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Les sections françaises de l'AIT

LES SECTIONS FRANÇAISES DE L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES  TRAVAILLEURS

 

Rapport français pour le colloque de 1964 : La Première Internationale (1)

 


L'histoire de l'Internationale française, en ce centenaire, est à peu de choses près encore dans l'enfance.La brièveté, le caractère fragmentaire de la bibliographie proprement consacrée au sujet (cf. annexe I) en témoignent suffisamment : quelques rares travaux anciens, passablement vieillis aujourd'hui ; quelques récentes monographies de sections ; pas d'étude d'ensemble, hormis les courtes pages, et forcément superficielles, que lui accordent les histoires du mouvement ouvrier sous le Second Empire. Le terrain était presque tout entier à défricher.

À cette carence relative de la recherche, plusieurs raisons, qui sont de mauvaises raisons. Quand.il y a peu d'années, on s'est, en ce pays, remis activement à l'étude du passé socialiste français, l'intérêt s'est :porté de préférence vers des périodes plus récentes, vers des problèmes :plus proches de nos préoccupations actuelles. Mais il y a plus : par une fâcheuse, mais significative habitude, les historiens du socialisme français ne datent les débuts réels de celui-ci que des lendemains de 1871 ; le mouvement des années soixante n'appartient pour eux qu'à une préhistoire, non négligeable certes, mais nullement essentielle. D'autre part, l'événement révolutionnaire retentissant que fut la Commune a principalement accaparé l'attention, si bien que d'autres aspects du mouvement ouvrier, peut-être tout aussi importants, notamment les activités de l'Internationale en France, s'en sont trouvés relégués dans l'ombre. Ce sont là, nous semble-t-il, des erreurs de perspective qu'il importe de corriger. Le présent rapport est le fruit d'un travail collectif (1). Grâce à la collaboration ou la coopération de presque tous les chercheurs français qui étudient actuellement le mouvement ouvrier du Second Empire, nous avons pu mener une première enquête générale et systématique.

Nous n'en dissimulerons pas les lacunes. Les résultats obtenus sont encore incomplets, les conclusions auxquelles sont parvenus les participants quelquefois divergentes. En tout état de cause, il ne peut s'agir ici que d'une première approximation, qui laisse en suspens quantité de problèmes, propose des hypothèses qu'on pourra juger contestables. Ce travail, à peine commencé, sera activement continué.

 

État des sources.

 

L'enquête était de prime abord malaisée, du fait de la rareté des sources (cf. annexe II). On jugera même peut-être notre information un peu courte ; tous les efforts que nous avons déployés n'y ont pu rien changer. Ici le temps, les répressions, des accidents divers, aussi le peu d'intérêt qu'on a longtemps porté à ce sujet, ont fait souvent table rase.

Très peu d'archives, et très dispersées entre les différents centres français et étrangers. En fait, à de rares exceptions, ce qu'il subsiste aujourd'hui de documents d'archives ne peut être considéré que comme un médiocre complément à deux grandes sources imprimées qui fournissent l'essentiel de notre information :

1) Les livres de l'avocat Oscar Testut, qui a voué son existence à dénoncer et pourchasser l'Internationale avec une conscience que nous ne saurions regretter, reproduisant et commentant quantité de documents, rassemblant une foule de renseignements sur les activités des sections françaises. La documentation réunie par Testut est conservée, partie aux Archives de la Préfecture de Police à Paris, partie aux Archives départementales du Rhône. Sa consultation n'apporte pratiquement rien de nouveau, sauf en ce qui concerne la période postérieure à 1871, que nous n'envisagerons pas ici.

2) Les comptes-rendus des trois procès intentés aux Internationaux parisiens en 1868 et 1870, publiés par les Internationaux eux-mêmes. Les trois réquisitoires s'appuient sur un très grand nombre de pièces saisies chez les inculpés, dont ils reproduisent abondamment tout ou partie, sans compter les déclarations des inculpés eux-mêmes.

Un certain nombre de ces pièces, dont beaucoup (notamment des correspondances échangées entre les diverses sections, et entre celles-ci et le Conseil général), étaient restées inédites, ont été récemment retrouvées, et acquises par l’Istituto Gg. Feltrinelli, qui les a aimablement mises à notre disposition.

Un seul fonds d'archives se révèle exceptionnellement riche : celui des Archives municipales de Lyon, qui a d'ailleurs déjà été abondamment utilisé. Il contient notamment la plupart des papiers qui ont été saisis en 1870 chez le dirigeant lyonnais Albert Richard, et tout particulièrement une abondante collection de lettres émanant des principaux dirigeants français. La même chance ne s'est pas rencontrée ailleurs ;l'enquête que nous avons menée auprès des archives locales, dans les lieux où avait existé une section, n'a donné que des résultats pour la plupart insignifiants, notamment à Rouen et Marseille.

Les sources ci-dessus énumérées étaient déjà connues, et ont été souvent utilisées, quoique jamais systématiquement. Nous utilisons en revanche ici pour la première fois un ensemble de documents qui nous semble de très grande importance. Il s'agit de l'information qui a été réunie massivement, et pour toute la France, dans le cadre de l'enquête sur l'insurrection du 18 mars, sur les activités « subversives » en 1871.

Une très petite partie en a été imprimée (2), et il est indispensable d'aller aux documents originaux, conservés aux Archives nationales. Dans le questionnaire expédié aux fonctionnaires locaux (jusqu'au niveau du canton), une part très large est faite aux agissements de l'Internationale. Certes, on ne doit utiliser les renseignements fournis qu'avec de très grandes précautions, et il faut tenir compte du « mythe » de l'Internationale. Néanmoins l'intérêt de ces documents est considérable : ils permettent de brosser une carte assez exacte de l'implantation de l'Association ; ils nous renseignent également sur l'état de l'opinion face aux progrès de l'Internationale (3).

À ces sources générales, ajoutons encore quelques fonds spéciaux dont la consultation a été profitable, quoique seulement pour des points de détail. Un petit fonds Varlin existe à l'Institut Français d'Histoire sociale. À l'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam, nous avons dépouillé les fonds Vésinier (très important pour les activités de la section parisienne en 1865), Jung (importants documents sur le Congrès de Genève, qu'avait présidé Jung), et évidemment lesMinutes du Conseil général, moins intéressantes en fait pour la France qu'on ne s'y attendrait. Aux Archives du Ministère de la Guerre à Paris sont conservés les dossiers, plus ou moins riches, des Internationaux qui ont été compromis dans l'insurrection de 1871. Disons ici notre regret de n'avoir pu accéder aux précieuses archives de l'Institut de Marxisme-Léninisme de Moscou.

Dernière catégorie de sources — incontestablement la plus importante pour les années 1869 et 1870 — : la presse. Nous avons dépouillé tous les journaux publiés par les sections françaises, ainsi que les grands journaux d'opposition ou de tendance socialiste {Courrier Français,Réforme...) qui ont ouvert leurs colonnes à l'association, ou parlé d'elle. Signalons une grave lacune dans les collections existantes, que les divers instituts devront tenter de combler; de la trentaine de numéros du journal de la section parisienne Le Travail (fin 1869), il ne reste que quatre (trois à Paris, un à Amsterdam). Leur exceptionnelle;richesse fait souhaiter qu'on s'efforce, par des recherches notamment auprès de collectionneurs privés, de reconstituer la totalité de la publication.

Examinons les résultats auxquels nous sommes parvenus.


Quelques remarques préalables.

 

Beaucoup de problèmes ne seront pas abordés ici. Ainsi celui des réactions de l'opinion face au développement du premier mouvement ouvrier international, ou plus généralement du « mythe » de l'Internationale. Nous négligeons également la période postérieure à 1871, où l'association n'a plus en France qu'une existence fictive, sinon précisément mythique. Nous ne dirons enfin que quelques mots de son rôle pendant l'insurrection communaliste, dont l'étude pose trop de problèmes particuliers. Tout étant en somme à faire, il fallait aller au plus urgent : nous étudions la période 1865-1870, qui est celle de la création et du plus grand développement du mouvement.

Nous traiterons l'Internationale d'abord comme fait social, ensuite seulement comme fait idéologique. Seul ce second aspect a été jusqu'à présent étudié, encore qu'incomplètement et imparfaitement (4).

Pour respecter les règles de méthode maintenant admises pour toute histoire sociale, l'idéologie ne sera considérée ici que comme une superstructure, qui doit être mise en rapport avec une infrastructure préalablement définie, et, dans la mesure du possible, expliquée par elle.

Pour la présentation de cette étude, nous utilisons, malgré ses défauts évidents, sur lesquels nous reviendrons, l'habituelle périodisation :

 

1) jusqu'au Congrès de Bruxelles, ou mieux jusqu'aux deux procès parisiens de 1868, la période « proudhonienne » ;

2)  de Bruxelles à 1871, la période « collectiviste ».

4) Cf. Jules Puech, Le proudhonisme dans l‘Association Internationale des Travailleurs.  Le livre ne traite que de la période 1865-1866


I.  La Période « proudhonienne »

Nous ne disposons, pour cette période, que d'une information trèsblacunaire.

Implantation géographique.

La première tâche était de dresser un catalogue des sections alors existantes.

Nous obtenons le tableau suivant :

 

Sections fondées en 1865 : Paris (janvier), Lyon (mars), Caen (juin), Lisieux (juin), Neufchâteau (Vosges, juin), Condé-sur-Noireau (Calvados, novembre). Une section a été fondée cette même année à Rouen,sans qu’il soit possible de préciser à quelle date

 

En 1866 : Granville (Manche, avril), Bordeaux (avril), Fleurieu-sur-Saône et Neuville (Rhône, toutes deux en juillet), Vienne (Isère, août), Nantes (fin 1866 ?).bDes sections sont encore mentionnées: — autour de Paris, à Saint-Denis, Pantin, Puteaux ; — dans la région de Caen à Argentan, Pont-1'Evêque, Thury-Harcourt ; également à Liancourt (Oise) Pocé, Chalon-sur-Saône ; aux colonies, à Alger et La Guadeloupe. Un correspondant est nommé à Rennes, sans qu'il semble y avoir eu réellement constitution d'une section.  Selon  des rapports de police douteux (il peut ne s'agir que d'une société ouvrière nullement) affiliée ; une section aurait été fondée à Troyes.

En 1867 : Roubaix (au lendemain de la grande grève de mars), Amiens (mai), Alger (mai, date de la fondation de la section selon les« minutes ». Tournon (Ardèche, juin), Villefranche-sur-Saône (juillet, mais déjà  mentionnée  en   r866), Castelnaudary (juillet), Marseille (juillet), Fuveau (Bouches-du-Rhône, août), Bonneville (région  de Caen, octobre).  Sont encore mentionnées des sections à Orléans,  à Auch ; Il existe un correspondant au Havre en avril. Quelques ouvriers de Digne (Basses-Alpes)  demandent les statuts de l'association au Conseil général en octobre.

Mais il faut tenir compte également de l'importance numérique, et de la durée de ces sections. Ont seules des effectifs et une longévité notable Paris, avec un chiffre d'adhérents qui varie entre le demi- millier et le millier ; Lyon, avec 500 membres environ en 1867, Vienne,avec 5 à 600 au moment du Congrès de Lausanne,  sans doute aussi Caen, quoique   nous n'ayons pas dans ce cas d'indication chiffrée (cf. tableau numérique, annexe III). Les 300 ou 500 membres annoncés au Conseil général à la mi-1867 par le correspondant de Fuveau n'ont par la. suite donné aucun signe de vie. Partout ailleurs, il ne s'agit que de groupes infimes, plus près de la dizaine que de la centaine de membres, et qui disparaissent le plus souvent après une très courte existence. La section, ce n'est alors qu'un correspondant, entouré de quelques amis :ainsi à Castelnaudary, d'où le correspondant Nègre écrit au bureau parisien, en mai 1867 :

 

« Nous sommes ici quelques hommes qui, désirant prendre une part active à l'évolution qui, dans les deux mondes, porte la classe ouvrière vers la conquête légitime et pacifique de ses droits, avons formé le dessein de nous constituer en section de la société internationale...

Nous vivons au sein d'une population très arriérée, très réfractaire à toutes les idées de progrès et d'amélioration, tr ès dominée par le fanatisme et l'ignorance ; dans un tel milieu, il est de très grande importance que nous agissions avec prudence... Nous ne savons comment nous y prendre pour nous concerter, pour nous réunir... » (5).

 

De ce tableau rapide, nous tirerons quelques remarques :

 

1)   L'Internationale s'est essentiellement implantée dans et autour de trois centres. Deux étaient bien connus : Paris, le centre nerveux, et Lyon, qui tient dans sa « mouvance » Neuville, Fleurieu-sur-Saône, Villefranche, Tournon et Vienne. Il faut incontestablement y ajouter Caen, l'une des premières sections fondées, et qui a très activement essaimé aux alentours, à Lisieux, Condé, Granville, Argentan, Pont-l'Evêque, Thurv-Harcourt, Bonneville, et probablement Rennes. Signe de vigueur certaine, qu'il est difficile d'expliquer dans l'état actuel de nos connaissances, et surtout faute de sources. La région de Caen ne paraît pas industriellement des plus actives ; de toute façon, on le verra plus loin, ce n'est pas principalement en milieu ouvrier que l'Internationale y a trouvé ses adhérents. Elle n'a pas non plus un

passé remarquable d'organisation ouvrière. Le succès tient probablement ici à l'activité énergique, mais occasionnelle d'un correspondant (le dentiste Talbot à Caen) ou de quelques militants. En effet, si l'existence d'une section à Caen est encore attestée à la fin de 1868, toutes ses filiales sont à peu près mort-nées. L'implantation ici n'a pas été ;solide. Il y a cependant sujet d'étude.

À l’inverse, on notera la faible importance de Rouen (21 membres en mars 1867), et le caractère tardif de la formation de la section marseillaise (une vingtaine de membres au début, 280 annoncés au Conseil général en février 1868, mais à la veille d'une dislocation provisoire).

Ces sections ne prendront leur essor qu'au cours de la période collectiviste.

2)  Au total, l'importance numérique de l'association en France est extrêmement médiocre. C'est un point dont il faut tout de même se souvenir pour apprécier son rôle et son influence. Même à Paris, son importance ne saurait être comparée à celle d'autres groupements ouvriers, les sociétés coopératives associées (6), les sociétés corporatives d'assistance et de crédit mutuels. Qu'est-ce à Lyon que l'Internationale en face de l'ancienne et puissante société des Tisseurs ? Dans ces deux villes, l'élection des délégations ouvrières aux expositions de 1863 et 1867 est probablement un événement d'un bien plus grand poids que l'apparition d'une insignifiante section. Nous ne voulons pas dire que l'influence de l'Internationale fut nulle : alors, l'intérêt que lui porte l'opinion (mais surtout bourgeoise), ou la persécution impériale de 1868 ne s'expliqueraient plus ; et nous admettons volontiers qu'une petite minorité agissante, idéologiquement assurée, compte infiniment au-delà du nombre de ses membres. Il n'en faut pas moins se souvenir que l'Internationale n'est qu'une organisation parmi bien d'autres, pas nécessairement (dans le domaine idéologique notamment), la

pins représentative.

 

Recrutement

 

Notre information est ici. encore très médiocre.  L'Internationale recrute une élite ouvrière, mais laquelle ? On ne saurait se contenter des affirmations générales habituellement reçues sur sou recrutement en milieu artisanal, ou de petite industrie traditionnelle.

1) Pour Paris, nous connaissons les noms et professions des trente et un premiers adhérents (cf. annexe IV). On ne saurait évidemment en tirer aucune conclusion, sinon toutefois en ce qui concerne la place importante qu'y tiennent les ouvriers du bronze (cinq monteurs, plus le ciseleur Tolain). La profession la plus représentée ensuite est celle des étudiants en médecine (parmi eux le gérant du journal La Rive gauche) — ce qui marque les limites du « manuellisme » strict qu'on attribue volontiers à  la section parisienne.

Ensuite, nous dit Fribourg, l'association recruta, au cours d'une séance surprise dont il nous conte le détail (7), «les ouvriers les plus influents de la capitale », qui à leur tour firent des adhérents dans leurs professions. Affirmation vague, mais qu'on pourrait à notre avis interpréter de la façon suivante : il s'agirait de militants influents des sociétés corporatives ouvrières qui, en dépit de la persécution impériale, constituent ou se reconstituent depuis au moins 1860, et vivent d’une vie semi clandestine.L'hypothèse se vérifie fort bien dans un certain nombre de cas. Pour les bronziers, représentés notamment par Camélinat, et dont les liens avec l'Internationale sont évidents au moment de la grande grève de 1867 ; pour les relieurs, avec Varlin, qui fait même adhérer en bloc leur société en décembre 1866 ; Héligon est de la société des ouvriers en papiers peints ; Malon représente les imprimeur sur étoffes de Puteaux. Murat dit à plusieurs reprises, dans ses Déclarations aux procès,  que l'importante société des mécaniciens, sans accepter (pour des raisons évidentes de sécurité) de donner une adhésion officielle, compte plusieurs internationaux parmi les membres de son bureau, dont lui-même, qui fut par ailleurs son délégué aux Congrès de Lausanne et Bruxelles. Enfin, selon Emile Duval, en 1867, la société des fondeurs refusa d'adhérer, probablement pour les mêmes raisons que les mécaniciens, son bureau tout entier entra dans l'association.

Dans  ce   cas,   l'influence   de  l'Internationale   se   mesurerait   bien au-delà du nombre dérisoire de ses adhérents : il faudrait la considérer comme un centre nerveux important du mouvement ouvrier renaissant. C'est un point sur lequel nous allons revenir.

On remarquera également que si elle recrute bien dans les milieux de petite industrie traditionnelle, et dans le bronze (une industrie traditionnelle, mais déjà en aucune façon une petite industrie), elle est influente aussi bien dans les métiers nouveaux, mécaniciens ou fondeurs. Le tableau habituel serait sans doute à réviser.

2)  De Lyon, nous ne savons que peu de chose. Selon Sreten Maritch qui se fonde sur divers rapports de police, la section lyonnaise présenterait ce caractère original de recruter surtout dans les milieux ouvriers républicains radicaux, politisés. C'est une affirmation que nous avons nous-même contestée, ou du moins nuancée (9). Vue sous cet angle d'ailleurs, la situation ne serait nullement différente à Paris, où, nous dit Fribourg, « presque tous les survivants des associations républicaines dissoutes par l'Empire venaient de faire inscrire aux Gravilliers ».

3)  Les sections de la région de Caen, en revanche, paraissent présenter des traits sensiblement différents, si toutefois on peut se fier à des renseignements réunis en 1871, mais qui, puisque toutes ces sections ont depuis longtemps disparu, doivent valoir pour une période bien antérieure. Ici (cf. annexe V) l'association recrute très largement en milieu non ouvrier : dans les professions libérales (Talbot, correspondant de Caen, est dentiste), le petit commerce... En a-t-elle de ce fait un caractère plus politique ? Ou bien n'est-elle qu'une de ces sociétés d'études économiques et sociales, comme il en existe beaucoup, animées par des bourgeois libéraux ? Faute de renseignements suffisants, il est impossible de rien affirmer.

4) Une intéressante exception enfin : la section de Vienne, numériquement l'une des plus importantes (5 à 600 membres). Nous croyons trouver l'explication de ce succès exceptionnel, tout à fait inhabituel dans une petite ville, dans le fait que la section vient sans doute se greffer, plus ou moins directement, sur une société coopérative fort ancienne et très influente, d'inspiration fouriériste, la Société agricole et industrielle de Beauregard (10). L'identification des deux groupements n'est évidemment pas totalement certaine. Il est toutefois remarquable que les trois internationaux les plus influents du lieu, Ailloud, Marcheval et Vaganey, comptent aussi (depuis 1865 au moins), parmi les principaux administrateurs de la Société. On peut considérer comme probable que c'est d'abord et surtout au sein de celle-ci que la section a recruté ; voire que la société tout entière a donné son adhésion.

Et ceci suggère une dernière remarque, ou une dernière hypothèse : que les sections n'apparaissent pas au hasard, ne naissent pas brusquement, à partir de rien. Souvent elles continuent (avec les mêmes animateurs), ou se greffent sur une organisation préexistante, en général des coopératives ouvrières. Outre Vienne, on le vérifie à Amiens, Troyes, Villefranche. Ce point mériterait peut-être d'être creusé.

 

Idéologie et pratique

 

On a depuis longtemps, et avec raison, caractérisé cette première période comme celle du proudhonisme triomphant. Benoît Malon le souligne lui-même : «Au moment où L'Internationale fut introduite en France, la partie militante du prolétariat français était presque entièrement mutuelliste. La tombe de Proudhon était à peine fermée que Capacité politique des classes ouvrières, publiée par des disciples fidèles, devenait du jour au lendemain le « livre » de la partie la plus studieuse et la plus intelligente du prolétariat français » (11). D’ailleurs, le texte le plus important alors publié par les Internationaux  français est le Mémoire des délégués au Congrès de Genève, véritable charte du proudhonisme.

Il ne saurait être question de revenir sur cette affirmation fondamentale qui vaut aussi bien pour les sections de province que pour la section parisienne. Toutes les délégations françaises ont contresigné le Mémoire ». À Rouen, Emile Aubry est (et restera) un proudhonien de la plus stricte observance, et a peut-être été en 1864 en relations directes avec Proudhon. À Marseille, le correspondant Vasseur, dont on ne sait que fort peu de choses, l'est très probablement aussi. Et si à Lyon Maritch avait crû pouvoir attribuer aux Internationaux une attitude assez différente, plus orientée vers la politique radicale, ses arguments ne nous ont pas paru suffisants, ni convaincants (12).

Néanmoins, il nous paraît nécessaire d'apporter à ce tableau habituel quelques retouches, ou du moins quelques nuances. D'avoir baptisé idéologiquement un mouvement suffit-il à en épuiser tout le contenu ? Il est indispensable de comparer constamment la pratique et l'idéologie. De toute façon, ce proudhonisme qu'on attribue à l'Internationale est défini à notre avis d'une manière beaucoup trop étroite. Nous nous bornerons ici à quelques remarques.

 

1) Ainsi, on définit assez étroitement ce proudhonisme comme un apolitisme strict. Il est exact que, dans le Mémoire de Genève, les délégués français se placent sur le terrain d'un économisme assez étroit, qui est aussi celui que défend Fribourg dans son livre. La pierre de touche en l'occurrence, est leur refus (comme au cours de la Conférence de Londres de 1865) de prendre parti sur la question polonaise.

Mais n'est-ce pas une attitude passagère ?

- Il ne faudrait pas oublier les conditions dans lesquelles s'est constituée l'Internationale française. Ce sont tout de même pour une part des prises de position politiques communes qui ont réuni le noyau de militants qui va constituer le groupe initiateur.D'abord la campagne de 1863 en faveur précisément du respect de l'indépendance de la Pologne ; et c'est également pour parler de la Pologne que se sont rencontrés ouvriers français et anglais. Puis la campagne des candidatures ouvrières ; il est certain qu'à Lyon et Rouen comme à Paris, ce sont les ouvriers animateurs de cette campagne politique qui ont été aussi les fondateurs des sections, et la nécessité des candidatures ouvrières restera jusqu'à la fin un des points fondamentaux du programme des Internationaux.

—  Après quoi, la querelle qui, en 1865, oppose dans la section parisienne, d'une part Tolain et Fribourg, de l'autre le républicain « bourgeois » Lefort, appuyé par les émigrés de Londres, vient obscurcir le problème. Nous n'entrerons pas dans les détails de l'affaire, qu'on peut connaître à travers les archives Vésinier de l'I.I.S.G. Mais il semble certain que la méfiance des Internationaux envers les politiciens « bourgeois » et leur politique, et de même leur « manuellisme », viennent pour une large part de ces premières difficultés, plus que de véritables impératifs idéologiques.

—  Dans l'économisme pur hautement affirmé en 1866, quelle est la part de la simple prudence naturelle ? Ne pourrait-il être considéré comme le triomphe, tout provisoire comme nous allons le voir, d'une sorte de «droite» dans l'Internationale, représentée, pour autant qu'on le sache, par un homme comme Fribourg. En tout cas, en novembre 1867, l'Internationale parisienne semble revenir à son attitude originelle en participant à une manifestation contre la politique impériale en Italie. C'est ce qui lui vaut son premier procès.

2)  L'idéal coopératif. Les Internationaux, comme tous les ouvriers socialistes des années soixante, sont coopérateurs. Or, on interprète trop souvent ce coopératisme comme l'idéal rétrograde d'ouvriers artisans prônant un retour à la petite industrie, ou comme un réformisme social qui prélude à la réconciliation des classes. C'est pour une large part une erreur de perspective. Nous nous en sommes assez longuement expliqué dans notre étude sur la section lyonnaise pour n'y pas revenir ici. Redisons seulement qu'il n'y a pas, par exemple, de raison majeure de considérer la coopération comme le seul fait d'artisans rétrogrades : elle est revendiquée, et pratiquée, tout aussi bien dans les métiers nouveaux (et particulièrement chez les mécaniciens) que clans les petits métiers traditionnels. Qu'idéologiquement — Marx le souligne assez, précisément dans l'Adresse inaugurale de 1864 — les expériences coopératives sont une première et fondamentale étape de l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes : celle de la prise de conscience par le producteur qu'il est désormais capable de gérer lui-même la production. Qu'enfin dans la pratique, le mouvement coopératif français des années soixante, loin d'être une forme diminuée, réformiste de la lutte pour l'émancipation des travailleurs, est indissolublement lié au mouvement plus général de constitution ou de reconstitution des sociétés ouvrières corporatives, qui, aube du syndicalisme, va s'épanouir dans les années 1869 et 1870.

3)   Proudhon s'est toujours affirmé comme un farouche adversaire de la grève, voire du droit de grève : « il n'y a pas plus de droit à la grève que de droit à l'inceste ou à l'adultère ». Et les rédacteurs du proudhonien Mémoire de 1866 se prononcent bien dans le même sens. Or, on le sait, l'essentiel des activités des sections, à partir de 1867, consiste, non pas certes à fomenter, mais à épauler plusieurs grandes grèves : celle des bronziers parisiens de février-mars, celles des cordiers de Paris et des fileurs et tisserands de Roubaix en mars, des mineurs de Fuveau en avril, sans compter l'appui fourni aux grèves étrangères. Comment ici l'idéologie se concilie-t-elle avec la pratique ?

4) D'une manière plus générale, soulignons que, de l'histoire de cette première période de l'Internationale française, on n'a jamais étudié que l'année 1866, ou plus étroitement encore, que le contenu du Mémoire théorique, présenté à Genève, dont, par exemple, le livre de Puech n'est qu'un long commentaire. On a donc complètement négligé les années  1867-1868, qui sont celles, non plus d'une activité théorique, mais de certaines réalisations pratiques, Leur étude est difficile, souvent faute de sources suffisantes, mais non impossibles.

Nous proposerons ici une hypothèse : celle d'une profonde évolution au cours de cette période pourtant courte, l'année 1867 précisément étant celle d'un important tournant. Du fait des persécutions de 1868, cette évolution n'aura pas le temps de s'accomplir ; ce n'est que dans la période collectiviste que pourront se réaliser des projets, des objectifs qui ont été alors seulement préfigurés ou pressentis.

—  En 1S65 et 1866, la section parisienne est très visiblement dominée par quelques représentants d’une proudhonisme de très stricte, de très étroite observance. À notre avis, le plus éminent de ces représentants est sans doute moins Tolain que Fribourg, qu'on peut probablement considérer comme la tête théorique, et l'un des principaux rédacteurs du Mémoire. Ils impriment de plus en plus à la section (c'est la position que Fribourg, qui n'est d'ailleurs pas un ouvrier, défend dans son livre) le caractère d'une simple et prudente société d'études économiques et sociales, une de ces multiples sociétés libérales qui foisonnent alors, ouvrières seulement au lieu d'être bourgeoises. L'Internationale dévie incontestablement de ses objectifs tels qu'ils avaient été définis en 1S64.

À Lyon, le fait est moins net ; on note tout de même l'existence d'un groupe de proudhoniens « étroits », animé par Jean-Marie  Gauthier, avec  cette circonstance ici aggravante que Gauthier, quoique le représentant éminent d'une tendance ouvrière, est un indicateur de police.

- Or, on ne l'a pas assez remarqué, ces proudhoniens étroits sont éliminés où disparaissent en 1867. Gauthier rompt avec la section lyonnaise en mars. Fribourg perd ou abandonne son titre de correspondant de Paris vers la moitié de 1867, pour être remplacé par Camélinat ; il ne quittera définitivement l'Internationale qu'en 1868, dans des conditions i'ailleurs assez obscures (13), mais dès ce moment il ne semble plus jouer aucun rôle. Est-ce seulement une coïncidence si ces départs ont lieu au moment même où l'Internationale est amenée à prendre une position combative dans le domaine des grèves ?

—  1867 : l'Internationale anime des grèves, défend, dans le cas de la grève des bronziers, la liberté syndicale. Alors un Varlin, un Malon, animateurs et représentants de sociétés ouvrières, le premier de la société des relieurs et de la coopérative la Ménagère, le second de la Revendication de Puteaux, Suresnes et des environs, société à demi coopérative et à demi syndicale des imprimeurs sur étoffes (14), prennent dans la section parisienne de plus en plus d'influence ; et avec eux, à travers eux, les militants qui sont directement, concrètement en contact avec le mouvement ouvrier en train de renaître. Le bureau de, la société des fondeurs adhère tout entier ; la société des mécaniciens délègue Murat à Lausanne. Bien au-delà de quelques étroits projets d'assistance mutuelle qui avaient été conçus en 1866 (15), l'idée apparaît — un fait encore dont on n'a jamais souligné l'importance, et qui préfigure ce que sera l'Internationale collectiviste des années suivantes — de réaliser sous l'égide de l'Internationale une fédération de toutes les sociétés ouvrières existantes (cf. annexe VI). La pratique succède à l'idéologie abstraite, et celle-là nous semble en définitive plus importante que celle-ci.

—  Que se passe-t-il dans le même temps en province ? Lyon vit alors dans une parfaite confusion, due probablement beaucoup plus à des querelles de personnes qu'à un véritable conflit d'écoles. Mais à Rouen, sous l'impulsion de l'ouvrier lithographe Aubry — un proudhonien, mais incontestablement au sens « large » — la lutte s'oriente vers des formes nouvelles plus nettement peut-être encore qu'à Paris.

Dès avril 1868 s'est constituée à Rouen cette fédération des sociétés ouvrières qui n'est encore qu'esquissée dans la capitale ; elle réunit, autour du Cercle d'Etudes économiques de l'arrondissement de Rouen, les lithographes de Rouen (formés en société par Aubry le Ier décembre 1867), les sociétés des teinturiers et des fileurs de laine de Darnétal. Ici en somme, l'évolution qui mène à la période « collectiviste «est déjà largement commencée.

Elle est moins avancée à Marseille, section tardivement constituée. Mais d'une importante lettre de Vasseur, son correspondant, datée de décembre 1867, on peut conclure que c'est bien dans le même sens qu'elle s'accomplissait (cf. annexe VII).

—  L'année 1868 est celle d'une crise générale. À l'exception de Rouen, qui d'ailleurs végète un moment, toutes les sections disparaissent. La persécution impériale qui commence avec les deux procès intentés au bureau parisien y est sans doute pour beaucoup, mais n'est peut-être pas la seule explication. Il semble qu'en même temps une crise interne ravage chacune des principales sections.

Lyon s'éteint la première, dévorée de querelles intestines. Querelles aussi à Marseille, après la mort de Vasseur survenue en juillet 1868, dans des conditions encore assez mal connues.

À Paris, plusieurs faits laissent supposer un conflit entre ce que nous appelons la tendance « large » et la tendance « étroite ». Ainsi, il est remarquable que dans le nouveau bureau parisien qui est élu au retour du Congrès de Lausanne — le bureau auquel est infligé le premier procès — ne figurent plus ni Varlin, ni Malon, qui avaient pourtant tenu une place importante (Varlin était correspondant dans le bureau précédent, élu début 1867). Cette absence (ou cette élimination ?) n'est sûrement pas sans signification.

On sait  qu'après la condamnation du premier bureau parisien, Varlin, Malon et quelques autres en constituent immédiatement un second, qui à son tour se voit intenter procès. Cette seconde commission, de tendance, comme on dit alors « communiste » et non plus mutuelliste, doit assurément être considérée beaucoup moins comme la, continuatrice que comme la rivale de la première. Et, pour autant qu'on en puisse juger par quelques lambeaux de procès-verbaux de séances qui ont été conservés (16), le conflit se poursuit visiblement après la seconde condamnation, entre les partisans d'une liquidation pure et simple, et ceux qui veulent continuer, même clandestinement.

Les circonstances imposent  évidemment  une  liquidation  officielle, nais les membres de la seconde tendance sont parvenus à éviter une dislocation totale : ce sont eux qui reconstitueront la section, dès que la situation s'y prêtera.

Un dernier fait enfin a dû contribuer encore à la gravité de la crise que connaît l'Internationale. Elle a désormais une rivale, active, et qui jouit, elle, d'une assez large tolérance de la part du gouvernement impérial : la Commission des délégués ouvriers à l'Exposition universelle de 1867, qui se réunit régulièrement, depuis juillet 1867, passage Raoul.   Elle est composée des représentants d'à peu près toutes les sections parisiennes (ainsi que, pour un moment, des lyonnaises), traite à fond de tous les problèmes importants qui intéressent alors le mouvement ouvrier, revendique notamment les libertés syndicales — que finalement elle obtient, ce qui est un inappréciable succès. Elle est, incontestablement, à ce moment, l'organisation ouvrière la plus représentative. Et, à son tour, elle s'attelle activement à la réalisation de cette Fédération des sociétés ouvrières qu'avait souhaitée l'Internationale. Cette: dernière s'en trouve donc momentanément éclipsée, dès la seconde moitié de 1867. Et lorsqu'elle renaîtra, il lui faudra composer avec le mouvement concurrent.

 

II — La période « collectiviste »

 

Nous disposons, pour cette période qui est aussi celle du plus grand développement de l'Internationale, sinon de travaux préalables, du moins de sources infiniment plus abondantes que pour la précédente. On peut donc considérer nos conclusions comme ici sensiblement plus assurées.

 

Renaissance de l'Association

 

La section rouennaise — plus exactement la Fédération ouvrière rouennaise — n'a en fait jamais disparu. Son élan paraît seulement avoir été gravement ralenti jusqu'à la fin de 1868 ; à ce moment pourtant, elle essaime déjà à Elbeuf. Elle reprend en tout cas une très grande vigueur dès les débuts de 1869, recevant l'adhésion des tisseurs de bretelles de Rouen (28 février), des tisseurs de calicot (21 mars), des fileurs de coton (4 avril), des tisseurs de bretelles de tout l'arrondissement de Rouen (9 mai). En mars, Aubry estime à 2.000 le nombre de ses adhérents, et à 3.000 en mai. Vers la moitié de 1869, elle réunit au moins une dizaine de corporations, appartenant essentiellement au textile (17).

Partout ailleurs, c'est sous cette forme de fédération de sociétés ouvrières, inaugurée par Rouen, que se reconstitue l'association. Paris. Nous avons dit qu'à Paris, un petit groupe de militants, qu'on peut désormais appeler « collectivistes » n'avait pas désarmé. Il reprend officiellement les contacts avec Londres en juillet 1869, puis s'organise ouvertement, sous le nom de « Cercle des Etudes sociales », qui anime une vigoureuse propagande. C'est sous une forme essentiellement corporative qu'il reconstitue la section parisienne, obtenant en premier lieu l'adhésion des sociétés des relieurs, clés lithographes, des bijoutiers, des cordonniers, des ferblantiers ; ces cinq sociétés envoient des délégués au Congrès de Bâle de 1869.

Mais parallèlement un mouvement plus vaste se dessine. Dès la fin de 1868, un rapprochement très net s'est esquissé entre les Internationaux et la Commission ouvrière de l'Exposition ; on sait par exemple qu'au Congrès de Bruxelles, en l'absence de représentants officiels de la section parisienne, ce sont plusieurs délégués corporatifs appartenant à la Commission qui ont représenté le prolétariat parisien.

C'est de l'entente des deux courants que va naître la Fédération parisienne. Le projet initial en est lancé en mars 1869, à l'instigation de la société des mécaniciens, dont on notera ici encore le rôle éminent. L'opposition du ministère de l'Intérieur, probablement aussi certaines résistances corporatives, en retardent assez longtemps la réalisation.

Mais le puissant mouvement de grève qui soulève dans la seconde moitié de 1869 nombre de corporations parisiennes — notamment les employés de commerce, les doreurs sur bois, enfin et surtout les mégissiers — lui donne une nouvelle impulsion : la Fédération est créée très exactement le 14 novembre 1869, et Varlin, qui n'a pas ménagé ses efforts pour la constituer, en est le premier secrétaire. Dès ce moment, elle compte une vingtaine de sociétés effectivement adhérentes, et ne cessera de se renforcer, rassemblant une quarantaine de sociétés en avril 1870.

Ouvrons ici une parenthèse. Un problème se pose, qu'il n'est d'ailleurs guère difficile de résoudre : en apparence, la Fédération parisienne, ou, pour lui donner son nom exact, la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières, ne doit pas être exactement identifiée à l'Internationale. En effet, d'une part, un petit nombre seulement des sociétés membres de la Chambre fédérale (une quinzaine en avril 1870) ont officiellement adhéré à l'association, et cotisent à Londres. D'autre part, parallèlement à la Chambre fédérale, et tout à fait distincte d'elle, s'est constituée une organisation qui est l'Internationale parisienne à proprement parler. Elle comprend les sociétés adhérentes, et également incertain nombre de sections de quartiers : celles-ci s'unissent à leur tour, le 18 avril 1870, en une « Fédération des sections parisiennes » (à cette date, elle compte onze sections corporatives et quatorze sections de quartier). Et lors du troisième procès intenté aux Internationaux en mai, les prévenus insistent sur le caractère tout à fait distinct des deux organisations : Avrial parle de la « fédération des sociétés ouvrières, qu'il faut distinguer de l'Internationale, quoique basée sur les mêmes principes ».

On ne doit pas, croyons-nous, attacher trop d'importance à ce point. Nous avons là-dessus un témoignage très net, qui émane de l'un des animateurs de la Chambre fédérale, l’ouvrier relieur Thomachot : « Une grande partie des chambres syndicales adhéra à l'A.I.T. ; l'autre n'y adhéra pas pour deux raisons : la première, parce que les chambres syndicales suivant le même but que l'Association, il était plus prudent de ne pas en être corporativement, le gouvernement cherchant à supprimer l'Internationale ; la seconde parce que la plupart des membres qui en faisaient partie appartenaient à des sections de leurs quartiers » (18). Il faut donc faire avant tout la part de la prudence imposée par la persécution impériale. Il se peut malgré tout que certaines divergences soient apparues entre diverses tendances au sein du mouvement ouvrier parisien, la confusion étant par ailleurs encore accrue par

l'existence parallèle d'une troisième organisation, qui nous est mal- heureusement très mal connue, la « Caisse du sou ». En réalité ces divergences ne sont nullement essentielles, et ne sauraient entamer une plus profonde identité de vues. À partir de mai 1870 en tout cas, une collaboration si étroite s'établit entre la Chambre fédérale et l'Internationale — elles ont leur siège au même lieu, place de la Corderie, leurs conseils fédéraux se réunissent ensemble, elles publient des textes communs — qu'il serait absurde de vouloir les distinguer.

Pourquoi d'ailleurs Paris serait-il une exception ? À Lyon, sous l'impulsion d'Albert Richard, l'Internationale prend un nouveau départ en août 1868, date de la reprise des contacts avec Londres. Elle ne fait que vivoter jusqu'au milieu de 1869, où elle ne compte guère plus de 2 ou 300 membres. À partir de ce moment, ici encore, un puissant mouvement de grèves — dont celle, bien connue, des ouvrières ovalistes — ainsi qu'une collaboration qui s'établit avec les délégués lyonnais à l'Exposition de 1867, amorcent la formation d'une fédération ouvrière, définitivement constituée en une séance solennelle, le 13 mars 1870, qui réunit des représentants de toutes les sections et fédérations françaises. A. Richard estime à 10.000 le nombre des adhérents lyonnais au moment du Congrès de Bâle, et à 15.000 ou 20.000 au printemps 1870. Une vingtaine de sociétés ouvrières font alors partie de la fédération lyonnaise.

On ne sait exactement quand s'est formée la fédération marseillaise, qu'anime un autre nouveau venu, l'employé Bastelica ; au moment du Congrès de Bâle, elle compte déjà une vingtaine de sociétés, et 27 en avril 1870.

On trouvera, en annexe VIII, les listes des sociétés adhérentes à chacune de ces quatre grandes fédérations.

 

Extension de l'Internationale

 

Se développant principalement à partir de ces quatre centres, l'Internationale française va prendre assez vite des proportions réellement considérables. Et partout, comme à Paris, à Rouen, l'essor est une conséquence immédiate du puissant mouvement de grèves qui soulève le prolétariat français dans la seconde moitié de 1869 et la première moitié de 1870 (19). Ainsi que l'observait Eugène Dupont au Congrès de Bâle, ce n'est pas, comme le croient l'opinion et les gouvernements bourgeois, l'Internationale qui jeta les ouvriers dans la grève, mais « la grève (qui) les jeta dans l'Internationale ».

Les grandes grèves de la fin de l'Empire cristallisent en effet le mouvement d'organisation, d'association ouvrière, déjà largement commencé au moment de la Révolution de 1848 (20), brutalement interrompu par la répression des années cinquante, vigoureusement repris au début des années soixante, et qui atteint alors son développement maximum, au point que le gouvernement impérial se voit contraint de faire preuve d'une très large tolérance. Pas de grève corporative sans un minimum d'organisation corporative ; la coalition momentanée, ou bien provoque la formation, ou bien révèle l'existence jusqu'alors clandestine de sociétés de résistance, comme on les nomme alors, mais que l'on peut déjà appeler des syndicats. Un très grand nombre de ces nouveaux syndicats donne son adhésion à l'Internationale. Toutes les sections que nous allons énumérer (à l'exception peut- être d'une seule, celle de Brest) sont des sociétés de résistance corporatives, ou des fédérations de sociétés de résistance. Le tableau que nous dressons est celui de la situation au printemps de 1870, au moment de la plus grande extension de l'Internationale, à la veille de la nouvelle persécution qui va commencer avec le troisième procès intenté à l'Internationale parisienne, en juin 1870.

— Autour de Lyon. Deux anciennes sections reparaissent : celles de Vienne, où les mêmes animateurs que dans la période précédente ont affilié en janvier 1870 les ouvriers fileurs (grèves en janvier 1869 et juin 1870), et de Neuville-sur-Saône, où la section, reconstituée en novembre 1869 se confond avec la Société civile d'épargne et de crédit des ouvriers imprimeurs sur étoffes (832 membres en septembre 1869, violente grève en novembre 1869). Mentionnons encore deux sections formées, toujours à la suite de grèves, vers la moitié de 1869, à Givors (Rhône, ouvriers verriers), et Saint-Symphorien d'Ozon (Isère, ouvrières ovalistes), mais qui ne donnent plus ensuite signe de vie. Une section est fondée à Tarare (Rhône) en juillet 1870, mais ne comptera que 15 membres.

Toujours dans la « mouvance » de Lyon, une section est fondée en novembre 1869 à Saint-Etienne : comptant à ses débuts une trentaine de membres, elle atteint la centaine en avril 1870, presque tous des ouvriers passementiers.

— Autour de Marseille, Bastelica a mené une énergique propagande. Il a provoqué la formation de sections à Aix (janvier 1870, 250 membres, tous ouvriers chapeliers) et La Ciotat (chambre fédérale qui réunit toutes les corporations de la ville). Au cours d'une tournée dans le Var, à la mi-avril 1870, il en a créé 5 : à Saint-Tropez, Cogolin, Collobrières, Gonfaron, La Garde-Freinet (ouvriers bouchonniers). On mentionne encore l'existence de sections à Auriol, et Barcelonnette (fondée fin mars 1870).

— L'activité d'Aubry n'a pas été moins grande autour de Rouen. Dès 1868, la Fédération ouvrière rouennaise compte des adhérents dans les faubourgs de Rouen et les communes satellites ou voisines :Darnétal, Sotteville, Maromme, Deville, Pavilly. Fin 1868 est organisé un groupe elbeuvien ; ici, la grande grève de la filature de septembre octobre 1869 provoque la formation d'une « union corporative » des fileurs (300 membres environ). Une section a été fondée à Louviers, en octobre 1869, mais ne paraît pas avoir eu beaucoup de succès (30 membres en mars 1870). Selon divers rapports de police, on compte encore « quelques affiliés » à Nonancourt, Vernon, Ezy (Eure), ainsi que dans diverses communes de la vallée de l'Andelle (Radepont, Charleval, Fleury-sur-Andelle, Grainville, Douville, Etrépagny).

—  Avec l'aide de propagandistes parisiens, des sections sont fondées :

•  à Lille, Roubaix et Tourcoing en mars 1870, à la suite de voyagesde Malon et de Varlin. A Roubaix on retrouve à la tête de la section les mêmes animateurs qu'en 1867 ;

•  à Limoges (mars 1870), grâce à la venue de deux délégués parisiens, ouvriers porcelainiers eux-mêmes, qui président à l'organisation d'une chambre syndicale des porcelainiers de la ville ; le mouvement syndical semble également avoir gagné d'autres corporations, les ébénistes,tapissiers, mégissiers, cordonniers, sabotiers ;

•  enfin et surtout au Creusot, à la suite de la seconde grande grève

des métallurgistes, en mars 1870.

—  A Reims, se sont formées vers la moitié de 1869 deux grandes sociétés de résistance, des fileurs et des tisseurs. À l’instigation du marchand de confection Huart, elles adhèrent à l'Internationale en janvier 1870 (assez curieusement, peut-être parce que Huart est d'origine belge, l'adhésion s'est faite auprès de la fédération bruxelloise). La section a essaimé dans les villages textiles des environs, noué des relations avec un groupe parallèle de Rethel, et est devenue la Société de résistance et de solidarité des travailleurs de Reims et des environs, avec, en mars 1870, 1.100 membres à Reims, 320 à Rethel, 150 dans les villages (Pont-Faverger, Boult-sur-Suippe, Heutrégéville, Aire, Oneppe, Bazancourt, Saint-Marne... ). En liaison avec Reims, une section également syndicale s'est constituée à Saint-Quentin.

—  Quelques sections existent encore dans divers centres isolés :

•  Mulhouse s'organise en mars 1870. Peu nombreuse (« nous ne sommes que quelques ouvriers dévoués » écrit alors le correspondant

Eugène Weiss) la section a cependant joué un rôle non négligeable dans la

grande grève des tisseurs de juillet 1870,

•  à Besançon (fin février 1870, société de prévoyance des graveurs en horlogerie, comptant 140 membres en avril 1870),

•    à Dijon (avril 1870, chambre syndicale des employés de commerce),

•  à Troyes existerait, selon des rapports de police (mais l'affiliation ne semble pas entièrement prouvée) une section de 2.000 membres « mais dont seulement 80 adeptes fervents », recrutés principalement chez les bonnetiers, les ouvriers du fer, tisseurs, menuisiers, cordonniers et tailleurs,

•   au Mans (mai 1870, quelques ouvriers imprimeurs, en relation

avec Rouen),

•  à Brest, section fondée début avril 1870, avec 14 membres ; elle en comptera au maximum 27, presque tous ouvriers de l'Arsenal.

—  Des tentatives pour constituer des sections, mais qui paraissent avoir été sans lendemain, ont été faites à Quimper, Rennes (ateliers du chemin de fer), Romilly (bonneterie), Sedan (filatures) ...

—  Des rapports de police dénoncent enfin l'existence de puissantes sections dans divers départements du Centre, et surtout dans les villes de la Nièvre.Il ne s'agit en réalité que de groupes de républicains révolutionnaires, sans lien réel avec l'A.I.T. L'existence d'une section ne peut être considérée comme certaine qu'à Foëcy, parmi les ouvriers porcelainiers, en relation avec Limoges.

 

Implantation et recrutement

 

Nous nous bornerons encore une fois à quelques remarques, immédiatement suggérées par le rapide tableau que nous venons de dresser.

 

1) Il est évidemment impossible d'apprécier avec exactitude ce qu'ont été les effectifs de l'Association en France. Ou bien nous avons des indications numériques certaines (celles que nous venons de citer) mais très lacunaires ; ou bien nous avons des chiffres visiblement exagérés, donnés par les rapports de police : on parle ainsi de « pas moins de 3.500 membres » à Limoges, 2.600 au Creusot, 2.000 dans le département du Calvados où, à cette période, l'existence d'aucune section ne peut être attestée ; de même doit être considéré comme purement « mythique » le total de 2 ou 300.000 adhérents avancé par certains.

Même dans le cas des quatre grandes fédérations, il est bien difficile de donner ne serait-ce qu'un ordre de grandeur probable. C'est pratiquement impossible à Paris, où nous avons cependant tenté sérieusement l'étude. Nous savons, par une déclaration de Franquin, qui fut son trésorier, faite au cours de son procès pour participation à la Commune, que la Fédération des Sections parisiennes a compté, à son maximum, 1.250 membres cotisants environ. Encore semble-t-il —c'est ce que tend à prouver l'examen des carnets d'adhésion que l'on a pu retrouver en assez grand nombre — que les cotisations soient très irrégulièrement payées. Mais combien de membres pour la Chambre fédérale ? Nous n'avons de renseignements que pour un très petit nombre de sociétés ; quelques-unes paraissent avoir été assez importantes : ainsi la coopérative de consommation « La Marmite », animée par E. Varlin, qui était, du fait même de sa réussite, un important instrument de propagande pour l'Internationale parisienne, aurait compté 8.000 membres ; le syndicat des bronziers — un des plus solides — en a environ 3.000 ; celui des mécaniciens entre 3 et 6.000. D'autres ont des effectifs au contraire infimes. Mais, dans la majorité des cas, notre ignorance est et restera totale. On peut avancer le chiffre d’une cinquantaine de milliers de membres ? Combien, ici encore de cotisants réguliers et durables ? Quel compte doit-on tenir enfin des syndicats qui ne sont pas officiellement affiliés ?

À Lyon, le chiffre de 15.000 membres avancé par Albert Richard est probablement excessif, et de pure propagande personnelle. On peut considérer comme plus raisonnables les chiffres de 4.000 adhérents pour Marseille, et de 3.000 pour Rouen, mais dans ce cas, au moment de son plus grand développement, qui se situe au début de 1869. Si l'on voulait à tout prix fixer un ordre de grandeur, il semble que l'on pourrait admettre que les effectifs totaux de l'Association en France, loin d'avoir jamais atteint les centaines de milliers, n'ont pas

dépassé les quelques dizaines de milliers.

2) Encore faudrait-il tenir compte du fait que ce chiffre ne saurait être qu'un maximum tout à fait momentané, qui est atteint vers le printemps de 1870, autrement dit au moment culminant, mais aussi au terme de ce puissant essor que connaît le mouvement ouvrier français depuis le début de 1869. La grande vague d'enthousiasme apaisée, commence un très sérieux reflux, dans bien des cas avant même qu'on puisse invoquer la nouvelle persécution impériale. L'élan n'a pas été sans fruit, mais combien de créations visiblement prématurées ?

Combien de sociétés ouvrières mortes presque aussitôt que nées, comme à Paris le syndicat des Employés de commerce, jailli d'une grande grève — la première qui soit d'une telle ampleur dans la corporation (9.000 grévistes) — qui s'effondre au bout de quelques mois, après avoir compté quelque 5.000 membres, et bâti d'immenses projets coopératifs !

La société de résistance rémoise, avec ses 1.600 membres, connaît presque tout de suite une très grave crise, et disparaît probablement. Même à Rouen, le solide Rouen, le nombre d'adhérents tombe de 2.600 au début de 1869 à 1.100 au début de 1870, recul dont paraît suffisamment valable l'explication qui en est proposée dans un rapport officiel :

« Les ouvriers normands, positifs et intéressés, se lassaient de verser 40 centimes par quinzaine à la caisse des corporations. Il leur semblait dur de s'imposer ce sacrifice pour soutenir les grèves de tous les corps d'état de toutes les nations, sans être consultés sur leur opportunité et sans connaître même en réalité l'usage qui était fait de leur argent. Aussi commencèrent-ils à murmurer et à se montrer moins assidus aux réunions. Le nombre des sociétaires descendit peu à peu à 1.100 en janvier 1870 » (21).

À Reims, c'est également pour de sordides questions d'argent, qui, selon certains, serait gaspillé pour porter aide à des grévistes de l'extérieur (en l'occurrence ceux du Creusot), que la division s'introduit entre les dirigeants de la section. La solidarité inter corporative, et plus encore internationale, n'est assurément pas chose immédiate et naturelle. Et plus généralement, le grand mouvement qui se dessine vers l'unité syndicale est encore extrêmement fragile.

3) Néanmoins, ce syndicalisme tout de même assez massif est chose nouvelle. Et on admet assez généralement que cette orientation neuve est due à l'entrée en scène de catégories neuves de la classe ouvrière, de ce qu'on peut commencer à appeler le « prolétariat » au sens moderne, au sens propre du terme. C'est notamment ce que Sreten Maritch s'est appliqué à démontrer dans son étude qui reste très solide du mouvement ouvrier lyonnais sous le Second Empire : à la coopération réformiste et artisanale, aspiration des catégories ouvrières de type ancien (un point de vue, rappelons-le, que nous avons contesté plus haut), succéderait le syndicalisme, ou du moins son ébauche, mouvement des catégories ouvrières de type nouveau, particulièrement de la métallurgie et du bâtiment, dont on connaît l'essor exceptionnel sous le Second Empire. L'opposition se traduit géographiquement très bien à Lyon, dans le contraste qui existe entre les deux grands quartiers ouvriers, la vieille Croix-Rousse qui dépérit, quartier traditionnel des ouvriers de la soie, siège aussi d'aspirations anciennes, et la nouvelle Guillotière qui grandit, où apparaissent les industries modernes, et où s'introduit plus facilement le syndicalisme. L'hypothèse est séduisante, simple et nette ; elle ne peut cependant être accueillie sans de très sensibles nuances.

—  Aucun argument vraiment convaincant ne saurait être tiré de l'exemple des grands centres urbains, Paris, Lyon, Marseille. Le syndicalisme s'y implante tout aussi bien dans les métiers traditionnels que dans les métiers nouveaux, chez les cordonniers ou les chapeliers aussi bien que chez les mécaniciens, les doreurs sur bois ou les ébénistes que les fondeurs. Peut-être même plus solidement dans les premiers, parce qu'ils ont derrière eux une longue tradition d'organisation. Dans le bâtiment parisien, aucune trace d'organisation dans la main-d'œuvre nouvelle et peu spécialisée des maçons et des terrassiers, massivement appelée dans la capitale pour les grands travaux ; ne sont organisées au contraire dans une Union du Bâtiment que les catégories traditionnelles, spécialisées, peintres en bâtiment, charpentiers... — chez ces derniers, le syndicalisme n'est que le couronnement, sans rupture aucune de continuité, de la vieille tradition d'organisation qui remonte au compagnonnage.

Il paraît d'ailleurs excessif de parler de « prolétariat » ou de « grande » industrie, comme d'opposer trop fortement métiers du vieux ou du nouveau type. Disons plutôt qu'en dépit de la révolution du Second Empire, nous n'en sommes, dans ces grandes villes traditionnellement industrielles, qu'à un stade intermédiaire du progrès industriel. La métallurgie parisienne (ou de même, lyonnaise) est, il ne faut pas l'oublier, d'implantation ancienne ; les entreprises y sont essentiellement encore de taille petite ou moyenne, et les ouvriers des spécialistes. Rares les très grandes usines, comme Cail ou Gouin, qui utilisent une main-d'œuvre déjà moderne ; et c'est bien plus sûrement dans les petits et moyens ateliers des quartiers centraux de la capitale que recrute la société des mécaniciens. Inversement, les industries dites « traditionnelles » se transforment notablement : à côté des échoppes ou des ateliers, de grandes entreprises apparaissent dans la cordonnerie, le vêtement, la chapellerie. Le bronze, dont on sait le rôle majeur dans le mouvement ouvrier du moment, apparaît précisément comme le meilleur exemple de ces métiers de type intermédiaire : industrie traditionnelle, presque une industrie d'art, mais aussi industrie déjà « grande », aux entreprises d'effectifs considérables. Dans les structures de la classe ouvrière du Second Empire se mêlent indissolublement traits anciens et traits nouveaux, qu'il serait vain de vouloir séparer.

—  Et ceci se vérifie tout aussi bien hors du cas des trois grandes métropoles. Du tableau des sections que nous avons dressé plus haut, ressort immédiatement un fait évident. C'est essentiellement dans les régions textiles que s'est implantée l'Association : régions rouennaise, rémoise, troyenne, du Nord (Lille-Roubaix-Tourcoing), de l'Est (Mulhouse). Le textile, industrie à la fois traditionnelle et fortement rénovée sous le Second Empire. Mais on remarquera que l'implantation est peut-être la plus forte dans les régions qui ont subi alors le moins de transformations : la Normandie où le travail est encore fortement dispersé, Reims et ses villages environnants...

Au contraire, l'implantation est très faible dans les régions où on peut parler d'industrie vraiment moderne, grande métallurgie et mines du Massif Central ou du Nord. La seule section notable est celle du Creusot, encore celle-ci ne paraît-elle pas avoir pris un développement bien considérable. À Saint-Etienne, l'organisation de la section est le fait, non des mineurs, mais des passementiers. Et cependant ces régions, ces secteurs ont été, en même temps que les autres, agités par de grandes grèves.

On ne se hâtera pas de conclure sur ce problème de l'implantation et du recrutement de l'A.I.T. en France. N'oublions pas que son développement a été prématurément interrompu, et que nos observations portent sur une période extrêmement courte (hypothèse absurde : qu'aurait pu être un développement « normal » de l'Internationale en France, sans les événements catastrophiques des années 1870 et 1871 ?). Manquent aussi et surtout des travaux approfondis sur les catégories ouvrières exactes qui ont été touchées, les résistances que dans certains cas a pu rencontrer le progrès de l'Association. Manquent des analyses précises de la nature de ce prolétariat du Second Empire, que nous venons d'appeler, bien trop vaguement, « de type intermédiaire ». Toutes ces recherches sont en train de se faire ; nous ne proposions ici que des hypothèses de départ.

Idéologie et pratique.

Dans cette seconde période comme dans la première, on a, jusqu'à présent, posé exclusivement le problème en termes d'écoles ; par exemple on a relevé chez les Internationaux français collectivistes les « séquelles » de leur ancien proudhonisme, étudié, à travers quelques hommes, la propagande bakouniniste en France, passé surtout au crible le plus précis les votes des délégués français aux Congrès de Bruxelles, Bâle, ou La Haye, sur les problèmes considérés comme fondamentaux de l'appropriation collective des terres, de l'abolition de l'héritage, ou de l'autorité du Conseil général.

Cette perspective n'est-elle pas déformante, abstraite ? C'est ce que nous-même avions affirmé, partant de l'étude du cas particulier de la section lyonnaise, mais peut-être avec quelque excès, et certaines maladresses. Il nous semble aujourd'hui nécessaire d'apporter quelques nuances à cette affirmation, sans toutefois la rejeter dans son fond.

Nous continuons de penser que l'essentiel n'est pas dans les heurts de tendances, d'écoles idéologiques, surtout sous la forme où ils s'expriment dans les Congrès, très imparfaitement représentatifs, de la Première Internationale. L'essentiel est selon nous une pratique, l'union, ou l'unité ouvrière, en train de naître, de s'affirmer dans la pratique syndicale, qui elle-même débouche sur une idéologie de type nouveau. Ce cheminement d'une pratique à une idéologie est parfaitement exprimé dans deux articles d'Eugène Varlin, parus l'un dans Le Travail, l'autre dans La Marseillaise, qui nous paraissent peut-être les textes les plus importants qui aient été écrits en France sur le mouvement ouvrier de cette période. Ces textes, que nous reproduisons en annexe IX, sont suffisamment explicites pour qu'il ne soit pas besoin de les commenter longuement. Dans sa résistance naturelle à l'oppression sociale, l'ouvrier prend progressivement conscience du rôle fondamental qu'il tient dans la production, et de son appartenance à une collectivité qui doit un jour tenir, qui doit obtenir sa place dans le monde moderne, qui pour le présent, la refuse. L'ouvrier s'associe, s'organise (à court terme, pour la grève, à plus long terme, dans la société coopérative ou la société de résistance). Tout ceci, confusément senti, confusément exprimé déjà en 1848, s'est peu à peu précisé au cours des luttes du Second Empire — tout particulièrement dans le grand mouvement conjoncturel de «résistance» des années 1869-1870 — et s'éclaire à la fin de celui-ci, en débouchant sur un premier syndicalisme. À son tour le syndicalisme, prise de conscience, débouche sur le socialisme, idéologie. C'est très exactement le chemin qu'avait tracé Marx à la Première Internationale, dès son aurore, dans l'Adresse inaugurale, l'idée qu'il exprime encore dans la résolution du Conseil général au Congrès de Genève, sur le syndicalisme :

« L'unique puissance sociale du côté des ouvriers est leur masse. [...] Les syndicats sont nés tout d'abord de tentatives spontanées de la part d'ouvriers pour arracher des conditions de travail contractuelles les élevant au-dessus de la condition de simples esclaves...Cette activité des syndicats n'est pas seulement légitime, elle est nécessaire... Il faut la généraliser en créant des syndicats et en les unissant dans tous les pays... Les syndicats, sans en avoir conscience, sont devenus des foyers d'organisation de la classe ouvrière... (s'ils) sont indispensables pour la guerre d'escarmouches quotidienne entre le capital et le travail, ils sont encore beaucoup plus importants en tant qu'appareils organisés pour hâter l'abolition du système même du salariat. »


Idée qu'il réitère en 1869, dans un entretien avec un syndicaliste allemand :


« Les syndicats sont les écoles du socialisme. C'est dans les syndicats que les ouvriers s'éduquent et deviennent socialistes, parce que tous les jours se mène sous leurs yeux la lutte avec le capital... La grande masse des ouvriers est arrivée à comprendre qu'il faut que sa situation matérielle soit améliorée. Or, une fois la situation matérielle de l'ouvrier améliorée, il peut se consacrer à l'éducation de ses enfants, sa femme et ses enfants n'ont pas besoin d'aller à la fabrique, il peut lui-même davantage cultiver son esprit, mieux soigner son corps, il devient alors socialiste sans s'en douter. »

N'est-ce pas, en d'autres termes, ce que dit aussi Varlin ?

Une étape décisive est franchie, en France, comme en Belgique, après l'avoir été en Angleterre. C'est ce pourquoi il nous paraît qu'il n'est plus possible de parler de préhistoire du mouvement ouvrier socialiste français, qu'il s'agit bien des débuts de son histoire. Tout est désormais de savoir ce que sera concrètement, réellement, ce nouveau socialisme.

Ici commencent les divergences. Mais ces divergences — où l'on retrouve le problème du heurt des écoles —ne se situent qu'à un niveau second.

— Il existe en France, de fortes « séquelles » du proudhonisme, et le mutuellisme est encore une école vivante. Aubry à Rouen, toute sa correspondance en témoigne, est resté profondément proudhonien. A Paris, c'est plus que d'un courant, c'est d'une véritable « fraction » mutuelliste qu'il faut parler, si l'on en croit des renseignements d'origine policière :

 

« La Fédération est formée de deux groupes distincts : les collectivistes et les mutuellistes. Les premiers, au nombre desquels on compte : Avrial, Langevin, Combault, Varlin, Chalain, Malon, Myard, Franquin, etc.. s'occupent presque exclusivement de politique ; ils tiennent leurs séances les lundis. Les seconds, au nombre desquels on remarque Pindy, Chemalé, Langlois, Murât, Guiard, Dauthier, Gautier, Demay, Hamet, Tolain, Camélinat, Perrachon, etc. se réunissent les mardis et vendredis. » Entre mutuellistes et collectivistes, les divergences théoriques sont, on le sait, nombreuses et fortes — mais combien abstraites. Elles n'entament pas l'unanimité dans la pratique syndicale, dont tous sont également partisans.

— Deux dirigeants français de marque, Richard à Lyon, Bastelica à Marseille, ont été séduits par le bakouninisme (pas de traces pratiquement ailleurs : à Paris, Malon, un court moment tenté, s'est très vite éloigné). Nous avons peut-être, dans notre étude sur Lyon, trop sous-estimé le poids de ce bakouninisme. Nous persistons à croire que, toujours au niveau de la pratique syndicale, le mouvement ouvrier n'en a guère été touché. Mais le fait que tout l'encadrement, ou à peu près, de la section soit « contaminé », n'a pas été sans d'importantes conséquences, comme aussi celui que soient facilement séduisantes les outrances révolutionnaires proposées par le socialiste russe.

Bakounine a de l’influence, quoique n’a pas assez de poids à Lyon pour y réussir l'insurrection du 28 septembre 1870. Après 1871, cette influence se fera encore longtemps sentir, à travers les activités d'un Camet (« Camille-Camet-canut ») par exemple.

 

Le problème politique

 

 Finalement, ces divergences théoriques vont tout de même à leur tour retentir au niveau pratique, celui des prises de position politiques. Car le moment est venu, pour la classe ouvrière maintenant organisée, de faire le saut vers la politique — problème auquel s'attellera la Conférence de Londres. Or, en France, la position du prolétariat est sur ce point délicate. Tous les militants sont d'accord sur la nécessité d'une politique ouvrière propre, originale. Cela s'est traduit par la nouvelle tentative, faite aux élections de 1869, de poser des candidatures ouvrières. Celles-ci furent, et ne pouvaient être qu'un échec : le plus chanceux des candidats, Aubry, a obtenu, dans la ire circonscription de Rouen, 826 voix pour 22.220 votants.

Que faire, dès lors, pour greffer la classe ouvrière sur l'arbre politique ? Quelques rares proudhoniens « étroits » survivants, comme Tolain, prêchent encore l'abstention pure et simple. Aubry continue de prôner une politique proprement ouvrière, pure de toute compromission avec la politique bourgeoise, même et surtout radicale. Il y a la solution bakouniniste, pure elle aussi de compromission, l'utopique révolution totale. À Paris, Varlin tire directement de son expérience de syndicaliste — avec, si l'on y tient, quelques traces encore de proudhonisme — l'idée de l'administration des producteurs par les producteurs eux-mêmes : de l'état des syndicats, collectivisme anti-autoritaire (mais qui n'a rien avoir avec celui de Bakounine), solution très proche de celle à laquelle sont aussi parvenus les Internationaux belges, mais qui, pour le présent, est elle aussi utopique et abstraite. Mais en même temps, dans la ville radicale, la ville révolutionnaire, jacobine, les Internationaux parisiens sont poussés par la force des choses à une alliance de plus en plus étroite avec les éléments radicaux révolutionnaires : compromis qu'Aubry  reproche sans cesse à Varlin.

Rien n'est résolu de ces contradictions à la fin de l'Empire ; aucune solution, même d'équilibre, n'est en vue. L'idée de parti politique ouvrier distinct, que va formuler la résolution IX de Londres, est encore loin d'être parvenue à maturité en France.

 

Les événements révolutionnaires de 1870-1871

 

Nous ne dirons que quelques mots du rôle de l'Internationale dans la période de la guerre et de la Commune. Les événements de ces quelques mois sont-ils un couronnement, ou une cassure ? L'histoire ne s'en pourrait faire que dans un cadre infiniment plus large.

— L'Internationale française sortait très affaiblie de la dernière persécution impériale. Dans cette situation de faiblesse, elle n'est plus, elle ne peut plus être, au moment du 4 septembre, une force réellement originale ou décisive. Les circonstances y poussant, elle passe partout alliance étroite avec les éléments radicaux d'opposition à l'Empire, puis à la trop bourgeoise république. Alliance inévitable, qui achève ce qui avait été commencé à Paris dans les derniers mois de l'Empire ; mais on ne peut plus parler désormais de politique socialiste propre (ou de son ébauche) : celle-ci se met à la remorque de la politique jacobine traditionnelle. A Paris, les Internationaux se mêlent aux blanquistes, aux jacobins, aux simples républicains de gauche, dans le cadre du Comité central des Vingt arrondissements (22). A Marseille, la section se fond dans la Ligue du Sud-Ouest (23). Même chose à Rouen, où Aubry se résout au compromis, malgré sa vieille méfiance (24) ; à Brest.Le seul cas de Lyon présente quelque originalité, avec la tentative révolutionnaire bakouniniste du 28 septembre ; mais là encore, l'évolution ultérieure ramène très vite au simple radicalisme.

—  Vient la Commune de Paris. L'Internationale parisienne n'a joué pratiquement aucun rôle dans le déclenchement de l'insurrection (et de même les mouvements qui l'accompagnent en province sont de style bien plus radical, jacobin, que socialiste) (25). Au sein du Conseil de la Commune, les Internationaux font pour la plupart partie de la « minorité » ; l'initiative ne leur appartient pas, mais à une « majorité » qui se contente de refaire une révolution d'ancien style.

 

A l'actif cependant des Internationaux, deux choses :

—  Toute l'œuvre du ministère du Travail de la Commune, de la Commission du Travail et de l'Echange. Œuvre plus considérable (au moins dans ses projets) qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Dans le cadre du décret bien connu du 16 avril 1871, les ateliers abandonnés sont confisqués, remis aux syndicats. Il s'agissait là — nous le savons par les archives de la Commission — du prélude à une opération de dépossession totale des propriétaires capitalistes, et de généralisation de la gestion ouvrière. C'est la solution que proposait Varlin, dans le texte cité plus haut.

—  L'ébauche encore bien incertaine d'une solution du problème politique, dans la « Déclaration de la Commune au peuple français ». Texte confus, où

se mêlent des influences diverses contradictoires. C'est cependant sur ce texte que Marx fait fond pour rédiger sa Guerre civile, transfigurant la timide expérience du prolétariat parisien.

Sauf quelques séquelles peu significatives, l'histoire de l'Internationale française s'achève avec l'échec de la Commune et l'atroce répression qui suit. Elle fut une étape limitée, mais importante, de l'histoire du socialisme français. Une prise de conscience décisive s'est faite. Sans doute les Internationaux français étaient-ils loin encore d'être en mesure de surmonter leurs contradictions face au problème politique : tout au moins leurs efforts n'ont-ils pas peu contribué à la cristallisation de la théorie marxiste de l'Etat. Mais la répression de 1871, une décennie d'ordre moral et social, ont détruit l'œuvre accomplie, et il faudra tout recommencer, ou à peu près, dans des conditions différentes. C'est ce qui explique sans doute l'oubli dans lequel on a trop longtemps tenu une période pourtant déjà si féconde.

 

NOTES

 

(1)  Ont participé aux recherches J. Maitron, secrétaire de l'Institut Français d'Histoire Sociale, M. Boivin, pour la section de Rouen, A. Olivesi, pour la section de Marseille, U. Thevenon, pour la section de Saint-Etienne. J. Rougerie, qui s'est occupé des sections de Paris et de Lyon, a également assuré la rédaction de ce rapport.

(2) Enquête   parlementaire sur l'insurrection, dit  18 mars  1871.  Paris,1871. Reproduction de  divers rapports émanant des  Premiers présidents de Cours d’appel, des  préfets et des chefs de légions de gendarmerie. Archives   nationales   (archives  de  l'Assemblée  nationale   et  du Sénat), cartons C 2880 et suivants

(3) Archives nationales, (archives de l’Assemblée nationale et du Sénat) cartons C 2880 et suivants.

(4) Cf. Jules Puech, Le proudhonisme dans l‘Association Internationale des Travailleurs.  Le livre ne traite que de la période 1865-1866

(5)  Archives  de  l'Istituto  Gg.   Feltrinelli.

(6) Cf. sur ce point : Jean Gaumont. Histoire générale de la coopération en France, tome I. Paris, 1924.

(7)  E. E. Fribourg. L'internationale, p. 148.

(8)  Troisième procès de l'A.I.T. à Paris, p. 203.

(9) J. Rougerie.  « La Première Internationale à Lyon », Annali dell'Istitutito Gg. Feltrinelli, 1961.

(10)  Cf. sur cette société J. Gaumonï, op. cit., p. 612 sq.

(11) B. Malon. « Les Collectivistes français » Revue socialiste, mars 1887, p.  223 et 224.

(12). Rougerie, art. cité.

(13) E.-E. Fribourg. Quelques mots d'explication pour un fait personnel.

(14) Cf. J. Gaumont, op. cit., p. 527-529.

(15) Projet que nous ne connaissons d’ailleurs que par Fribourg.

(16) Brochure anonyme, peut-être l’œuvre de l’avocat général Aulois, intitulée Association Internationale des Travailleurs, Paris 1870

(17) M.Boivin. « La Fédération ouvrière rouennaise et les événements de 1870-1871 » Revue d'Histoire économique et sociale, 1962, n° 3, p. 323.

(18) A. Thomachot. « Les Chambres syndicales ouvrières. La Commune »,

Revue socialiste (Genève), juillet 1874, p. 18-23.

(19)  Cf. F. L'Huillier. La lutte ouvrière à la fin du Second Empire. Paris, 1957.

(20)  Cf. notamment la récente thèse (dactylographiée, à paraître) de Rémi Gossez sur le mouvement ouvrier à Paris sous la Seconde République.

(21) Enquête sur l'insurrection du 18 mars. Rapport du préfet de la Seine-

Inférieure, C2880.

(22)   Cf. J. Dautry, L. Scheler. Le Comité central républicain des Vingt arrondissements de Paris, d'après les papiers inédits de Constant Martin. Paris, 1960.

(23)   A. Olivesi. La Commune de 1871 à Marseille et ses origines. Paris, 1950.

(24)   M. Boivin, art. cité.

(25)   Cf. dans l'ouvrage collectif publié sous la direction de J. Bruhat, J. Dautry, E. Tersen, La Commune de 1871, Paris, 1961, le chapitre consacré aux mouvements insurrectionnels en province, rédigé par Jean Bouvier.

 

 

ANNEXES

 

I. Bibliographie.

 

Nous ne retenons ici exclusivement que les travaux qui concernent l'Internationale à strictement parler. On trouverait une bibliographie très complète de l'histoire du mouvement ouvrier en France dans les années 1860-1870 dans l'excellent ouvrage d'E. Jeloubovskaia, La chute du Second Empire et la naissance de la Troisième République en France. Moscou, Editions en langues étrangères,  1959. Par ailleurs, nous rejetons en annexe II (Sources) un certain nombre d'ouvrages anciens, au titre de témoignages.

 

Section de Paris.

 

J.L.Puech.Le proudhonisme dans l'Association internationale des Travailleurs.Paris,s. d.                                                                                       

Pas d'étude sur la période collectiviste.

 

Section de Lyon.

L'ouvrage de base reste :

Sreten Maritch, Histoire du mouvement social sous le Second Empire à Lyon. 1930.

 

Etudes  particulières  :

 

Maurice Moissonnier. « Première Internationale et courants traditionnels du mouvement ouvrier à Lyon ». Cahiers Internationaux, n° 118, mai-juin 1961.

 

J. Rougerie. « La Première Internationale à Lyon, 1865-1870. Problèmes d'histoire du mouvement ouvrier français », Annali dell'Istituto Giangiacomo Feltrinelli, anno quarto, 1961.

J. Vermorel. « Les travailleurs lyonnais et l'Internationale ». 1ère partie, Revue du lyonnais, 1922, t. VI. 2e partie. Revue des questions pratiques, Droit ouvrier, août-décembre.  1926, t. XXII.

 

Sur les grèves à Lyon et dans la région lyonnaise à la fin du Second Empire :

F. Dutacq. « Les grèves lyonnaises à la fin du Second Empire », La Révolution de 184.8, 1927, n° 139.

P. Léon. « Les grèves de  1867-1870 dans le département de l'Isère », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 1954, t. 1, fasc. 4.

 

Section de Rouen

Marcel Boivin. « La Fédération ouvrière rouennaise et les événements de 1870- 1871 », Revue d'Histoire économique et sociale, 1962, n°s 3 et 4.

 

Section de  Marseille

Pas d'études, mais nombreux renseignements dans :

A. Olivesi. La Commune de 1871 à Marseille et ses origines, Paris, 1950.

 

Section de Bordeaux

G. P. Novikova. « La section de Bordeaux de l'Internationale pendant la

guerre franco-prussienne et la Commune de Paris » (en russe), Novaja i novejsaja istorija, i956, n° 2.

 

Section  de  Brest

Jean Maitron. « L'Internationale et la Commune à Brest », Le Mouvement social, 1963, n° 45.

 

II. Sources

 

Nous ne ferons pas mention des documents dont la liste est déjà donnée dans les trois volumes du Répertoire international des sources pour l'étude des mouvements sociaux aux XIXe et XXe siècles consacrés à la Première Internationale. Vol. 1, Presse de l'A. I. T. ; Vol. 2, Actes du Conseil général et des Congrès Vol. 3, Actes des Fédérations et sections nationales.

 

1)   Sources   imprimées

 Association internationale des Travailleurs. Deux brochures anonymes de

1871 (exemplaires au Musée social à Paris). L'une est la reproduction du réquisitoire du Procureur Aulois au Troisième procès de l'Internationale parisienne. L'autre la complète et contient nombre de documents inédits.

Procès de l'A.I. T. Première et deuxième commission du Bureau de Paris, Paris, dans les locaux de l'Association..., juillet 1870 (2e édition).

Troisième procès de l'A. I. T. à Paris, Le Chevalier, 1870.

Les séances officielles de l'Internationale à Paris pendant le siège et pendant la Commune. Paris, E. Lachaud, 1872.

Oscar Testut. L'Internationale (Association internationale des Travailleurs),

son origine, son but, etc., Lyon, 1870.

O. Testut. L'Internationale et le Jacobinisme au ban de l'Europe, 2 vol. Paris,

1872.

O. Testut. Le rôle de l'Internationale depuis le 4 septembre. Paris, 1871. (L'édition de cette petite brochure que possède la Bibliothèque nationale à Paris est reliée avec divers documents originaux, concernant notamment l'Internationale lyonnaise).

E. Villetard. Histoire de l'Internationale, Paris, 1872.

 

2)   Témoignages.

E. E. Fribourg. L'Association internationale des Travailleurs, Paris,   1871.

P. Héligon. Le mouvement ouvrier de 1848 à 1870. Discours prononcé le 19 mars  1880.  Paris,   1880.

B. Malon. "Les collectivistes français". Revue socialiste, 1887, t. 5, mars.

Albert. Richard. « Bakounine et l'Internationale à Lyon », Revue de Paris ; 1ere 1896 . septembr

.A. Richard. « Les débuts du socialisme français », Revue politique et parlementaire, 1897, janvier.

A. Richard. « Les propagateurs de l'Internationale en France », Revue socialiste,  XI,1896,  juin.

Henri Tolain. L'Internationale. Discours prononcé à l'Assemblée nationale.

Séances des 4 et 13 mars 1872.

A. (Thomachot). « Les Chambres syndicales ouvrières », La Commune, Revue socialiste (Genève), juillet 1874.

 

 

3) Archives.

Archives nationales (Paris). Documents originaux ayant servi à l'élaboration de l'Enquête sur les Actes du Gouvernement de la Défense nationale et de l'Enquête

sur l'insurrection du 18 mars 1871. Série C (archives de l'Assemblée nationale et du Sénat) cartons 2.880 et suivants.

Archives de la Préfecture de police, Paris. Papiers d'Oscar Testut.

Archives municipales de Lyon. Série I 2.

Archives départementales de Lyon. Papiers d'Oscar Testut.

Archives départementales des Bouches-du-Rhône. Série M 6.

Archives départementales de la Seine-Maritime. Série M.

Institut G. Feltrinelli (Milan). Dossier d'environ 200 pièces.

Institut International d'Histoire Sociale.

•   Minutes du Conseil général.

•   Fonds  Vésinier.

•   Fonds Jung.

•   Correspondance de Marx.

Institut Français d'Histoire Sociale. Fonds Varlin.

 

 

III.   Renseignements numériques sur les sections françaises dans la

période   1865-1868.

 

Paris : 500 membres en août 1865, 1.200 en août 1866, 600 en août 1867,b700, à la veille du premier procès (d'après Fribourg) . Mais d'après les Minutes ;du Conseil général, Paris ne compterait que 300 membres en décembre 1867 (séance du 17 décembre).

Lyon : 500 membres environ en 1866.

Fleurieu-sur-Saône : 107 membres au Ier janvier 1867 (Minutes).

Tournon : 36 membres au moment de sa fondation (10 juin 1867, Minutes).

Vienne : 52 membres au moment de sa fondation (août 1866, Minutes). 5 à

600 membres au moment du Congrès de Lausanne.

Rouen : 21 membres en mars 1867.

Marseille : une vingtaine de membres au moment de sa fondation (juillet

1866) ; 280 membres annoncés au Conseil général le 11 février 1868.

Amiens : une vingtaine de membres en 1867.

Bordeaux : 24 membres en juillet 1867, 57 au moment du Congrès de Lausanne.

Castelnaudary : 10 à 12 membres au maximum.

Granville : 30 membres en avril 1866.

Roubaix : 12 membres en 1867.

IV.   Pièce émanant de la section parisienne, du mois de février  1865

(I. I. S. G., Archives Vésinier).

 

« Les soussignés membres de l'A. I. T. résidant à Paris, en se renfermant strictement dans les statuts provisoires émanant de la Commission centrale siégeant à Londres, notamment dans le premier paragraphe ainsi conçu : « Considérant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à créer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs déclarent qu'ils acceptent avec reconnaissance le concours désintéressé de tous les démocrates ; mais que voulant conserver à l'A. I. T. et au futur congrès son caractère essentiellement ouvrier déclarent en outre qu'aucun autre qu'un ouvrier ne pourra pour Paris exercer de fonctions nominatives dans ladite   Association   et approuvent de tous point, la conduite tenue jusqu'à ce jour par leurs trois correspondants Fribourg,Tolain,  Limousin. »

 

Z. Camélinat, monteur en bronze,

Werner, ébéniste,

A.   Murat,   mécanicien,

Aug. Bibal,  chemisier,

Murat,  tisseur,

Vespierre, monteur en bronze,

G. Perrachon, monteur en bronze,

Ed. Hurtaud, étudiant en médecine,

Lamendeau, étudiant en médecine,

Guiffot, étudiant en médecine, gérant de la Rive gauche,

Émile Richard étudiant en médecine,

Debock, typographe,

Sauzais,   avocat,

Illisible,  tourneur,

J.-J. Blanc, typographe,

Aubert Jean, mécanicien,

Niemann, sculpteur,

Revenu, peintre sur porcelaine,

Ch. Limousin (fils) imprimeur,

Jules Ducrocq, étudiant en médecine,

V. Guiard, monteur en bronze,

Illisible,   comptable.

Laneulle,  monteur en bronze,

Kin,  monteur en bronze,

Loy, ouvrier passementier,

Lancelin, ouvrier relieur,

Moret, typographe,

Petit, fabricant d'articles de fumisterie,

Varlin, ouvrier relieur,

A. Bourdon, ouvrier graveur,

Maussire,  ébéniste,

Reid, bottier.

V.   Professions des membres des sections de Caen et environs

Caen : 1 avocat, 2 peintres en bâtiment, 1 marbrier,   1  basculeur,   1 graveur, 1  statuaire, 1 sculpteur, 6 tailleurs, 1 coiffeur, 1 cordonnier, 1 coutelier, 2 marchands de poisson, 1 marchand de parapluies, 1 marchand de vins, 1 marchand de glaces, 1 marchand de meubles, 1 marchand de sacs en papier, 1 marchand de fer, 1 photographe, 2 dentistes.

Condé : 1 ébéniste, 1 horloger, 1 ouvrier tailleur, 1 ouvrier teinturier, 1 employé de commerce,  1 fabricant de tissus, 2 cafetiers, 2 pasteurs,  1 sans profession.

Lisieux : 1 plâtrier, 2 ouvriers en chambre, 1 lithographe, 1 ouvrier de fabrique, 2 contremaîtres, 1 teneur de livres, 1 photographe.

 

VI.   Projet  d'une  « Fédération  du  travail »  a  Paris,   reproduit  dans le Courrier français du 12 août 1867

Mouvement coopératif, Fédération du travail

 

Considérant :

Que le mouvement qui s'accomplit au sein de la classe travailleuse a pour but d'élever le prolétaire au rang de producteur libre, c'est-à-dire de possesseur de ses outils, et matières premières, disposant ainsi de la totalité de son produit sans avoir à subir, comme par le passé, la prélibation capitaliste ;

Que l'intérêt du capital grève la production et l'échange de frais énormes, et que l'ouvrier, pour racheter son produit, doit, en sus du remboursement des matières premières, abandonner encore une somme de salaire supérieure à celle qu'il a reçue pour ce même produit ;

Que les dîmes féodales, abolies en 89, ont été reconstituées et menacent en s'élevant chaque jour davantage, de ramener l'ouvrier à son ancienne condition ;

Que le parasitisme que favorise un tel état de choses rend la position de l'ouvrier plus précaire encore, et l'oblige souvent à avoir recours à la grève pour mettre son salaire de niveau avec les besoins les plus urgents de la vie journalière ;

Que les rapports du travail et du capital n'ayant plus la justice pour base, prennent le caractère d'un conflit permanent et deviennent pour la société une cause de malaise perpétuel ;

Que la base de l'échange, qui est la mutualité ou la réciprocité des services, est chaque jour violée, que l'arbitraire et le bon plaisir, nous conduisent fatalement, comme producteurs, à l'état de machines, comme consommateurs à la misère ;

Que cette situation ne saurait se prolonger sans amener dans les relations sociales des perturbations que nous voudrions prévenir, ou faire cesser ;

 

Considérant, en outre, que les travailleurs, en affirmant leur liberté et leurs droits entendent respecter les droits et la liberté d'autrui ;

 

Votre commission, reconnaissant la nécessité d'unir tous les efforts jusqu'ici isolés, et de grouper, non seulement les individus, mais encore les sociétés créées ou à créer, vous propose de constituer, sous le titre de Fédération du Travail, une société générale de crédit, qui, par la mutualité et la gratuité des prêts, permette aux travailleurs de toutes les professions de s'affranchir des entraves que la puissance capitaliste oppose chaque jour à notre émancipation économique.

 

En conséquence, elle a élaboré, pour servir de base à vos discussions, le projet de statuts qui suit :

Art. 1. Entre toutes les sociétés ouvrières qui adhéreront aux présentes, il est formé une société générale de Crédit mutuel, ayant pour base la réciprocité

et   la   gratuité...

 

[…….]

 

Art. 5. La société a pour but de rendre le crédit accessible à chacun de ses membres, et de permettre ainsi à tous les travailleurs d'arriver à la production sans avoir à subir les exigences et les retenues des détenteurs du numéraire, des outils ou des matières premières ; d'organiser par les soins d'une commission spéciale une enquête comprenant toutes les divisions de l'activité humaine, de façon à ce que chaque société ouvrière, éclairée par l'expérience de toutes les autres, parvienne promptement et sûrement à la constitution rationnelle ; de créer entre tous ces groupes adhérents des liens, qui, en favorisant la production et l'échange direct et réciproque des services ou des produits, fasse disparaître les intermédiaires parasites, et offre au travail un débouché assuré et une  rémunération   équitable [...].

 

VII. Extraits d'une lettre du correspondant de Marseille  Vasseur,

du 14 décembre 1867 (Institut Feltrinelli).

 

« ... Notre ville est peut-être un des centres qui, relativement, ont le plus vivement embrassé le principe de la société dite de Secours mutuels, placée, comme bien vous le savez, sous les plus hauts patronages, puis sous la protection patronymique d'un bienheureux pris dans le martyrologe. Malgré ce, je compte cet engouement comme un symptôme qui à lui seul catégorise parfaitement l'inclination générale de l'ouvrier marseillais. Nul doute que cette idée de « secours mutuels » ramenée à son origine pure, je dirai socialiste, ne nous soit d'un puissant secours pour l'avenir et que le principe d'assurance mutuelle (produit fatal de la généralisation de la pratique coopérative ne trouve dans ces 27 mille adhérents mutualistes par instinct (parce que leur combinaison est éclose en dehors de toute intelligence professionnelle) ses plus fervents adeptes ; mais il faut convenir que des institutions préalables adroitement écartées par les initiateurs doivent préparer ce terrain fertile. La Coopération voilà le point de départ. C'est dans l'atelier (comme dans le cerveau de l'Humanité) que doivent s'élucubrer et se résoudre les questions sociales. Et, il faut le dire, sous le rapport de la Coopération nous sommes encore loin à Marseille, ville commerçante, des résultats donnés par des villes plus industrielles. La plupart des rares sociétés coopératives de production se sont fondées à Marseille avant l'importation dans nos murs du bureau de l'Association internationale, sous l'influence d'économistes-capitalistes dont les conseils pourraient devenir funestes. Mais par la vulgarisation de nos statuts, je crois fermement que toutes les formules hypocrites s'anéantiront devant le bon sens populaire qui commence déjà, quoique faiblement, à fixer sur nous son attention. En grande partie les coopérateurs en vogue (ce n'est pas leur faute) se font inscrire sur nos registres.

Nous nous occupons subsidiairement de la formation d'un cercle neutre où les membres de l'Association se réuniront fraternellement à leurs heures de repos ; dès que ce point de repère sera trouvé, les questions telles que celles des « chambres syndicales », « tribunal arbitral », etc. seront discutées parmi nous et ce sera une expression collective des travailleurs marseillais que nous vous enverrons ».

 

 

VIII. Sociétés ouvrières adhérentes aux quatre grandes fédérations françaises

 

Paris (printemps 1870). Imprimeurs en taille-douce, lithographes, relieurs, mécaniciens, bronziers, menuisiers en bâtiment, peintres en bâtiment, menuisiers en sièges, ébénistes, peintres en céramique, canevassiers, brossiers pour peinture, feuillagistes, orfèvres, bijoutiers, doreurs sur bois, marbriers, tourneurs de chaises, ferblantiers, fondeurs en fer, chapeliers, cordonniers, coupeurs de chaussures, galochiers, passementiers, tisseurs en tous genres, dessinateurs pour tissus,ornemanistes, tapissiers, menuisiers en cadres, taillandiers, tourneurs-repousseurs, ferblantiers, argileurs-mineurs, groupes de la Marmite.

 

Lyon (avril 1870). Chauffeurs-mécaniciens, ouvriers sur métaux, sculpteurs, tailleurs de pierre, doreurs, marbriers, graveurs, tanneurs, bronziers, passementiers à la barre, menuisiers en fauteuils, tapissiers, menuisiers, plâtriers, peintres, apprêteurs et teinturiers en chapeaux, tullistes, peigniers, fondeurs, tailleurs, tisseurs, charpentiers, apprêteurs de tulles, relieurs, verriers et cristalliers,   cordonniers.

 

Rouen (1869). Fileurs de laine (Elbeuf, Darnétal, Louviers), fileurs de coton (comité des quatre cantons de Rouen : Saint-Sever, Darnétal, Grand-Couronne, Pavilly), tisserands de bretelles de l'arrondissement de Rouen, tisseurs de calicot de l'arrondissement de Rouen, calicotières de Darnétal, imprimeurs sur indiennes de Darnétal, teinturiers de Darnétal, chauffeurs de Darnétal, charpentiers de Darnétal ; tanneurs et corroyeurs, imprimeurs-lithographes, mécaniciens, plombiers.

 

Marseille (avril 1870). Maçons, tailleurs de pierre, paveurs, menuisiers, layetiers, vanniers, tailleurs d'habit, cordonniers, boulangers, marins, graveurs, peintres en bâtiments, mécaniciens, chaudronniers, serruriers, fondeurs.

 

IX. Deux articles de Varlin

 

1) Grève et résistance. Le Travail, n° 22, 31 octobre 1869.

 

« La grève, la résistance du travail contre le capital, est la grande préoccupation du moment pour tous les travailleurs.

De tous côtés, dans toutes les professions, dans tous les pays, les grèves surgissent dans des propositions démesurées. Que veut dire ce mouvement ?   Où nous   conduit-il ?

Les travailleurs qui, depuis quelques années, se sont groupés, ont créé des sociétés de solidarité, de résistance, des chambres syndicales, et pour organiser la revendication du prolétariat moderne, font de suprêmes efforts pour conseiller, guider, et aider ceux qui actuellement se laissent entraîner comme par un courant irrésistible, sans s'être préparés, sans avoir calculé les chances de succès ni réfléchi aux conséquences de leur acte, parviendront-ils à maîtriser cette situation ?

En tout cas, les efforts qu'ils y consacrent, prouvent l'importance qu'ils attachent à ce mouvement.

Le peuple a soif d'une répartition plus juste de la production générale ; il veut participer aux avantages que la science ait mis au service de l'industrie, et qu'une minorité de la population a accaparé et prétend conserver pour elle seule. En un mot, c'est la question sociale qui s'impose et qui veut être résolue.

Est-ce la grève qui doit la résoudre ? Non, tout au moins sous sa forme actuelle. Plus tard nous verrons.

Aujourd'hui, en présence de l'acharnement que les détenteurs des capitaux mettent à défendre leurs privilèges, la grève n'est qu'un cercle vicieux, dans lequel nos efforts semblent tourner indéfiniment. Le travailleur demande une augmentation de salaires pour répondre à la cherté créée par la spéculation ; les spéculateurs répondent à l'augmentation du prix de la main-d'œuvre par une nouvelle élévation de la valeur des produits. Et ainsi de suite, les salaires et les produits s'élèvent sans cesse.

Pourquoi des ouvriers dévoués, actifs et intelligents, consacrent-ils donc toute leur énergie, toute l'influence qu'ils sont susceptibles d'avoir sur leurs camarades à poursuivre ce mouvement qu'ils savent être sans issue ? C'est que pour eux la question préalable à toute réforme sociale, c'est l'organisation des forces révolutionnaires du travail.

Ce n'est pas tant la légère augmentation de salaires, la petite amélioration des conditions du travail qui nous préoccupent dans toutes les grèves qui se produisent, tout cela n'est que secondaire : ce sont des palliatifs bons à obtenir en attendant mieux ; mais le but suprême de nos efforts, c'est le groupement, des travailleurs et leur solidarisation.

Jusqu'alors, nous avons été mal menés, exploités à merci parce que nous étions divisés et sans force ; aujourd'hui, on commence à compter avec nous, nous pouvons déjà nous défendre ; c'est l'époque de la résistance. Bientôt quand nous serons tous unis, que nous pourrons nous appuyer les uns sur les autres, alors, comme nous serons les plus nombreux et comme après tout la production tout entière sera le résultat de notre labeur, nous pourrons exiger, en fait comme en droit, la jouissance de la totalité du produit de notre travail, et ce sera justice.

Alors les parasites devront disparaître de la surface du globe ; ils devront s'ils veulent vivre, se transformer en producteurs, en hommes utiles... Ce qu'il importe avant tout et par-dessus tout, c'est que les travailleurs soient organisés... Le mouvement est en bonne voie ; dans toutes les branches de l'activité humaine on commence à s'unir. Les ouvriers industriels ne sont plus

les seuls à ressentir ce besoin d'organisation. Les employés de commerce d'abord ont suivi notre exemple, que semblent vouloir suivre également les employés, d'administration : télégraphe, postes, chemin de fer, etc..

Pour que nous puissions envisager sans crainte l'avenir gros d'orages, il faut que tous les travailleurs se sentent solidaires. »

 

 

2) Les Sociétés ouvrières. La Marseillaise, n° 81, 11 mars 1870.

 

« Pendant que nos hommes d'état essayent de substituer un gouvernement parlementaire et libéral (style Orléans) au régime du gouvernement personnel, et espèrent ainsi détourner la Révolution qui s'avance menaçante pour leurs privilèges ; nous, socialistes, qui, par expérience, savons que toutes les vieilles formes politiques sont impuissantes à satisfaire les revendications populaires, nous devons, tout en profitant des fautes et des maladresses de nos adversaires,, hâter l'heure de la délivrance. Nous devons nous employer activement à préparer les éléments d'organisation de la société future, afin de rendre plus facile et plus certaine l'œuvre de transformation sociale qui s'impose à la Révolution.

Jusqu'alors, les états politiques n'ont été, pour ainsi dire, que la continuation du régime de conquête, qui a présidé à l'établissement de l'autorité et à l'asservissement des masses... C'est toujours l'autorité chargée de maintenir les populations dans le respect de la loi établie au profit de quelques-uns. Cette autorité peut être plus ou moins rigide, plus ou moins arbitraire, mais cela ne change pas la base des relations économiques, et les travailleurs restent toujours à la merci des détenteurs du capital.

Pour être définitive, la révolution prochaine ne doit pas s'arrêter à un simple changement d'étiquette gouvernementale et à quelques réformes de détail [...] La société ne peut plus laisser à l'arbitraire des privilégiés de la naissance ou de la réussite, la disposition de la richesse publique ; produit du travail collectif» elle ne peut être employée qu'au profit de la collectivité [...] Mais cette richesse sociale ne peut assurer le bien-être de l'humanité qu'à condition d'être mise en œuvre par le travail.

Si donc le capitaliste, industriel ou commerçant, ne doit plus disposer arbitrairement des capitaux collectifs, qui donc les fera fructifier à l'avantage de tous ?

A moins de vouloir tout ramener à un état centralisateur et autoritaire, qui nommerait les directeurs d'usine, de manufactures, de comptoirs de répartition, lesquels directeurs nommeraient à leur tour les sous-directeurs, contremaîtres, etc.. et d'arriver ainsi à une organisation hiérarchique de haut

en bas du travail, dans laquelle le travailleur ne serait plus qu'un engrenage inconscient, sans liberté ni initiative, à moins de cela nous sommes forcés d'admettre que les travailleurs eux-mêmes doivent avoir la. libre disposition, la possession de leurs instruments de travail, sous la condition d'apporter à l'échange leurs produits au prix de revient, afin qu'il y ait réciprocité de service entre les travailleurs des différentes spécialités.

C'est à cette idée que tendent à se rallier la plupart des travailleurs qui depuis quelques années poursuivent énergiquement l'affranchissement de leur classe. C'est celle qui a prévalu dans les différents congrès de l'A. I. T.

Mais il ne faut pas croire qu'une telle organisation puisse facilement s'improviser en tous points. Il ne suffit pas pour cela de quelques hommes intelligents, dévoués, énergiques ; il faut surtout que les travailleurs, appelés ainsi à travailler ensemble, librement et sur le pied d'égalité respective, soient déjà préparés à la vie sociale.

Une des plus grandes difficultés que les fondateurs de sociétés de tous genres, tentées depuis quelques années, ont rencontrée, c'est l'esprit d'individualisme, développé à l'excès chez la plupart des hommes, et même chez ceux qui comprennent que par l'association seulement les travailleurs peuvent améliorer les conditions de leur existence, et espérer leur affranchissement.

Eh bien ! Les sociétés ouvrières, sous quelques formes qu'elles existent actuellement, ont déjà cet immense avantage d'habituer les hommes à la vie de société, et de les préparer ainsi pour une organisation sociale plus étendue. Elles les habituent, non seulement à s'accorder ou à s'entendre, mais encore à s'occuper de leurs affaires, à s'organiser, à discuter, à raisonner de leurs intérêts matériels et moraux, et toujours au point de vue collectif, puisque leur intérêt personnel individuel, direct, disparaît dès qu'ils font partie d'une collectivité.

Joint aux avantages que chacune de ces sociétés peut procurer à ses membres, il y a par ce fait du développement de la sociabilité, de quoi les faire recommander toutes par les citoyens qui aspirent à l'avènement du socialisme.

Mais les sociétés corporatives (résistance, solidarité, syndicat) méritent surtout nos encouragements et nos sympathies, car ce sont elles qui forment les éléments naturels de l'édification sociale de l'avenir ; ce sont celles qui pourront facilement se transformer en association de producteurs ; ce sont elles qui pourront mettre en œuvre l'outillage social et l'organisation de la production.

Beaucoup de leurs membres, souvent, sont inconscients au début du rôle

que ces sociétés sont appelées à remplir dans l'avenir ; ils ne songent d'abord qu'à résister à l'exploitation du capital, ou à obtenir quelques améliorations de détail ; mais bientôt les rudes efforts qu'ils ont à faire, pour aboutir à des palliatifs insuffisants ou quelquefois même, à des résultats négatifs, les amènent fatalement à rechercher les réformes radicales qui peuvent les affranchir de l'oppression capitaliste. Alors ils étudient les questions sociales et se font représenter aux Congrès ouvriers... »

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