section de Montpellier (attestée par le préfet de l'Hérault), et dans les Basses-Alpes, la formation certaine de  sections à Barcelonnette, et peut-être à La Brillanne, Peyruis et Sisteron.

 

 

Zones « froides »

 

Zones non réceptives à l'A.I.T., zones où elle n'a pu s'implanter ou zones d'extension tellement douteuse qu'il vaut mieux n'en point parler : il n'est pas sans intérêt de les répertorier, et d'écouter une première fois les raisons que donnent les observateurs de l'inexistence de la criminelle société.

 

Il y a d'abord l'Est lorrain : Meurthe, Meuse, Vosges, ainsi que le Bas-Rhin.

 

« On y compte peu de ces grands centres manufacturiers où l'esprit de révolte et la pensée du mal se propagent sous toutes les formes avec la plus déplorable facilité. Chacun y possède quelque chose, [...] il n'entend pas le partager avec des paresseux ou des rhéteurs [...]. » (18)

 

Il y avait eu pourtant en 1867 une section à Neufchâteau dans les Vosges, mais avec seulement 8 membres. Rien n'en reste,paraît-il bien, en 1870. Absence également d'implantation dans le vrai Massif Central (on l'a déjà vu plutôt rebelle à la. lecture de La Marseillaise). Rien en Corrèze, Aveyron, Lozère ; en Haute-Loire, deux affiliés peut-être à Yssingeaux, mais pour l'ensemble du département :

 

« [...] Quant à la société l'Internationale, on m'affirme (je le désire plus que je ne le crois) qu'elle n'a encore rien obtenu même rien tenté dans ces contrées, sans excepter celle du vaste et riche bassin houiller de Brassac. Il est vrai que la plupart des ouvriers employés à l'exploitation de ces mines appartiennent au pays même, qu'ils n'y supportent pas la présence des étranger que presque tous sont propriétaires de maisons, de parcelles de terre, et que, jouissant d'une certaine aisance, ils repoussent ce qui menace l'ordre et la paix publique. » [...] (19)

 

Des adhérents très douteux dans le Cantal, à Maurs (encore s'agit-il peut-être de vagues socialistes qui ne se seraient manifestés qu'en 1871) ; des adhérents « supposés » un peu partout, mais sans preuves, on l'a vu, dans  l'Allier, et surtout à La Palisse et Montluçon, aucune trace n'étant reconnue dans l'arrondissement de Gannat. Il n'est qu'un département qui mériterait peut-être discussion, celui de la Creuse, avec ses migrants. la Creuse d'autre part toute proche de Limoges et de la Haute-Vienne, Selon le chef de la 21° légion de gendarmerie :

 

«  […] Il me paraît que l'arrondissement de Bourganeuf et d'Aubusson renferme de véritables aliments de désordre et que l'A.I. T, y compte des affiliés nombreux [...].Les émigrants de cet arrondissement, et particulièrement de celui d'Aubusson sont généralement animés du plus mauvais esprit. On suppose que beaucoup d'entre eux sont affiliés à l'Internationale. » [...]

 

Affirmation probablement excessive et peut-être à rejeter (il y a confusion avec une possible action des migrants en  1871) ; on sait que la  Creuse envoie surtout à Paris des ouvriers du bâtiment, et là-bas les métiers de la construction ne sont pas particulièrement perméables (les maçons surtout) aux idées de l'Internationale. Un fait cependant est à noter : en 1867 ou 1868, l'ouvrier chapelier Bonnard. Originaire de Dijon, qui avait habité Limoges deux ou trois mois, vint s'établir à Bourganeuf,« contremaître de la plus importante chapellerie de la ville (il fut) renvoyé parce qu'il voulait affilier les ouvriers de cette fabrique à l'Association des chapeliers de Paris […]. » Et en effet on a trouvé chez lui la circulaire bien connue des ouvriers chapeliers de Paris « Aux ouvriers chapeliers de France et de l'Etranger », demandant, sous la bannière de l'A.I.T., aux ouvriers de la profession de s'organiser non seulement localement, mais nationalement.  [...] Le travail [...]pourra tout quand il sera fédéralisé [...]. » Ce que l'on dit de lui (nié par J.  Maitron), pourrait n’être pas impossible :

 

« C'est lui qui paraît avoir introduit les doctrines de l'Internationale à Bourganeuf [...] » et il y aurait recruté de 30 à 40 personnes. Dans le même département, quelques affiliés possibles sont encore signalés dans le canton de Pontarion, et à Vallières, où l'A.I T. compterait des adhérents surtout « parmi les chefs d'atelier et les petits entrepreneurs. » Peut-être le Massif central n'est-il pas aussi froid qu'on le croit.

 

Froid en revanche, et on peut le dire presque en toute sûreté, le Sud-Ouest, depuis la Charente-Inférieure jusqu'à l'Aude et aux Pyrénées-Orientales. Il y avait bien eu en 1867 de petites sections à Bordeaux, Auch, Castelnaudary : elles n'ont pas laissé de trace dans le sens de cette sensibilisation que nous cherchons en  1870 (a noter pourtant en  anticipant la résurrection en 1871 de la section de Bordeaux dont nous reparlerons). Ailleurs, ou bien les activités purement agricoles des départements excluent aux yeux des enquêteurs toute possibilité de pénétration de l'Internationale, ou bien ce ne sont que soupçons qui pour l'essentiel paraissent sans fondements. Rien dans le ressort de Poitiers :

 

« L'ordre (en 1871) n'a pas été troublé dans la Vienne, les Deux-Sèvres, et la Vendée. Je n'ai recueilli dans ces trois départements et spécialement à Châtellerault où se trouvent de nombreux ouvriers attachés pour la plupart à la manufacture d'arme à Migné et à Chauvigny (Vienne) où s'exploitent des carrières importantes, aucun indice de nature à faire présumer que l'Internationale y compte des affiliés.

Les partis politiques qui ont fait cause commune avec cette association ont des adhérents dans plusieurs localités. » […]

 

Rien dans les Landes, le Lot, le Gers, les départements pyrénéens, le Tarn-et-Garonne où « les travaux agricoles ne se prêtent point aux agitations de la politique. [...] » On soupçonne des adhérents dans le Lot-et-Garonne, sans plus :

 

« On dit que l'Internationale compte un nombre d'adhérents assez considérable à Agen. Selon moi (le colonel de gendarmerie d'Agen) plus platonique que militante. […] »

 

Dans le Tarn, il y aurait des affiliés à Castres, « mais les meneurs ne  sont pas des ouvriers, plutôt la classe intermédiaire entre la  bourgeoisie et le prolétariat, constituée par les petits boutiquiers, commerçants, chefs d'ateliers, contremaîtres, etc … » (20)

 

Dans la Dordogne, il y a doute pour Périgueux, où se trouvent d'importants ateliers de chemins de fer. Mais ici (cf.   annexe 2) les témoignages sont des plus contradictoires; tel voyant partout la possibilité ou la main de l'Internationale, un autre niant absolument sa pénétration. Elle ne serait possible de toute façon - et nous la retrouverons alors sous une forme particulière - qu'après le 4 septembre.

 

Prédominance de l'agriculture, absence d'industries, ou bien lorsque celles-ci existent, prédominance d'ouvriers du cru. d'ouvriers paysans et paysans "parcellaires", c'est cela probablement pour une part qui explique l'absence d'implantation de l'Internationale dans un Sud-Ouest qu'on peut pourtant supposer "rouge" (cf. la carte des lecteurs de La Marseillaise, ou celle des élections de 1849, ou celle des troubles de  1851). Mais c'est peut-être justement, au-delà de telle justification économique ou sociale mécanique, dans la tradition rouge elle-même qu'il faut aller chercher cet obstacle au progrès de l'A.I.T. Ici en somme, le radicalisme classique (teinté d'un peu de socialisme) suffit, et c'est peut-être une des plus importantes constatations que nous puissions faire. Deux exemples : à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, selon le Président du Tribunal civil :

 

« Les anciennes minoteries de Moissac, si importantes il y a quelques années à peine, n'existent plus aujourd'hui et 8 à 10 faïenceries établies à Auvillars, occupant au plus une centaine d'ouvriers tous de la localité, sont les seules usines de l'arrondissement. Cette absence de tout centre d'industrie ne pouvait permettre aux agents de l'Internationale et à leurs adeptes de la Commune de Paris de trouver dans nos contrées le milieu où ils puissent facilement propager leurs détestables doctrines. »Cependant la plupart de nos ouvriers sédentaires des différents corps d'état, à Moissac, à Valence d'Agen, à Auvillars, professent des opinions exaltées. » [...]

 

Plus net encore, le témoignage du Procureur du Tribunal de première instance de Pamiers dans l'Ariège :

 

« Quant à l’action de l'Internationale, il ne m'a pas été possible de découvrir si elle s'était exercée dans l'arrondissement. Mais je ne doute pas qu'elle ne trouvât à Varilhes et à Pamiers les éléments d'une organisation facile et d'un rapide développement. Le radicalisme du parti républicain de ces deux villes ne serait pas la seule condition qui favoriserait son établissement et ses progrès. La classe ouvrière y est aussi travaillée, même parmi les femmes, par des sentiments   irréligieux, des convoitises de fortunes et des haines de classe qui lui font appeler de tous ses voeux une révolution sociale. » [...]

 

Une révolution un tout petit peu plus que radicale, mais au fond guère plus.   Est-il vraiment certain que le terrain s oit « préparé » pour l'Internationale ? Si on dit le redouter, la suite ne le prouvera guère. En ce Sud-Ouest on est resté nettement traditionnel.

 

Voici ce - long - tour de France achevé. Il resterait maintenant à comparer cette carte que nous avons dressée avec celle des troubles qui se produiront en province après le 4 septembre, et les explications déjà fournies aussi à apprécier aussi sérieusement qu'il le sera possible.

 

 

Notes

 

(1) Par exemple Marcel Boivin dans son étude sur « La Fédération ouvrière rouennaise et les événements de 1870-1871 », Revue d'Histoire économique et sociale, 1962, n° 3 et 4 ; également dans le D. E.S. de Melle Maryse Faure, « Le département du Cher pendant l'année terrible », soutenu à Tours en  1967 et dont nous aurons ici à tirer grand profit.

 

(2) Sur ce journal a été réalisé un mémoire de maîtrise de qualité, présenté devant l'Université de Paris X par P. - A. Meyer, La Marseillaise, étude d'un journal socialiste-révolutionnaire, dont l'auteur et son directeur de recherches, Philippe Vigier, nous ont permis d'utiliser certains résultats qui intéressaient tout particulièrement.

 

(3) Il est dommage que J. Gouault dans Comment la France est devenue républicaine néglige ces élections municipales pour ne s'intéresser qu'aux législatives, générales ou partielles. Et Georges Bourgin reste trop dans le général quand il rappelle – on ne sait exactement selon quelle source - que  « sur 700. 000 conseillers municipaux élus, les partis vraiment réactionnaires n'en comptèrent pas plus de  8.000 ».  Les indications que nous allons donner par la suite, d'après l'Enquête, sur les résultats de détail de ces élections sont malheureusement fragmentaires. Voilà un champ de recherche qui reste ouvert pour ceux qui sont sur place, en place de le bien mener.

 

(4) Cf. Paul Bois, Paysans de l'Ouest, passim. Georges Dupeux, Aspects de l'Histoire sociale et politique du Loir-et-Cher,1848-1914 ; se reporter notamment aux p.   484-485.

 

(5) Antoine Olivesi, La Commune de Marseille de 1871 et ses origines, 1950. Maurice Moissonnier, La Première Internationale et la Commune à Lyon, 1972.   « Grenoble à l'époque de la Commune », sous la direction de P. Guillen, Etudes Dauphinoises,  2,  1972.

 

(6) M. Moissonnier, « Les Communes provinciales. Propositions pour une étude », La Commune de 1871, Colloque de Paris, mai 1871, Editions ouvrières, 1972 ; « La Province et la Commune », International Review of Social History, (Amsterdam), vol. XVII, 1972, publié également en livre : 1871, Jalons   pour une histoire de la Commune de Paris, Van Gorcum, 1972.

 

(7) Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris,1972. L.-M. Greenberg, Sisters of Liberty, Marseille, Lyon, Paris and the reaction to a centralized State, 1868-1871, 1972.

 

(8) Évidemment le recueil publié  sous la direction de  Louis Girard, Les élections de  1869, 1960, avec ses remarquables cartes dressées par les soins de Rémi Gossez.  Pour l'étude de l'opinion face à la guerre, nous nous sommes servis du livre de L. M. Case, French opinion on War and Diplomacy during the Second Empire, 1954. Quant aux cartes commentées des résultats du plébiscite de mai 1870, on les trouve à peu près  dans toutes les histoires récentes du Second empire.

 

(9)  Cf. J. Rougerie, « L'A.I. T. et le mouvement  ouvrier a Paris pendant les événements de  1870-1871 », International Review of Social History, vol.  XVII, 1972. Je constate dans la capitale un rôle plus important de l'A.I.T. que je n’avais pu le dire dans de précédents travaux. Ceci ne préjuge de toute façon en rien de ce qui se passe originalement en province.

 

(10) J'avais tenté déjà, pour le Colloque du Centenaire de la Première Internationale tenu au CNRS. En 1964, de dresser une première liste des  sections, sociétés, fédérations de  sociétés  ouvrières, à peu près pour cette même date, en  1869-1870. Jean Maitron, dans une perspective qu'il voulait plus étroite pour être plus sûre, a procédé à un travail semblable pour la confection de son indispensable Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier. Un approfondissement de l'étude de la  source permet, semble-t-il,  d'aller sensiblement plus loin que nous n'avions fait alors.

 

(11)Correspondance d'Albert Richard conservée aux Archives municipales de Lyon, série I. 56

 

(12) Lb 56  2606.   Documents divers concernant l'Internationale. Voir annexe I.

 

(13) Selon le journal suisse L'Egalité, n°2, avril 1870.

 

(14) O.Testut, L'Internationale et le jacobinisme au ban de l'Empire, t.  I, p. 259. Nous n'entrons pas davantage dans l'étude de la Fédération ouvrière rouennaise qui a été suffisamment étudiée déjà par Marcel  Boivin dans l'article plus haut cité.

 

(15) L'Egalité,  19 juin 1869.

 

(16) Notamment sa correspondance avec son ami A. Richard de Lyon, A.M. Lyon.

 

(17) On observera la parfaite concordance des lieux en parcourant M. Agulhon, La République au Village.

 

(18) Premier Président de la Cour de Nancy.

 

(19) Premier Président de Riom, confirmé par le rapport du préfet. À noter un argument semblable pour le département du Jura « des ouvriers peu nombreux, qui travaillent dans les mêmes usines de père en. fils, qui gagnent d'assez bonnes journées. » [...]. Ceci pour d'importantes forges et salines.

 

(20) Comme à Bourganeuf, les chapeliers d'Albi auraient rallié l'A.I.T., mais cela semble plus plausible pour 1871 que pour 1870.

 

 

 

 ANNEXES

 

 

1)  Extraits des statuts de la section lilloise de l'A.I.T.

 

« A. 1er.  Il est formé à Lille une section de l'Association Internationale des Travailleurs.

 

A,   2.    Le but que se proposent les fondateurs est de poursuivre l'amélioration constante et pratique du sort des ouvriers et ouvrières.

 

A.   3.    A cet effet, la section lilloise, conformément aux résolutions du Congrès de Bâle, prendra l'initiative pour la constitution de syndicats ouvriers dans chaque corps de métier.

 

A.  4. Elle servira de lien fédératif entre des différents corps de métiers organisés […].

 

A.   6. Chaque adhérent, en se faisant inscrire, verse 25 centimes pour frais d'admission.   Il lui est remis un carnet comprenant les statuts de l'Internationale et ceux de la section [...].

composé

 

A.   8. La section est administrée par un conseil fédéral de 9 membres, nommés en assemblée générale de tous les adhérents et de deux délégués de chaque corporation.

 

A.   9.   [...] Le Conseil n'a pas de président :  ses séances sont présidées par chacun de ses membres à tour de rôle.

 

A.   12  Les corporations fédérées devront toujours soumettre préalablement au Conseil fédéral les réclamations et demandes de réforme qu'elles croiraient devoir adresser aux patrons afin que le Conseil puisse juger de  l'opportunité de ces demandes et se préparer à les soutenir efficacement, en cas de conflit.

56-

 

A.   13.    La section garantit à ceux de ses membres qui perdraient leur travail pour avoir accepté une fonction dans le Conseil fédéral, une indemnité équivalente à leur salaire habituel tant qu'ils n'auront pas retrouvé d'emploi.

 

A.   14    Les présents statuts sont toujours perfectibles [...]. »

 

 

2) À Périgueux (Dordogne)

 

=  Rapport Chamaillard - Enquête, p.65.

 

« Ce n'est pas seulement dans le chef lieu de la Gironde que l'Internationale s'est recrutée (en 1871). Elle a aussi pénétré dans plusieurs des villes de ce département   et à Périgueux, où l'on admet généralement que les ouvriers du chemin de fer sont ses affiliés. Il y a lieu d'espérer qu'elle n'a pas encore étendu son action aux campagnes de la Gironde et du Périgord, bien qu'on ait quelque inquiétude à ce sujet. » [...]

 

=  Déposition de Jean Dufour, constructeur de voitures (C 2884)

 

« Depuis quarante ans, je vis en contact avec la classe ouvrière.  ;Il est incontestable pour moi qu'une portion de la classe ouvrière s'est laissée envahir depuis quelque temps par des doctrines sociales et politiques malsaines. Je n'hésite pas à attribuer à l'action de l'Internationale l'influence exercée sur les esprits.   Je ne connais pas  les affiliés de cette société, mais mon observation des faits qui se sont déroulés depuis quelques mois (1871) m'a donné la conviction que cette société secrète compte à Périgueux des adhérents parmi les ouvriers et même parmi d'autres personnes. Les sociétés de Secours Mutuel comptent des affiliés parmi leurs membres, et j'ai toujours pensé que le Club des Travailleurs (1) agissait sous, la direction de l'Internationale […]. »

 

(l) Sur ce Club des Travailleurs, voir ci-après, les événements de  1870, qui permettent d'ailleurs de démêler quelque peu l'écheveau des constatations faites pour Périgueux. Il s'agit en réalité d'une adhésion à la Ligue du Midi.

 

=  Déposition de Richard, chef des ateliers de Périgueux

 

« J'occupe 500 ouvriers à peu près ; la plus grande partie est originaire du département de la Dordogne et nos ouvriers sont toujours acceptés sur la recommandation des personnes les plus honorables [...]l'esprit général qui règne dans nos ateliers est très bon, comme il l'est toujours chez des gens qui ne sont pas nécessiteux et qui pour la plus grande partie appartiennent à la Compagnie […]. »

 

=  Déposition du Commissaire de police de Périgueux, Clemençon.

 

"Je crois les ouvriers, en général, partisans de l'Internationale, mais je ne les y crois pas affiliés, pas plus qu'aucune autre personne à Périgueux.   Le seul au sujet duquel un doute pouvait exister dans mon esprit serait M.   Deloustal qui en 1852 fut transporté à Lambessa. Aux obsèques du sieur Laborie, démocrate avancé,, il prononça au mois de mars dernier (1871) un discours au nom de la Société l'Internationale ; depuis ce jour, il a passé dans le public pour un des membres de cette société, mais j'ai la conviction qu'il n'en est rien et que c'est pour se donner de l'importance qu'il laisse accréditer ce bruit […] »

 













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