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Mil Huit Cent Soixante et Onze

Mil huit cent soixante-et-onze

La Commune de 1871.Actes du Colloque universitaire de Paris pour la commémoration du centenaire, Paris les 21, 22, 23 mai 1971.
Le Mouvement social, n° 79, avril-juin 1972
 
# Ce rapport vient à  la suite des deux rapports, d'Albert Soboul :  L'an deux, et Rémi Gossez : Mil Huit Cent Quarante Huit.
 
Tradition, création en 1871 ! Achevant (je ne prétends certes pas le clore) ce rapport « à plusieurs voix », ce cycle d'exposés sur notre mouvement révolutionnaire au XIXe siècle - cycle n'est-il pas le mot qui s'impose, en ce siècle régulièrement parcouru d'ondes révolutionnaires, fait d'une seule grande onde longue révolutionnaire ? et voilà une réalité qu'il est pour l'historien passionnant de tenter d'expliquer (1), — il me semble que je n'aperçois plus que les difficultés de l'entreprise que nous avons conçue. Au mépris de toute rhétorique, je me sens contraint d'abattre de suite mon jeu.
La tradition, en 1871, je la vois clairement, je la vois, diront certains, trop bien, trop lourde : cet héritage (façonné naturellement, modifié, gauchi, mais pour l'essentiel intact) qu'on redécouvre inlassablement dans les actes, les pensées, les gestes des hommes de la Commune, de haut en bas, ce souvenir qu'on retrouve constant, en strates superposées, en surimpression, de toutes les révolutions, toutes les « émotions » populaires qui ont précédé, au premier chef naturellement celui, ceux de la Grande Révolution qui fut, selon le mot de Michelet, non pas révolution mais « fondation », qui forme, comme l'a dit si bien Louis Girard, le « niveau de base » du XIX° siècle tout entier, l'événement qui, pour Louis Chevalier, a « sanctifié » le passé. (2)
 
La création, la novation en revanche, qu'elles me semblent plus difficiles à cerner ! Une banalité première : la Commune n'a vécu que soixante-douze jours, son assemblée n'a eu que quelques semaines pour œuvrer ; qu'inventer, que réaliser en si peu ? Et puis, en ces trois mois mêmes ou à peine, tradition et novation se mêlent intimement, indiscernablement : au XIXe siècle, la Révolution, comme la République qui est sa sœur jumelle, est « une et indivisible ».
 
Tradition, création : il y a manière et manière de décrire le phénomène. Il en est une que j'exclus d'emblée ; elle nous aurait pourtant rendu sûrement la tâche plus commode, et nous en aurions terminé à peu près tout de suite. Dans la Commune deux tendances, deux camps, une « majorité », une « minorité » qui se sont brutalement opposées, notamment lorsqu'il s'est agi de décider début mai
de la formation d'un Comité de Salut public - l'organisme caractéristique de la grande tradition -, mais aussi en bien d'autres circonstances. On pourrait commodément trouver ici l'ancien, là le neuf. Je cite Martial Delpit, qui fut rapporteur général de la Commission parlementaire d'enquête sur l'insurrection du 18 mars :
« Deux grands partis divisaient la Commune, les jacobins ou blanquistes qui [...] prenaient pour type la Commune de 1792 [...], la dictature [...] concentrant tous les pouvoirs et s'imposant à la France entière. Pour les sectaires de l'Internationale, la Commune [...]était une première satisfaction aux aspirations des classes ouvrières, un être collectif concentrant toutes les forces sociales, possédant le sol et l'industrie et distribuant, pour l'exploitation de l'un et de l'autre, les rôles et les profits entre les adeptes [...]. » (3)
Cela n'est bien entendu pas absolument inexact, et j'y reviendrai. Les Communeux eux-mêmes ont souligné l'existence et l'importance de ce douloureux clivage, qui n'a cessé ensuite, dans les temps débilitants de l'exil, de se durcir (mais souvent pour des raisons autres, postérieures, qui ne sont pas ici de mon propos).
C'est sur cette hypothèse de deux (de trois, en fait, car on devrait en bonne rigueur distinguer jacobins et blanquistes) « partis » divisant la Commune que Ch. Rihs a bâti tout un livre consacré aux « doctrines de la Commune ». (4) Mais pas plus que les histoires rétroactives, je n'aime les étiquettes précises et strictes ; à trop systématiser, ne perd-on pas de vue gravement la réalité ? Les jacobins sont dictatoriaux, centralisateurs ?
« Souveraineté communale ; plus de préfecture ni de département ; affranchissement, émancipation, autonomie de la Commune reconstituée égalitairement, s'administrant librement, ayant vie, force et volonté [...]. » (5)
Le texte émane, au début des années 1850, de l'organisation d'émigrés qui a pris nom de  « Commune révolutionnaire » : la première des signatures, au bas, est celle de Félix Pyat, l'un des plus actifs chefs de file assurément du jacobinisme de 1871. Je ne m'attarderai pas de ce côté, dans ce camp, sinon pour rappeler encore que la déclaration « Au Peuple français » du 19 avril — ce testament fédéraliste de la Commune — a été votée à l'unanimité moins une voix, que, si le jacobin de pur-sang qu'était Delescluze n'en est peut-être pas tout entier l'auteur, comme le suggère Vallès (6), il y a assurément largement mis la main.
 
Allons en face chez les Internationaux, qui sont principalement pour Charles Rihs (et bien d'autres) des proudhoniens, teintés sûrement de bakouninisme, en ce sens (qu'il resterait à discuter) novateurs. Que de preuves ne pourrait-on accumuler de leur « traditionalisme » ? Ils ont été les premiers à retrouver la langue, les mots mêmes de la Grande Révolution, dans leur déclaration « Au Peuple allemand » du soir du 4 septembre 1870 :
 
« Par la voix de 38 millions d'êtres, animés du même sentiment patriotique et révolutionnaire, nous te répétons ce que nous déclarions à l'Europe coalisée en 1793 :
Le Peuple français ne fait point la paix avec l'ennemi qui occupe son territoire.
Le Peuple français est l'ami et l'allié de tous les peuples libres.
Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nations ;
il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien. [...] »
 
Ce sont là, sauf erreur, les termes exacts de l'article 121 de la Constitution de l'an I.
 
Ou bien ce texte, du 29 avril 1871 :
 
« Aujourd'hui, citoyens, vous êtes en présence de deux programmes :
Le premier, celui des royalistes de Versailles, conduits par la chouannerie légitimiste et dominés par les généraux de coup d'état [...].
L'autre programme, citoyens, c'est celui pour lequel vous avez fait trois révolutions [...]. C'est la revendication des Droits de l'Homme [...].
Allons ! pas d'inutiles. Que les femmes consolent les blessés ; que les vieillards encouragent les jeunes gens ; que les hommes valides ne regardent pas à quelques années de près pour suivre leurs frères et partager leur péril [...]. »

Est-ce que cela ne sonne pas comme les paroles de Barère à la Convention le 23 août 1793 ? (7). Ce texte est celui d'une affiche apposée par la municipalité communaliste du XVIIe arrondissement, des Batignolles, tout entière composée d'Internationaux ; au même moment d'ailleurs, la mairie du XVIIIe contigu, celle de Montmartre, plutôt portée pour sa part vers le blanquisme, lance la même proclamation.

Tout autant, tout aussi bien que les autres Communards, les Internationaux invoquent constamment « nos pères », de 89, 92, 93.
« Oui, déclare quelque part dans ses Mémoires Paul Martine, nous étions bien les fils des hommes de 93, les héritiers directs des jacobins les plus résolus, des montagnards les plus déterminés ! ». (8)

Martine est membre de la section de l'Internationale des Batignolles, depuis le 18 février 1871. Et parlons un peu de ce Comité de Salut public, autour duquel on entend faire un tel clivage. Si l'on veut bien compter, on trouve autant, voire davantage, d'Internationaux dans la « majorité » que dans la é minorité ». Le premier peut-être à l'avoir réclamé, ce Comité façon 93, c'est, dès le Siège, au Comité des Vingt arrondissements, Henri Goullé, qui ne sera pas de la Commune, mais qui, secrétaire des séances de son Conseil fédéral, compte parmi les membres les plus actifs et les plus influents de l'A.I.T. parisienne. La création du Comité décidée, il s'en est fait le défenseur inconditionnel dans La Révolution politique et sociale, l'organe quasi officiel de l'Association pendant la Commune :
 
« En 1792, les Droits que le Peuple avait conquis [...] furent en danger d'être perdus. Les hommes dévoués alors à la cause de notre classe eurent recours à ce moyen extrême, de déléguer toutes  les forces vives de la Révolution à quelques citoyens qui, armés  d'un pouvoir illimité, purent, par l'énergie et la netteté de leur  action, sauver nos droits pendant un temps [...]. La Commune  vient de recourir à cette mesure dictée par les circonstances [...].  Nous n'en sommes plus à discuter philosophiquement dans nos  sections. Il faut sauver Paris ! ». (9)
 
Je quitte vite le problème des systématisations doctrinaires de l'histoire de la Commune qui n'est à mes yeux que second. Ce que j'entendais seulement mettre en évidence, offrant déjà nombre de citations où  abondent les mots évocateurs de la grande tradition, Peuple, citoyen, patriote, chouannerie, Droits de l'Homme, énergie..., c'est que, c'est  combien tous les Communeux, qu'il s'agisse des jacobins de droite  lignée, ou bien des jeunes Internationaux, sont adossés à la Révolution, qui est bien pour tous « fondation », « niveau de base ».
Dois-je accumuler d'autres preuves ? La majorité des journaux qui  paraissent en 1871 ont pris des titres qui évoquent immédiatement  le souvenir des années 1789-1793 (La Montagne, Le Salut public,
Le Vengeur...), ou bien, filiation plus nette encore, les empruntent  directement aux feuilles d'alors : Vermorel ressuscite L'Ami du Peuple de Marat, Paschal Grousset La Bouche de Fer ; Lissagaray
relance (avec moins de bonheur) Le Tribun du Peuple. Et puis il  y a d'abord, il y a surtout Le Père Duchêne de Vermersch et Vuillaume, dont seuls ceux qui ne l'ont pas lu peuvent prétendre qu'il est un médiocre plagiat du grand Père Duchesne d'Hébert. Le Père Duchêne, la feuille la plus lue - elle peut tirer jusqu'à 60.000 exemplaires —, la plus écoutée, le meilleur confident du petit peuple parisien. Et tous ces journaux, les analyse-t-on avec soin qu'on y retrouve incessamment le grand langage des anciens temps. S'agissant de mots encore, il est bien sûr celui, fondamental, de Commune.  Il a subi sans doute, au fil des ans, des contaminations diverses,   fouriéristes, cabétistes, proudhoniennes, j'en passe ; mais enfin, de  quelque bord qu'on soit, lorsqu'on dit « Commune » en 1871, c'est  au 10 août 1792 qu'on pense d'abord. (10)

Je n'ai parlé jusqu'à présent que de ceux « d'en haut ». Descendons plus bas, au niveau du peuple (je me retiens de dire encore prolétariat) ; c'est là évidemment qu'il faut aller chercher de façon privilégiée si, et comment s'est continuée, s'est maintenue la tradition révolutionnaire. Ce sont les menus, les « maigres », comme on dit volontiers en 1871 en les opposant aux « gras », qui font les révolutions, qui s'y font tuer.
J'ai esquissé à plusieurs reprises ce portrait du menu Communeux : on me dispensera d'entrer dans trop de détails (11). Il m'est apparu au premier chef comme le Sans-culotte de l'an 79. Et plus je cherche à l'approfondir, à le buriner, ce portrait, plus frappantes, plus totales, m'apparaissent les ressemblances entre l'homme de 1871 et celui de l'an II : je n'ai plus — ou presque — à faire qu'un
plagiat des travaux d'Albert Soboul, de Kare Tonnesson ou de Georges Rudé. Ils me le pardonneront, il est inévitable.

Je reconnais le Communeux à son costume et à son arme, comme son ancêtre. Son costume, l'uniforme de garde national, et qui ne le porte pas est « suspect », terme volontiers employé, autant que celui de réfractaire ; — pour leur part, dans l'iconographie révolutionnaire du temps, la Commune, Paris, la République (la « vraie » République, pas celle de Thiers), portent à peu près toujours le bonnet phrygien. Son arme, un mauvais fusil, peut-être guère plus efficace que la vénérable pique d'antan ; mais il y a surtout que « seuls les citoyens ont le droit d'être en armes dans Paris ». Le mot est de l'an II, j'en trouverais de multiples équivalents en 1871. L'une des revendications fondamentales de la Garde nationale (une des causes occasionnelles aussi de l'insurrection) n'est-elle pas que l'armée (l'armée non citoyenne, honteusement défaite) quitte la capitale et se retire « à vingt lieues au moins » ? Comment se comporte-t-il, ce Communeux, dans la vie de tous les jours ? Il est un patriote prononcé, un républicain exagéré, enragé. Il est un Citoyen, appartenant à la cité-reine qu'est Paris, celle qui dit et qui dicte ses volontés à la France, et cela aussi est un héritage de la Grande Révolution. Qui a déserté Paris au moment de son combat est, terme fréquent lui aussi, un « émigré ». Notons en passant la ressemblance qu'imposent les circonstances : le garde national, c'est « le trente sous », le sans-culotte, c'était « l'homme aux quarante sols » : l'indigence est revenue. Plus profondément, le Communeux est socialement l'homme de travail, du travail. Le brave sans-culotte est « celui qui vit au jour le jour du travail de ses mains », disait l'antique Père Duchesne. Voici que je retrouve, pour désigner le « prolétaire » de 1871, la même définition presque exactement sous la plume d'un rédacteur (un International) du journal Le Prolétaire, organe du XIe arrondissement : : « citoyen vivant au jour le jour. Homme du travail de chaque jour, en premier lieu, bien sûr, le salarié proprement dit, mais aussi bien le petit patron qui travaille à ses côtés, ce qui n'est pas rare, l'employé, encore qu'on témoigne parfois d'une certaine méfiance,en 1871, à l'égard de ceux qu'on appelle, sous la Commune les « courtauds », qu'on appelait pendant la Révolution les « cours-tôt » de boutique.
On n'a pas étudié de façon suffisamment approfondie encore la composition du personnel insurgé de 1871, et d'ailleurs, pour des raisons de sources, une comparaison serait de toute façon difficile avec celle du mouvement populaire au cours de la Révolution (j'essaierai pourtant de revenir sur ce point par un biais). Mais si l'on veut parler chiffres, un détail exemplaire me frappe : l'indéniable concordance qui existe, par exemple, entre le corps des délégués de la Garde nationale, en principe « moteurs » et meneurs d'une insurrection dont on pourrait, ce me semble, les considérer comme un assez bon reflet, et celle des comités populaire révolutionnaires étudiés par A. Soboul. Un cas : celui du IIIe arrondissement, tout à fait populaire (jadis, grossièrement, les sections des Gravilliers, de l'Homme armé, de l'Indivisibilité). Les dix bataillons de l'arrondissement sont tous représentés à la Fédération de la Garde nationale, toutes les compagnies ou presque ont leur élu, un peu plus d'une centaine, et il est possible de préciser avec certitude la situation de soixante-dix-neuf  d'entre eux. Les hommes de travail dominent, appartenant à peu près tous aux traditionnels métiers d'art (ici la bijouterie, l'horlogerie, la gravure…) ; ils sont soixante : quarante-quatre ouvriers salariés et quatorze patrons ou fabricants, deux contremaîtres ; à leurs côtés sept marchands, sept employés. N'approche-t-on pas ici des proportions recueillies par A. Soboul ? J'y pourrais ajouter, entre autres 132 délégués du XIe, 85 du XXe (12) : les rapports ne changent guère, si ce n'est la part supplémentaire faite aux petits rentiers et aux membres des professions libérales, justement présents eux aussi dans les assemblées et comités de sans-culottes. Dirait-on que le Paris peuple, le Paris insurgé a tellement changé ?
Je ne puis m'attarder sur les mentalités profondes. Je rappelle pourtant que le communeux, et avant lui le sans-culotte, « ont des mœurs ». « Il faut, dit Le Père Duchêne de 1871, que le peuple ait des mœurs, le Père Duchène en a bien, lui. »
Autres temps, mêmes moeurs. On prend partout en 1871 des mesures contre les ivrognes (le Père Duchêne ne dépasse jamais, lui, les quelques « chopines »), les prostituées, ceux qui se laissent déchoir. En l'an II, on poursuivait aussi l'ivrogne : « Celui qui cherche à perdre sa raison n'est pas digne d'être républicain. » La Société des Républicaines révolutionnaires voulait que l'on retienne les prostituées dans des maisons nationales où l'on « s'occupe à les purifier au physique et au moral ». (13) La « morale bourgeoise » n'a pas pour autant quoi que ce soit à voir ici. Ainsi de ce « concubinage » que la justice, la justice militaire quand elle va poursuivre les insurgés de 1871, retient à peu de choses près comme un délit. Pour le populaire, c'est une forme de mariage naturel, et les enfants « naturels » qui en sont issus sont tout aussi dignes que les autres que la société nouvelle se préoccupe d'eux. Les sections de l'an II l'avaient fréquemment demandé. Toutes les municipalités communalistes en 1871 ont pris les mesures nécessaires en ce sens. (14)
 
Mais je veux m'attacher davantage au niveau politique, politico-social, essentiel évidemment en cette période de révolution populaire. Les aspirations, les tendances, les revendications (ou bien a contrario les ennemis) des Communeux, de la sans-culotterie de 79, encore une fois, les ayant longuement décrits ailleurs, j'irai vite.
On me permettra, sans pour autant que j'en abuse, de poursuivre encore un peu le jeu des citations que j'ai commencé. Les Communeux veulent la levée en masse, d'abord pour la lutte à outrance
contre l'ennemi de l'extérieur, puis contre ceux de l'intérieur, le royaliste, le chouan versaillais et ses complices. L'énergie, la vigilance - en bas, tous les vrais patriotes vont apprécier la création du Comité de Salut public, quoi qu'en aient les « minoritaires » -, la Terreur naturellement. Celle-ci tout au moins en paroles, mais je ne puis m'empêcher de rapprocher ce propos de la femme Chalandon, de la section de l'Homme armé, pour qui « tout n'irait bien que quand il y aurait des guillotines permanentes dans tous les carrefours de Paris », de celui de cette cantinière du 74e bataillon de la Commune qui demandait à son club « quatre guillotines fonctionnant en permanence » dans son quartier. La déchristianisation, plus accentuée peut-être, plus spontanée qu'elle ne fut en l'an II, du fait des redoutables progrès accomplis dans le temporel par l'Eglise sous le second Empire ; mais si, à Montmartre, le délégué Le Moussu fermait l'église Saint-Pierre « attendu que les prêtres sont des bandits et que les repaires où ils ont assassiné moralement les masses [...] sont les églises », n'y a-t-il pas là comme l'écho des propos du commissaire Sarrette de la section Brutus qui se montrait « avec zèle dans sa section pour la débâcle des prêtres et des églises » ?(15) Qu'on fasse rendre gorge aux commerçants accapareurs qui ont spéculé sur la misère du peuple pendant le Siège ; en l'an III, on se disait que les marchands voyaient enfin « le moment approcher où le peuple éclairé sur leur perfidie va enfin les obliger à se contenter d'un gain honnête ». « Faut-il fusiller tous les riches », demandait un clubiste de 1871 ? le bon patriote Saunier en l'an II parlait de « les égorger tous ». Avant de passer
à l'exécution, on les taxerait en tout cas : en l'an II pour les besoins de la guerre, en 1871, pour leur faire payer l'indemnité des cinq milliards exigée par les Prussiens.

Mais la grande, la fondamentale revendication, c'est celle de la démocratie directe. An II : « Les membres de la Convention ne doivent pas être appelés représentants, mais mandataires du peuple. » 1871 : « Restez dans votre rôle de simples commis [...]. Serviteurs du peuple, ne prenez pas de faux airs de souverains [...]. Le peuple est las des sauveurs ; il entend dorénavant discuter leurs actes. » Commis ! on trouve aussi bien, ou plus fréquemment l'ancien terme de mandataires. Les élus du 26 mars à la Commune ont été le plus souvent chargés d'un « mandat impératif », impliquant contrôle et censure de leurs actes et la possibilité de leur révocation. On n'en vit guère, on n'eut guère le temps d'en voir, en 1871, les effets. Néanmoins quelques-uns de ces mandataires, dans le XVIIe, dans le IVe arrondissement par exemple, acceptèrent volontiers de se plier aux redditions de comptes qu'on exigeait d'eux. On se plaint incessamment dans les clubs que la Commune, le Comité de la Garde nationale « ne soient pas assez contrôlés » ; le 23 mai, un peu tard, les clubistes de Saint-Pierre de Montrouge prononçaient « la déchéance de la Commune parce qu'elle n'était pas assez révolutionnaire ».
 
Démocratie directe ou gouvernement direct, c'est dire aussi gouvernement local, la liberté pour chaque quartier de s'administrer directement, « autonomiquement », comme y avaient exhorté pendant le Siège des militants révolutionnaires que la population parisienne n'avait pas voulu écouter. (16) Avec la Commune, ce fut chose faite, et les sectionnaires de l'an II auraient difficilement pu rêver mieux. Cette vie locale des quartiers, des arrondissements n'est pas toujours tellement bien connue, mais elle est chose essentielle en 1871. Les membres de la Commune supervisaient en principe — quelquefois efficacement — ce qui se passait dans le secteur de la capitale qui les avait désignés. Le plus souvent, des comités locaux les secondaient, les suppléaient, de fait les remplaçaient : comité d'arrondissement de la Garde nationale, comme dans le IVe arrondissement, petites municipalités plus ou moins spontanées, plus ou moins désignées par les membres de la Commune eux-mêmes, composées d'Internationaux dans le XVIIe, de blanquistes dans le XIIIe, de jacobins dans le XIXe »... Et puis les clubs, sis principalement dans les églises, étaient les points, les lieux où se focalisait cette vie politique locale, autonome et critique, clubs tels que les eût souhaités Marat, réunion d'éducation des patriotes par eux-mêmes, afin que « les meilleurs citoyens ne se [laissent] plus étourdir par les bavardages des marchands de parole », réunions également de constante discussion des actes de la Commune et des façons de ses fonctionnaires. Et n'oublions pas, dans les quartiers, la Garde nationale, création encore de la Révolution, qui tend à ressembler trait pour trait à ce que furent les forces armées sectionnaires. La loi d'août 1792 prévoyait que commandants, officiers, sous-officiers seraient élus par tous les citoyens de la section armée. L'élection de tous ses chefs sans exception, n'est-ce pas l'une des premières et des plus redoutables revendications de la Garde de 1871 ?
 
Il faut bien que j'aborde, pour en terminer avec cette tradition de la Grande Révolution, dont le poids, après quatre-vingts ans, est étonnant, certains points qui, dans l'oeuvre de la Commune, ont leur aspect de novation mais qui possèdent aussi bien toute une puissante charge de tradition. Tradition et novation, intimement mêlées, inséparables !Lorsque Vaillant commence à mettre sur pied, en 1871, cette instruction laïque, gratuite et obligatoire (dont il confie d'ailleurs « autonomiquement » la charge aux arrondissements, aux sections de Paris), n'est-ce pas le projet de la Révolution qu'il accomplit, et le voeu des Sans-culottes qui, comme ceux de la section des Lombards, voulaient une éducation « forcée et gratuite » ? Aspect plus fondamental peut-être encore, sur lequel j'insisterai, parlant du neuf en 1871, du socialisme de la Commune, mais que je dois tout de même invoquer dès ici : les Sans-culottes réclamaient le droit à l'assistance ; ils exigeaient aussi le droit au travail. Cordonniers, tailleurs, femmes, sont allés à plusieurs reprises demander à la Convention que l'on ôte le monopole de l'habillement des troupes aux confectionneurs pour le donner aux vrais travailleurs, dans le cadre d'ateliers sectionnaires. La même chose exactement se produit en 1871, pour l'habillement de la Garde nationale, quand la Commune commence à se préoccuper d'organisation du travail. Retenons particulièrement cette déclaration de la Société des Hommes libres, en brumaire an II : « Dans un état où règnent la liberté et l'égalité, les travaux publics sont la propriété de la classe indigente et laborieuse. » Ce sont des mots, presque les mêmes, qu'on entendra prononcer en 1871. Ils pourraient être, ils sont à peu près, non seulement dans la bouche du peuple, mais aussi dans celle de Frankel, délégué à la Commission du Travail.
 
Vivacité, fraîcheur étonnantes donc de la tradition de la Grande Révolution. D'autres d'ailleurs l'ont déjà fortement souligné : Jean Dubois dans son étude lexicologique, si précieuse aux historiens, du vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, quoiqu'il s'en tienne à mon goût à un niveau de langue un peu élevé, celui des écrivains et journalistes -influents sûrement -, négligeant le parler (et la mémoire) de ceux « d'en bas » ; le sociologue Henri Lefebvre, analysant dans son livre sur la proclamation de la Commune la conscience historique comme élément de la conscience de classe ; le socio-historien, s'il permet que je le désigne sous ce terme barbare, André Decouflé dans son travail sur « révolution populaire et pouvoir révolutionnaire » en 1871. (17) Mais cette vivacité de la tradition, on la constate, on la décrit ; il reste à l'expliquer dans ses profondeurs, et il faut bien avouer que tout autant que les autres chercheurs es sciences humaines, l'historien lui-même trouve quelque embarras à le faire. Nous disons tous, depuis Daniel Halévy jusqu'au tout récent livre d'Alice Gérard (18), que la Révolution est devenue « foi » pour les Français, au XIXe siècle, et aussi bien après ; mais, et cela importe surtout au niveau populaire,sous quelles formes, comment, pourquoi ? Pour une telle explication, il faudrait une association étroite de toutes les disciplines, qui est esquissée, mais qui n'est pas vraiment encore en chemin.
 
J'avoue que je n'aime guère les justifications « millénaristes », comme celle qu'invoque, incidemment, André Decouflé, citant, après Halévy, ce texte d'E. Montégut, écrit en août 1871 :
« Il nous est arrivé d'écrire [...] que le peuple est toujours de nature millénaire. En tout temps, en tout lieu, il l'a été, mais nulle part au degré où il l'est en France depuis 89. La Révolution a été pour lui en toute réalité ce grand jugement des nations qui devait précéder le règne des mille années, et depuis lors, il attend l'apparition du Messie promis avec une constance que les plus cruels démentis n'ont pu ébranler [...]. ». (19)

Nous sommes, restons, même, si la chose doit être considérée comme un peu simpliste, dans le séculaire, et c'est plutôt sur ce « nulle part au degré où il l'est en France depuis 89 », sur cette situation historique précise que je préférerais qu'on s'attarde. A. Decouflé, dans sa Sociologie des Révolutions, décèle encore, dans tout mouvement révolutionnaire, des constantes, la spontanéité (ou la fête), un besoin de souveraineté, « pouvoir, dit-il, à la fois absolu et diffus », la vigilance, la violence, et en même temps qu'elles la bonhomie... Et cela assurément est exact. Mais qu'on pousse les choses un rien trop loin, s'agissant par exemple de cette souveraineté populaire spontanée, directe et diffuse, dont la part est si grande en 1871, on risque d'aboutir à des conclusions qui effraient un peu l'historien, homme du court et du moyen termes, aussi bien que du long. Telles celles d'Hannah Arendt, dans son Essai par ailleurs si suggestif sur la Révolution :
« Il s'ensuit que nulle tradition ni révolutionnaire ni prérévolutionnaire ne peut être invoquée pour rendre compte de l'apparition et de la réapparition depuis la Révolution française de ce système des « conseils » [...]. Les dates d'apparition de ces organismes et germes d'un Etat nouveau sont les suivantes : l'année 1870, où la capitale française assiégée, « spontanément, se réorganisa en un corps fédéral miniature » qui, alors, forma le noyau du gouvernement de la Commune [...] ; 1905, où la vague de grèves spontanées en Russie soudain se dote d'une direction politique propre [...] ; la Révolution de 1917 [...] ; les années 1918 et 1919 en Allemagne [...]. Le seul énuméré de ces dates ferait croire à une continuité qui, en fait, n'a jamais existé. C'est précisément cette absence de continuité, de tradition et d'influence organisée qui rend si frappante l'uniformité du phénomène. (20)
 
Discontinuité : un mot qu'il est difficile de faire admettre à l'historien ! il me heurte en tout cas dans le cas précis qui m'occupe, seulement, encore une fois, séculaire, et surtout parisien.
Vigilance et défiance, Terreur, Souveraineté du Peuple, ce sont tout de même les mots exacts, les mots communs de notre première Révolution. Si je me sens capable d'accepter, en très long terme,
les suggestions des sociologues, je suis malgré tout contraint, par-delà un immense niveau de base, de chercher en propre, à Paris - quatre-vingts ans, et dans le même milieu, c'est un trop court terme, « la vie d'un vieillard », disait Blanqui dans La Patrie en Danger, un site révolutionnaire trop circonscrit -, quels sont les moyens, les intermédiaires, quelles sont les « courroies de transmission » précises qui ont assuré dans ce cas particulier permanences et perpétuation de la mémoire. Car si les Communeux refont, si l'on préfère « rejouent » l'an II avec un tel degré d'exactitude, il doit bien y avoir quelque raison « historienne » à cela.
 
Et puis le Siège et ses misères ont ressuscité brutalement quelque chose que les progrès économiques du Second Empire, sa relative prospérité avaient tendu à faire disparaître, bien que le souvenir n'en soit pas si lointain, puisque la dernière remonte aux années 1853-1855 (voire à 1867, où le pain de deux livres était à cinquante centimes) : la très vieille crise de subsistances, avec elle tout son cortège de conséquences, cette « inégalité de pénurie », comme dit E. Labrousse, qui est ressentie plus violemment peut-être que l'inégalité dans la prospérité. Comment les « trente sous », comment ce peuple aux ressources dérisoires, n'auraient-ils pas retrouvé, et avec les mêmes mots qu'autrefois, leur haine toute proche du détenteur des subsistances, du marchand de denrées, de l'accapareur, du monopoleur ; du riche aussi qui avait les moyens de se fournir au marché parallèle, au « marché noir » ? Une vieille faim séculaire a réveillé de vieux instincts, rendu leur vie et leur force à de vieux mots traditionnels.
 
Paris, en outre, n'a pas beaucoup changé, depuis l'an II, dans ses structures sociales, industrielles, guère non plus dans ses structures urbaines, humaines. Je ne tiens pas spécialement à des explications que d'aucuns pourraient qualifier de pauvrement « mécanistes », mais enfin on se doit premièrement de répondre à cette question que soulevait A. Soboul à la dernière page de sa thèse sur
les Sans-culottes en l'an II (21). « Tout au cours du XIXe siècle, artisans et boutiquiers se cramponneront à leur condition. Il serait intéressant à ce titre de préciser quelle est la part qui, des journées de juin 48 à la Commune de 1871, revient soit au prolétariat proprement dit, soit aux catégories de type traditionnel [...]. » Ma réponse en l'occurrence est quasi formelle. De l'an II à 1871, Paris est resté Paris ; une telle ville, en dépit des apparences, pourrait-elle si vite se modifier, dans sa structure et, j'en ai dit quelques mots déjà, dans son comportement. Parlons chiffres d'abord ! Certes, ce qu'on appelle si mal la révolution industrielle l'a touchée déjà, de grosses fabriques, des usines- en réalité surtout sur son pourtour - sont apparues, la hiérarchie ou l'ordre respectifs des métiers industriels sont en train de se modifier. Mais si légèrement ! Je compare, pour ce qui touche les structures du travail, les grandes enquêtes effectuées par la Chambre de Commerce en 1848, 1860, 1872, éliminant pour obtenir une plus grande précision tout ce qui n'est pas à proprement parler métier industriel. En tête, viennent toujours les métiers les plus traditionnels (je n'aime pas le mot artisanal, pas davantage celui de prolétarien, car on est, on reste dans un entre-deux, qu'on peut, si l'on veut, nommer capitalisme commercial, avec ses entrepreneurs, ses sous-traitants, ses salariés, tantôt concentrés, plutôt à domicile : le vêtement, pour plus d'un tiers du total, puis les métiers de Paris, l'article de Paris, des travaux de précision à ceux des métaux précieux, au meuble, au livre... (un gros cinquième). C'est la majorité décisive. Viennent ensuite le bâtiment, actif, mais fluctuant sous le second Empire, traditionnel d'ailleurs aussi bien encore, le métal, le petit métal surtout, un dixième environ chacun... Totalisons ! En 1848, 346.000 salariés pour 58.500 patrons; pour comparaison, en 1860, dans un Paris à peu près équivalent, celui des douze premiers arrondissements nouveaux, 338.000 pour 55.000 ; dans le « grand » Paris, banlieue annexée comprise, 403.000 pour 68.000, et en 1872, 454.000 pour 80.000. Sur ces vingt-deux ans, le rapport des ouvriers aux patrons est toujours resté à peu près de six à un ; il aurait même légèrement décru en 1872. C'est à peu près la proportion qu'A. Soboul admettait dans le Paris travailleur de l'an II.
On m'objectera les travaux d'Haussmann, l'afflux considérable de population qui a entraîné l'annexion de 1860. Mais au vrai que s'est-il passé ? Haussmann n'a guère touché à l'Est de Paris, aux quartiers populaires, sauf pour y tracer ces quelques larges avenues qu'il dit stratégiques. La hausse des loyers aidant, il a voulu décongestionner le centre « dangereux de la capitale » ; de ce fait, il a contraint à l'exil en banlieue, toujours plus à l'Est, les vrais Parisiens, vers Belleville notamment.Mais Belleville, le quartier « rouge » par excellence, un des « Mont Aventin » de la Révolution, c'est le plus parisien, le plus traditionnel des quartiers de Paris (22) : il y a eu simplement transplantation, « transportation » d'une population qui, par ailleurs, regrette sa vraie ville, et cherche à la reconquérir.
 
L'afflux constant d'une population nouvelle ? Si l'on en croit les chiffres imparfaits, mais ici me semble-t-il acceptables, du Rapport Appert, un quart environ des individus arrêtés, soupçonnés d'insurrection, est de souche parisienne. Et les auteurs du temps - Maxime du Camp pour 1871, par exemple - présentent volontiers les insurrections parisiennes comme le fait principalement de ces redoutables immigrés, déclassés, qui sont venus chercher à Paris une chance qu'ils n'ont pas trouvée. Thème commun, mais qui ne répond guère à la réalité ! c'est très rarement de déclassés qu'il s'agit, bien au contraire, et c'est oublier avec quelle rapidité, quelle facilité l'ouvrier venu travailler dans la capitale est « naturalisé » parisien. Tous les auteurs le disent, des contemporains Audiganne ou Martin Nadaud à l'historien Louis Chevalier. (23) Venir à Paris, c'est déjà avoir choisi de rompre avec sa province ; puis le métier, le quartier vous absorbent très vite, la mémoire de la capitale devient vôtre. Quel plus bel exemple de Parisien que le maçon creusois Nadaud, qui a vu 1830, s'est affilié à la Société des Droits de l'Homme, a « fait 1848 », a été exilé par l'Empire, et qui, préfet de la Creuse après le 4 septembre, vient en avril 1871 retrouver Paris et demander à Delescluze de participer à sa Révolution. (24) Et l'on sait quel rôle « contagieux », important ici pour notre propos, ont eu ces migrants dont il est un écho privilégié peut-être, mais tout de même typique.

Je parlais de structures industrielles, humaines, mais aussi urbaines. La Ville même est mémoire, une mémoire collective s'enracine, comme le montrait si bien Halbwachs, dans les « pierres de la cité ». Paris, ce sont des pierres, des monuments, des voies qui perpétuent un souvenir : la Maison commune, l'Hôtel de Ville, coeur de la cité, la place de la Bastille à l'orée du Faubourg Saint-Antoine, avec sa colonne érigée aux martyrs de 1830 et de 1848, autour de laquelle précisément se font, à partir de février 1871, les grandes démonstrations populaires contre la mauvaise République et contre la paix ; le Panthéon, devant lequel, pendant le Siège, le maire républicain Bertillon faisait procéder cérémoniellement à des  « enrôlements volontaires » ; les grands boulevards (même amputés) où l'on défile, sur la trace de bien des cortèges révolutionnaires d'autrefois (25), où l'on se bat aussi, où l'on promenait les cadavres de Février 1848. À l'opposé, l'abominable colonne mal dite Vendôme, la colonne Napoléon, pendant dans les quartiers bourgeois de la colonne populaire de la Bastille, l'infâme Palais, toujours, des Tuileries, la Chapelle expiatoire construite en réparation de l'exécution de Louis XVI... H. Lefebvre, avant lui les militants « situationnistes », ont eu raison de souligner que les monuments de Paris ne sont pas « innocents » (26) : les Communeux vont le montrer.
Preuve encore de cette perpétuation des souvenirs par les pierres, les rues, les quartiers. L'Internationale à Paris s'est formée depuis 1870 en « sections » - le mot même de la Révolution. Et nombre de ces sections portent les noms d'autrefois : rive droite, les sections du Roule, du Faubourg-Montmartre, du Faubourg-Saint-Denis, du Faubourg-du-Nord, Poissonnière, Popincourt ; rive gauche, la section du Jardin-des-Plantes, celle des Gobelins, celle du Panthéon...
On serait bien en peine de les localiser sur une carte du Paris nouveau des vingt arrondissements et des quatre-vingts quartiers, du Paris de 1860 : c'est à celle du Paris sectionnaire d'antan qu'il faut s'en rapporter.

Pour perpétuer les souvenirs, il y a aussi les hommes, les écrits, l'Histoire. On souligne volontiers que la décennie qui a précédé 1871 a été marquée par un très vif regain, une redécouverte de l'Histoire de la Révolution, avec L'Histoire de Saint-Just d'Ernest Hamel, en 1859, suivie de son Histoire de Robes- pierre, avec le Marat de Bougeart, en 1865, l'Anacharsis Cloots de d'Avenel, l'Histoire de la vie de Danton de Robinet, Les Génies de la Liberté de Benjamin Gastineau, Les derniers Montagnards publiés en 1868 par Jules Claretie, avec la réédition par Vermorel en 1866 et 1867 des Classiques de la Révolution, Robespierre, Danton, Vergniaud, Marat. On sait aussi la réhabilitation des Hébertistes par Tridon (et Blanqui) en 1864, puis les imprécations du premier contre la Gironde et les Girondins. Le signe est intéressant. Mais il va de soi qu'il faudrait pouvoir apprécier le degré de diffusion de ces livres. Qu'ils aient atteint une élite républicaine et révolutionnaire, c'est évident, élite non moins évidemment rayonnante (27). Mais les couches populaires ? je ne crois pas que ce soit ainsi qu'on puisse expliquer en profondeur et la mémoire qu'elles ont de la Grande Révolution, et surtout leur « comportement sans-culotte ». On entend pourtant, dans un club peuple, pendant le Siège, un assistant féliciter le citoyen Bougeart, présent à la tribune, d'avoir réhabilité Marat (mais n'en parle-t-il pas seulement par ouï-dire ?). Je suis sûr, en revanche, que l'ouvrier sellier Irénée Dauthier - mais c'est un militant de l'Internationale - a lu la petite brochure sur les Hébertistes de Tridon, sortie pourtant à quelque 1.500 ou 2.000 exemplaires seulement. Dauthier, en 1871, écrit au Père Duchêne pour le féliciter et lui dénoncer les calotins ; il reproduit à l'occasion une longue tirade d'Hébert sur ce sujet maudit. Ce n'est certes pas dans la feuille d'Hébert qu'il a pu la lire : elle est citée in extenso par Tridon (28). Cas extrêmes ? Je crois cependant que le livre d'Histoire n'est pas pour rien ou pour peu dans le maintien de la mémoire révolutionnaire. Dans la bibliothèque idéale qu'il propose à l'ouvrier, Agricol Perdiguier inclut une histoire de la Révolution. Ou bien prenons « l'ouvrier vrai » décrit par Denis Poulot dans Le Sublime : « Il a chez lui l'Histoire de la Grande Révolution, l'Histoire de Dix ans, les Girondins de Lamartine, l'Histoire du Deux Décembre ; on peut dire que l'histoire est sa lecture favorite. » (29)

Nous ne sommes pas très avancés malgré tout dans l'histoire de la culture politique populaire dans la période qui nous concerne, les deux premiers tiers du XIXe siècle. Mais, s'agissant encore d'écrits, il en est un dont on peut dire qu'il est largement connu et répandu, en dépit des ans ; on en parle en 1871 (on en parlait en 1848) dans tous les clubs populaires, on le commente, on l'étudié ; c'est la  « Déclaration des droits de l'Homme » de Robespierre (que ce soit sous sa forme première, plutôt sans doute sous celle, remaniée, qu'a transmise la Société des Droits de l'Homme de la Monarchie de Juillet). Et là, il est expressément question de la souveraineté populaire totale, directe :
 
« La souveraineté réside dans le peuple [...]. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier [...]. Chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de la loi et à la nomination de ses mandataires et de ses agents. Les fonctions publiques sont essentiellement temporaires [...]. Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais rester impunis [...]. »
 
Il y a là, ce me semble, des propositions (peu importent les intentions ou l'action qui furent celles de Robespierre) que le peuple sans-culotte de 1871 a prises réellement à la lettre, dont il a tiré toutes les conséquences. Il en avait d'ailleurs fait de même un moment en 1848.
 
Et enfin il y a les hommes. J'entends déjà ici, entre autres, très largement, toute forme de tradition, de transmissions orales, dont il n'est pas aisé parfois de retrouver les preuves (un livre pourtant comme les Mémoires de Léonard de Nadaud en fourmille), mais dont on décèle toujours les traces, et qui viennent compléter, qui font sûrement oeuvre plus efficace que l'écrit. Songeons particulièrement à la chanson dont l'histoire est déjà presque faite ! Très simplement : qui, en 1870 ou 1871, aurait oublié « La Marseillaise » - on greffe sur elle une « Marseillaise de la Commune » - ou Le Chant du Départ ? Combien de refrains nouveaux se chantent sur les airs anciens, et, par exemple et souvent, sur celui de « La Carmagnole » ? Tous les livres sur la Commune nous racontent la Bordas chantant « La Canaille » devant une salle qui la reprend en choeur ; on ne souligne pas que le couplet central en est celui-ci :

Ils fredonnaient la Marseillaise
Nos pères les vieux vagabonds
Attaquant en quatre-vingt-treize
Les bastilles dont les canons
Défendaient la vieille muraille [...].
 
J'entends, bien sûr encore, ceux qu'on pourrait appeler les révolutionnaires de profession, ceux qui incarnent en leur vie même toute cette tradition dont je parle. Point n'est besoin, je crois, de nous attarder sur un Blanqui, un Delescluze, ou les sociétés, secrètes ou non, qu'ils ont animées, qui ont, dans les années silencieuses, contribué pour leur part à la perpétuer, cette tradition. C'est à des moindres, plus peuple, que je préférerais si j'en avais le loisir m'attacher, tel l'ouvrier tapissier Théodore Six, combattant de 1830 puis du Cloître Saint-Merry, de 1848, membre de la Commission du Luxembourg, déporté de l'Empire, fondateur en 1867 de la Chambre syndicale des Tapissiers, appartenant sous la Commune à la Commission municipale du VIe arrondissement (et l'auteur d'un remarquable poème, « Le Peuple au Peuple », écrit en déportation en 1852, publié en 1871 seulement). De ces humbles combattants qui ont partagé tous les périls, nous avons commencé le recensement. Mais j'entends plus encore les hommes en révolution, plus largement même les révolutions elles-mêmes qui, en ce siècle, assurent en somme leur propre continuité, et, dirais-je, tout en la formant, l'expliquent. Chacune relançait la suivante, qui en était l'écho, et c'est un thème alors fréquent que « c'est toujours la même révolution qui recommence » - thème, qu'en partie bien sûr, on peut prendre au pied de la lettre. Je m'irritais du « millénarisme » d'un Montégut, mais il a aussi cette remarque, bien plus historique :
« L'irritation grandit à chaque déception. Ce fut d'abord un abattement taciturne et un mutisme soupçonneux, puis une scène de violents reproches mêlés de menaces [entendons 1830], puis une horrible crise nerveuse avec accompagnement de blasphèmes et de poings levés vers le ciel [1848], puis la résolution furieuse d'un espoir désespéré [...], et c'est à cette dernière scène que nous venons d'assister [...]. Voilà comment la révolution continue toujours [...]. » (30)
 
À chaque révolution naturellement ses causes propres, immédiates. Mais en 1830 - dont je parlerai à peine, car on ne la connaît pas assez en profondeur - on se bat pour le Peuple, pour la Nation, terme qui a encore toute une récente fraîcheur, pas la nation louis-philipparde bien sûr. En 1848, il y a certes, et d'importance, cette « création des ouvriers de Paris » dont nous a parlé Rémi Gossez. Il y a également ce poids très lourd d'une tradition qui n'est pas encore si lointaine, un poids que jauge fort bien, en 1850, Tocqueville, à mes yeux celui qui, avec Marx, a le mieux saisi ce XIXe siècle révolutionnaire français, cette révolution qui n'en finit jamais :
« L'imitation [de 1789] était si manifeste qu'elle cachait la terrible originalité des faits ; j'avais sans cesse l'impression qu'ils étaient en train de représenter la Révolution française bien plutôt que de la continuer [...]. » (31)

Dans la Revue des Deux-Mondes, E. Lavollée dira de même qu'il lui semblait qu'en 1871 les révolutionnaires n'avaient pas fait autre chose que de répéter 1848. Sous les habits anciens, il y a sans doute chaque fois quelque chose de neuf. Mais soulignons ce rôle particulièrement net de relais qu'a joué 1848, dans sa première période notamment de libération florissante. Clubs, journaux, affiches répètent à l'envi les anciens, les grands mots de la Révolution populaire, ceux qu'on retrouve en 1871 : sans-culottes, mandat, commis, vigilance, patriotisme, Comité de Salut public, et déjà Commune... La Société des Droits de l'Homme peut alors apparaître au grand jour, active, rayonnante, elle répand justement la « Déclaration des Droits de l'Homme », qu'elle voudrait imprimer à 90.000 exemplaires.
 
Voilà tout un faisceau d'arguments qu'essaie de livrer l'historien pour justifier ce « nulle part au degré où il l'est en France ».
 
Il n'est que temps que j'aborde la novation, ou la création. J'ai avoué déjà combien et pourquoi je saurais bien moins la voir.Existe-t-elle réellement en 1871 ou bien seulement dans sa postérité légendaire ? Ce qui peut sembler neuf n'est-il pas continuité ? Il est vrai qu'en Histoire, la continuité elle-même est créatrice ! J'aborderai, très simplement encore, le problème sous ce seul angle : la Commune a-t-elle été socialiste, gouvernement socialiste ou du moins si l'on veut « ouvrier » ?
 
J'avancerai d'abord les faits, quelques faits. Nous pourrons y réfléchir, en discuter ensuite. La Commune a, chacun le sait, pris diverses mesures sociales, non négligeables bien entendu, non essentielles non plus, me semble-t-il, peu caractéristiques au fond de ce qu'on a appelé pouvoir « d'un type nouveau » - la question des échéances, celle des loyers (un problème déjà pour les sans-culottes « impropriétaires »), celle du Mont-de-Piété (qu'elle n'a à vrai dire pas réellement résolu)... Il ne me semble pas tellement nécessaire d'y insister, car elles sont avant tout de circonstance (32). Sans vouloir non plus en diminuer l'importance, je passe vite également sur l'oeuvre à l'Instruction publique de Vaillant, écho des intentions des hommes de 92 et 93, annonciatrice un peu avant terme de ce qui sera l'oeuvre de la IIIe République à venir, dénaturée, disent certains, de son sens, alibi des questions sociales, mais malgré tout fondamentale. (33) C'est au socialisme, au socialisme daté, de 1871 (avec toutes ses réminiscences, et justement les traditions dont il est porteur) que je veux m'attacher. Socialisme, intentions socialisantes ! Se réfère-t-on au lexique dressé par J. Dubois, au vocabulaire des luttes sociales en ce temps, les antagonismes « de classes » peuvent paraître imprécis, indécis, incertains. Travail, travailleur, qui sont les termes les plus usités, ont encore, en apparence du moins, un contenu et une signification plutôt vagues : leurs synonymes (ou leurs connotations) sont misère, labeur, pauvres, déshérités, peuple, serf, citoyen. En face, le riche, le bourgeois, un peu plus clairement les « monopoles et les privilèges » - les privilèges, ce vieux mot toujours vivant, voire, et déjà souvent, les exploiteurs. Mots traditionnels, mots nouveaux. Cependant, toujours, l'opposition qui est la plus nette est celle qu'on fait entre l'ouvrier qui seul produit quelque chose, crée la valeur, et le parasite qui l'encombre, l'oisif, le fainéant, ou tout autres termes qu'on rencontre incessamment, désignant celui qui s'engraisse sans rien faire du labeur d'autrui. Le Travail est tout, est premier ; la société, le gouvernement et ses fonctionnaires, la bourgeoisie, le patron prélèvent chacun quelque chose sur ce qui est le « produit véritable », impôt, « prélibation » comme disait Proudhon, « dîme », comme on le désigne parfois ; en tout cas, dol et vol : on n'en est pas tout à fait encore à la plus-value de Marx, mais sur son chemin. L'homme du menu peuple travailleur se sait, se sent victime d'un prélèvement inadmissible sur ce qu'il sait avoir réellement produit. L'idée n'est pas neuve, mais elle est décidément de plus en plus vive, à la fabrique ou à l'usine (où de surcroît règne une discipline jugée « bagnarde »), dans les métiers anciens surtout, du vêtement, de la cordonnerie, où il apparaît avec la plus éclatante évidence que l'entrepreneur et l'entremetteur intermédiaire exploitent sans justification aucune ceux qu'ils font travailler : c'est là qu'il est peut-être le plus vif. C'est aux ouvriers tailleurs que j'emprunte cette citation exemplaire, fin avril 1871 :
 
« Le groupe des tailleurs recommence les travaux d'habillement de la garde nationale. Il donne directement le travail aux citoyennes, démontrant par ce fait l'inutilité du patronat [...]. Si le canon pouvait se taire un peu, la Commune ne nous ferait pas attendre [...]. » (34)
 
Inutilité du patronat, c'est ce dont de plus en plus d'ouvriers sont maintenant convaincus, et que les patrons, comme disent expressivement encore les tailleurs, ne sont là que pour « métalliser leur sueur », mais ceci reste à replacer dans une plus longue histoire.
 
La fin du second Empire a vu - a dû - tolérer une forte reviviscence des sociétés ouvrières, renaissant de l'expérience de 1848- 1851, mais qu'on peut déjà appeler syndicats. À la veille de l'écroulement du régime, j'en dénombre à Paris presque une centaine, au sens vrai du mot. (35) Et ce sont des sociétés inquiétantes, qui visent à un bouleversement de la société, pas seulement à des intérêts ou à des réformes passagères, dans l'immédiat. Vingt au moins sont expressément sections de l'Association internationale des Travailleurs, une soixantaine appartiennent à la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières, qui n'est qu'une filiale de celle-ci. C'est un syndicalisme parisien qui est né, ou qui a reparu. Le but de ces sociétés ouvrières, que ce soit elles-mêmes qui le définissent ou qu'elles appartiennent à l'A.I.T. : la « résistance » d'abord bien sûr, la défense des salaires, l'exigence de tarifs appropriés ; le droit à une existence ouvrière qui ne soit pas diminuée, inférieure en droit, en qualité, en toutes choses, à celle des autres classes. Dans la foulée aussi, des projets aussi plus ambitieux.

« Les syndicats, disait Marx, sont les écoles du socialisme. C'est dans les syndicats que les ouvriers s'éduquent et deviennent socialistes ; parce que tous les jours se mène sous leurs yeux la lutte avec le capital [...]. La grande masse des ouvriers est arrivée à comprendre qu'il faut que sa situation matérielle soit améliorée.
Or, une fois la situation matérielle de l'ouvrier améliorée, il peut se consacrer à l'éducation de ses enfants, sa femme et ses enfants n'ont plus besoin d'aller à la fabrique, il peut lui-même davantage cultiver son esprit [...]. Il devient alors socialiste sans s'en douter [...]. (36)
 
Même idée chez E. Varlin, le meilleur sans doute des militants internationaux d'alors : il paya de la vie ses efforts socialistes pendant la Commune :
 
« Les sociétés corporatives [...] méritent surtout nos encouragements et nos sympathies, car ce sont elles qui forment les éléments naturels de l'édification sociale de l'avenir : ce sont elles qui pourront facilement se transformer en associations de producteurs ; ce sont elles qui pourront mettre en oeuvre l'outillage social et l'organisation de la production [...]. (37)

Le groupement des différentes corporations par ville forme la Commune de l'avenir [...]. Le gouvernement est remplacé par les conseils des corps de métier réunis, et par un comité de leurs délégués respectifs, réglant les rapports du travail qui remplaceront la politique [...]. » (38)
 
Voilà donc même le mot « Commune » prononcé ! Est-ce que, la Commune faite, on est allé dans ce sens, que j'appellerais en somme de « syndicalisation des moyens de production », pour passer ensuite au stade de la simple « administration des choses » ?
 
Malheureusement, les poursuites de l'Empire, et plus encore le Siège, ont démantelé en 1870 les organisations ouvrières. De « chambres syndicales » qui manifestent quelque activité, il ne reste qu'une dizaine, une vingtaine tout au plus. Mais la Commune a eu son ministère du Travail, la Commission du Travail et de l'Echange, exclusivement peuplée d'ailleurs de militants internationaux, sous la direction de Frankel, et celle-ci a activement travaillé. Les Archives historiques de la Guerre ont conservé suffisamment de documents pour qu'on puisse se faire une idée de son activité. La Commission se consacra d'abord aux humbles tâches de remise en route de la vie de la Ville, mais très vite on en venait aux questions ouvrières proprement dites. Pour faciliter la reprise du travail et, comme on disait, « égaliser » les rapports entre patrons et ouvriers, on assurait l'ouverture dans chaque mairie de sortes de bourses du travail recueillant offres et demandes d'emploi. Bientôt aussi affluaient les revendications proprement ouvrières. La plus essentielle : que la Commune donne préférentiellement, voire exclusivement, le travail dont elle disposait aux associations ouvrières de production (pour la plupart dépendantes des chambres syndicales) ; c'est ce que réclament relieurs, tailleurs et cordonniers, fondeurs en suif, travailleurs des cuirs et peaux... C'est déjà d'organisation du travail qu'il s'agit. Tailleurs ou cordonniers entendent se passer des confectionneurs et des intermédiaires. Et la Commission recevait d'en bas des propositions ouvrières pour une totale refonte sociale. J'ai déjà cité ailleurs plusieurs de ces projets, je ne retiens que quelques fragments principaux de celui du sculpteur Brismeur :
« Il faudrait que l'Internationale [...] établît à Paris [...] une ou deux corporations des plus indispensables et des plus nombreuses qui, une fois établies, s'empareraient de tous les travaux
à faire [...]. Cette corporation ou ces deux corporations travaillant et fonctionnant avec avantage pourraient aisément prélever sur le produit de leurs travaux une somme de dix à quinze pour cent qui servirait à établir d'autres corporations [...]. L'administration de la première [...] pourrait servir de modèle et de moyen pour établir tous les corps les uns après les autres et quand une fois nous aurions aboli toutes les exploitations particulières des patronages et que nous serions maîtres de nos travaux, nous réduirions facilement le commerce et le capital à nos lois [...]. » (39)
 
Concrètement, il faut et il suffit d'un point de départ, crédit ou capital, que la Commune est bien évidemment là pour fournir, permettant « d'établir » une, quelques associations ouvrières dans un, quelques métiers. Mieux gérées, puisque par les ouvriers eux-mêmes, leurs bénéfices revenant tout, entier aux travailleurs sans qu'intervienne le prélèvement d'un inutile patron, elles feront une concurrence décisive aux entreprises restées capitalistes, et s'étendant par contagion, annihileront progressivement celles-ci. La Commission du Travail a, si je puis dire, obtempéré : je recense au moins dix associations auxquelles elle a donné par référence l'ouvrage, et le mouvement devait continuer.
 
Ici un point particulier, mais d'importance, celui de l'organisation du travail des femmes, problème ancien, question toujours brûlante, et les femmes sont de loin la main-d'œuvre la plus déshéritée dans le Paris du XIXe siècle. La Commission y avait beaucoup travaillé, avait élaboré des projets, mais comme on se veut particulièrement « anti-autoritaire » en 1871, chez les Internationaux surtout, la réalisation fut bientôt confiée aux femmes elles-mêmes :
 
« Les comités de l'Union des femmes (l'organisation formée et dirigée par Elisabeth Dimitrieff et surtout l'ouvrière relieuse Nathalie Lemel) sont chargés par la Commission du Travail et de l'Echange de faire les études préparatoires pour l'organisation d'ateliers coopératifs [...]. » (40)
 
Une oeuvre socialiste était ici en cours, il est possible - on ne saurait cependant l'affirmer en toute certitude - que de premiers ateliers coopératifs et fédérés féminins aient vu le jour. Le temps manqua.
 
À mes yeux, il y eut enfin et surtout le décret de la Commune du 16 avril qui chargeait les chambres syndicales de confisquer les ateliers abandonnés et de prévoir leur « prompte mise en exploitation [...] par l'association coopérative des ouvriers qui y étaient employés ». Beaucoup jugent ce décret au fond insignifiant. Comment dès lors justifier l'enthousiasme incontestable qu'il soulève au sein des organisations ouvrières ?

Tailleurs
«  Jamais occasion plus favorable n'a été offerte par un gouvernement à la classe des travailleurs. S'abstenir serait trahir la cause de l'émancipation du travail [...] »
 
Mécaniciens :
« Pour nous, travailleurs, voici une des grandes occasions de nous constituer définitivement et enfin de mettre en pratique nos études patientes et laborieuses de ces dernières années [...]. »
 
Bijoutiers :
« Au moment où le socialisme s'affirme avec une vigueur inconnue jusqu'alors, il est impossible que nous, ouvriers d'une profession qui subit au plus haut degré l'influence de l'exploitation et du capital, nous restions impassibles au mouvement d'émancipation qui s'exprime sous un gouvernement véritablement et sincèrement libéral [...]. »
 
Comment justifier l'élogieuse appréciation de Marx ?

«  Oui, messieurs, la Commune entendait abolir cette propriété de classe qui fait du travail du grand nombre la richesse du petit. Elle visait à l'expropriation des expropriateurs [...]. Si la production coopérative ne doit pas rester une feinte et un piège ; si elle doit remplacer le système capitaliste : si des associations coopératives unies doivent régler la production nationale sur un point commun, la prenant ainsi sous leur propre contrôle et met- tant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont les fatalités de la production capitaliste, que serait-ce, mes- sieurs, sinon du communisme, du très « possible » communisme ? [...]. »
 
Il se peut que Marx enjolive, qu'il extrapole. Je n'en crois pas moins profondément que le décret du 16 avril était le début de la restitution aux travailleurs de leurs moyens de travail, qu'il faut l'inscrire comme une pièce maîtresse dans le processus de « syndicalisation » progressive et pacifique des moyens de production, qui était le but final. Ce qu'il subsiste de Chambres syndicales (et de nouvelles à l'occasion apparaissent) s'organise promptement en « Commission d'Enquête et d'Organisation du Travail », qui siège en mai ; le mandat qui est donné aux délégués est celui-ci : « Supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, dernière forme de l'esclavage. Organiser le travail par associations solidaires à capital collectif et inaliénable. »
 
Le temps manqua, encore une fois. Dix syndicats avaient entrepris le travail de recensement des ateliers abandonnés et la mise sur pied d'associations de production. Mais la séance où la Commission d'Enquête et d'Organisation se constitue définitivement, où elle se donne ses statuts, est du 18 mai ! Je ne trouve trace que d'un seul atelier confisqué et réellement remis en route.
 
Voilà l'œuvre, la petite œuvre des socialistes de 1871. Mais les intentions étaient vastes. Novation ! C'est bien là que je la vois. Constatons pourtant combien on est proche encore, combien on s'est peu éloigné des intentions créatrices des ouvriers de 1848. Que la distance n'est pas si grande d'avec la déclaration de la Société des Hommes libres que je rappelais plus haut. Au fond, l'argument des Sans-culottes était quasi le même que ceux des ouvriers de 1871 : que des ateliers fonctionneraient mieux et à meilleur profit, en se passant des entrepreneurs et des intermédiaires. Il y a cependant le syndicalisme en plus, ce syndicalisme qui a fait ses vrais premiers pas en 1848, et qui s'affermit. Tradition et création sont tellement entrecroisées, nouées ensemble que je ne veux plus jouer à les séparer : je n'offre que cette platitude que l'histoire est continuité progressive.

Je devrais parler ici de l'Etat, de l'Etat nouveau, partie prenante du moins les travailleurs de 1871 n'ont-ils jamais autrement considéré, imaginé leur Commune — dans l'oeuvre de régénération et de révolution sociale, socialiste, plus exactement peut-être de cette espèce de non-Etat,réduit à « l'administration des choses » du fait de cette régénération et de cette révolution. C'est à d'autres que je dois laisser le problème. Je rappelle pourtant ceci. En dépit de tous les Comités de Salut public ou formes de dictature auxquels on dut songer, quand la situation devenait grave, et tous les jours davantage, c'est un gouvernement de liberté, d'entière souveraineté populaire, une organisation, oserai-je dire, « libertaire » dont rêvaient les Communeux de 1871. On sait que l'idée a fait souche dans le mouvement socialiste. Vais-je, employant ce mot « libertaire », rompre indûment avec le refus que j'affirmais si haut des histoires rétroactives. Non pas ! cette rétroactivité, elle est ici, en 1871, lui-même. Les Communeux retrouvent alors les mots des Sans-culottes, directement, spontanément. S'agit-il d'ordonner ces mots et ces idées en système ? ou bien d'inventer la formule neuve du vrai gouvernement à venir ? Il y a bien sûr - des journalistes surtout - des révolutionnaires qui prétendent mettre en acte les travaux récents de Proudhon (porteurs eux-mêmes en fait d'une longue tradition). À leurs projets élevés, je préfère, je crois plus significatif, plus populaire, celui de l'obscur International Gaston Buffier, dit Nostag, paru encore dans La Révolution politique et sociale. (41)
La « forme enfin trouvée » du gouvernement ouvrier (si tant est qu'elle ait réellement été trouvée), ceux qui sont du peuple, ou au plus près du peuple, c'est chez les grands et lointains ancêtres qu'ils vont en chercher la source. Je ne voulais ajouter ceci, amorçant un autre débat, que pour dire combien, dans notre cycle du XIXe siècle, tradition, novation sont indissolubles, inséparablement entremêlées.
 
(1) Faut-il préciser que ce que j'appelle ici « cycle » n'a rien à voir avec la notion infiniment plus large - et discutable - de « Révolution atlantique ». Je ne parle que du cas singulier de l'énorme microcosme parisien, en « révolution ininterrompue » pendant quatre-vingts ans.
(2) Chacun saura aisément discerner tout ce que je dois, tout particulièrement, au travail précurseur de M. Louis GIRARD, Etude comparée des mouvements révolutionnaires en France en 1830, 1848 et 1870-1871, cours professé en Sorbonne en 1960 et 1961, édité au CDU, Paris, 1960, 1961.
Qu'on n'oublie pas enfin que ce que 1871 a voulu, a pu créer, est devenu à son tour tradition pour le mouvement révolutionnaire qui a suivi, ce qui n'a pas manqué (on sait mon peu de goût pour les
histoires rétroactives) de façonner, de gauchir, de transfigurer ce qui s'est passé exactement en l'an 71 du XIXe siècle, ou 79 de la République. J'entends m'en tenir à 1871 même ; d'autres vous conteront la suite de l'histoire, qui, elle aussi, est passionnante.
(3) Enquête parlementaire sur l'Insurrection du 18 mars 1871, Paris, 1872, p. 26 (pagination de l'édition en un seul volume).
(4) Ch. Rihs, La Commune de Paris, sa structure et ses doctrines (1871), Genève, Droz, 1955. On trouve une vue un peu plus mesurée des choses dans H. Koechlin, Die Pariser Commune im Bewusstsein ihrer Anhânger, Mulhouse, 1950.
(5) Le document est reproduit par A. Muller-Lehning, « The International Association (1855-1859) », International Review for Social History, vol. III, 1938 ; fac-similé de la proclamation de la « Commune révolutionnaire », signée de Félix Pyat, Caussidière et Roichot, en regard de la page 211.
(6) Procès-verbaux de la Commune de 1871, Edition critique par G. Bourgin et G. Henriot, Paris, 1924, t. I, p. 274, première séance du 18 avril 1871. Vallès déclare : « Vous avez chargé (une) Commission de faire un programme, elle l'a fait ; ce programme a été conçu, dans son ensemble et dans sa rédaction, par le citoyen Delescluze ; mais il a été adopté par le vote de la Commission. »
(7) Je vois là en tout cas quelque réminiscence de son discours : « [...] Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances ; les femmes feront des tentes, des habits et serviront dans les hôpitaux, les enfants mettront le vieux linge en charpie, les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers [...]. »
(8) P. Martine, Mémoires, manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, Nouvelles acquisitions françaises 12712-12717. Une partie de ces mémoires a été récemment publiée : Paul Martine, Souvenirs d'un insurgé, préface et notes de. J. Suffel, Paris, 1971 ; mais elle ne commence qu'au 18 mars, et la citation que je donne est empruntée à une période antérieure.
L'appartenance de Martine à l'Internationale est abondamment prouvée par son dossier aux Archives historiques de la Guerre (ci-après A.H.G.), IV » conseil de guerre, dossier n° 1656.
(9) La Révolution politique et sociale, organe des sections d'Ivry et Bercy réunies, n° 6, 8 mai 1871.
(10) Il y a naturellement - les hommes de 1871 n'en étaient pas encore aux analyses plus approfondies qui sont celles de nos historiens d'aujourd'hui - équivoque sur le mot « Commune » ; on ne distingue pas la Commune populaire, sans-culotte ou presque de 1792, puis la Commune devenue robespierriste plus tard, après sévère épuration. On n'a rien à dissocier encore vraiment (aux efforts de quelques blanquistes près), dans le peuple, au sein de l'héritage de la Grande Révolution. Cependant Commune en 1871 sonne volontiers « libertaire », est mémorisée comme auto ou  « self-government » d'abord.
(11) Je renvoie ici à mon Procès des Communards, Paris, « Archives », 1964, réédition en 1971 (et qu'on me permette de préciser, étant donné que trop de gens font, volontairement ou non, un amalgame douteux entre un « procès » que j'aurais fait aux Communards, et les procès que la justice militaire leur a faits, que ce sont ces derniers seulement que je me suis efforcé de présenter et de raconter), ainsi qu'à Paris libre 1871, Paris, Seuil, 1971 ; j'y ai pu entrer,  bien plus qu'ici, dans le détail.
(12) Si je ne donne pas davantage de précisions sur les XIe et XXe, ou tout autre arrondissement, c'est que, selon les sources dont je dispose, il n'est pas possible, comme c'est le cas dans le IIe, de faire la distinction – distinction qui ne manque pas d'importance – entre patrons et ouvriers. Mais si les sources deviennent trop souvent muettes sur ce point, c'est que, dans une large mesure, dans le Pars du petit travail d'alors, la différence entre patrons et ouvriers s'estompe.
(13) A. Soboul, Les Sans-Culottes parisiens en l'an II, Paris, 1958, p. 674.
(14) Ibid., particulièrement p. 674-675. En 1870, au club de la salle des Mille et un jeux, faubourg Saint-Antoine, « Le citoyen Tartaret, membre de l'Association internationale [...] constate que les ménages illégaux se forment plus facilement à Paris que dans les campagnes. C'est qu'à Paris, dans le peuple du moins, on obéit au « sentiment », tandis que, pour le paysan, le mariage est une association de morceaux de terre, et pour le bourgeois une association de capitaux [...]. Rangera-t-on les pères de famille non mariés dans la catégorie des célibataires ? Ne serait-il pas plus juste de consulter la nature plutôt que la loi ? » Propos rapportés par G. De Molinari, Les clubs rouges pendant le siège de Paris, Paris, 1871 ; ils sont probablement déformés, je ne
crois pas qu'ils soient dénaturés. En ce qui concerne les décisions des municipalités, elles abondent en 1871 : cf. Les Murailles politiques françaises, Paris, 1871, t. II, La Commune, passim
(15) A. Soboul, op. cit., p. 579 pour les propos de la femme Chalandon, p. 294 pour ceux de Sarrette. Je ne multiplierai plus les références : c'est tout le livre qu'il suffit de relire en somme, pour me suivre dans mon propos.
(16) Plusieurs militants révolutionnaires avaient lancé, début décembre 1870 — je ne saurais précisément la dater — une proclamation intitulée « Des districts. » (District, le mot de la Révolution qui est immédiatement antérieur à celui de section 1) Elle est signée de Bougeart, le biographe de Marat, d'hommes qu'on qualifie facilement de proudhoniens, comme E. Dupas, E. Leverdays, Ch. Longuet, pas encore marxiste, d'Internationaux très proches du blanquisme, Hamet, Marchand, et de Vaillant, qui n'est pas réellement blanquiste encore. Cet amalgame d'hommes de tendances si diverses renforce dans cette idée qu'il faut se garder d'abuser des étiquettes. La proclamation disait : 
« [...] La première mesure à prendre, c'est de vous constituer en souveraineté [...]. Cette base n'est pas d'institution nouvelle : nos pères de 89 y avaient songé [...]. Cette mesure, c'est l'institution des districts, à Paris d'abord, puis dans toute la République [...].
À cet effet, les citoyens des différents quartiers choisissent immédiatement un local, ils s'y assemblent, forment, à l'élection directe, et toujours à haute voix, un bureau [...]. Ils fixent les heures et les jours d'assemblement [...].
Au bout de quelques jours, ils se connaissent tous, ils s'apprécient tous, ils se sentent unis, ils sont forts, les voilà citoyens et la souveraineté du peuple est à jamais constituée [...].
Autant de districts, autant de bataillons de gardes nationaux [...]. Ai-je besoin de vous dire que vous nommez vos chefs de tous ordres [...] ?
Chaque district est encore le bureau de police de chaque quartier [...]. Il tient registre de tous ses membres [...]. Il leur délivre une carte civique que tout citoyen porte toujours sur soi [...]. »
Proclamation de la « gauche » du Comité des vingt arrondissements, elle est de plus pur style classique. J'en retiens surtout qu'elle pose le problème, ici délicat, de l'influence qu'ont eue les militants « éclairés » sur les masses qui l'étaient moins de l'histoire de la Révolution. Assurément, comme le souligne J. Dubois, et j'en parle plus loin, il y a ce rôle des intermédiaires « instruits ». Mais les masses les entendent immédiatement. Spontanéisme, mais aussi souvenir, mémoire. Il y a influence et symbiose. Je vois d'abord pour ma part le comportement instinctif populaire, d'un instinct qui est historique. On n'apprend au peuple que ce qu'il sait déjà.
(17) J. Dubois, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, à travers les oeuvres des écrivains, les revues et les journaux, Paris, Larousse, 1962. J. Dubois n'a sûrement pas tort quand il souligne, en bonne diachronie, qu'il y a « une renaissance souvent artificielle du vocabulaire de la Révolution » p. 108 ; il ne m'en semble pas moins que le peuple a bien facilement écouté ces meneurs qui savaient leur histoire. Son attention était déjà à tout le moins sensiblement orientée.
H. Lefebvre, 26 mars 1871, La proclamation de la Commune, Paris, N.R.F., 1965. A. Decouflé, La Commune de Paris (1871), Révolution populaire et pouvoir révolutionnaire, Paris, Cujas, 1969.
(18) D. Halévy, Histoire d'une Histoire esquissée pour le troisième Cinquantenaire de la Révolution française, Paris, Grasset, 1939 ; p. 58 par exemple : « Au café Procope, les étudiants républicains se déclaraient encore, tels pour Danton, tels pour Robespierre. Ces jeunes gens, bourrés de lecture, retardaient : la Révolution était devenue un sentiment. » A. Gérard, La Révolution française, mythes et interprétations, 1789-1970. Et Georges Lefebvre ne parlait pas autrement. C'est, plus près de nous, un 14 juillet que sera prêté le serment de « Front populaire ».
(19) D. Halévy, op. cit., p. 35-37 ; A. Decouflé, op. cit., p. 53. Tous deux s'abritent derrière E. Montégut, « Où en est la Révolution française ? Simples propos sur la situation actuelle », Revue des Deux Mondes, livraison du 15 août 1871.
(20) Hannah Arendt, Essai sur la Révolution, Paris, N.R.F., p. 387-388. Je n'ai, et ne les proposerai que brièvement, que quelques hypothèses : mon souhait est qu'elles servent de quelque manière à des enquêtes plus serrées, plus approfondies, et ce, naturellement, « pluridisciplinairement ». Première suggestion, la plus simple ! il y a cette remarquable ressemblance des situations. De l'an II à 1871, l'Histoire se répète presque exactement, non pas seulement en farce, comme le disait Marx dans une boutade cruelle : c'est le même drame qui recommence. La Patrie en Danger - Patrie, Nation, République ne sont encore qu'un même mot, le Peuple de Paris une nouvelle fois affronté au Prussien, puis (ou en même temps) au royaliste : ici même, les coïncidences vont très loin, parmi les chefs de l'armée versaillaise, il y a un Charette, petit-neveu de celui de la Révolution, avec ses mobiles bretons, un Cathelineau ! Comment les mots de « chouans » et de « vendéens » ne reviendraient-ils pas tout naturellement sur les lèvres des Parisiens de 1871 ? Il reste qu'une étude diachronique approfondie reste à faire notamment, de 1792 à la Commune, de cette triade Patrie- Nation-République ! Elle est essentielle à une bonne compréhension de ce qu'était le « patriote » de 1871, l'insurgé vrai.
(21) A. Soboul, op. cit., p. 1035.
(22) C'est ce que j'ai tenté de démontrer pour « Belleville », dans Les Elections de 1869, Etudes
présentées par L. Girard, Bibliothèque de la Révolution de 1848, t. XXI, Paris, 1960. Je puis m'appuyer également sur les études sociales, fondées sur le dépouillement des listes électorales de 1871 que donnent les récents mémoires de maîtrise de Claire Arribaud, La Commune dans le XVIII° arrondissement, soutenu à l'Université de Nanterre, et de Renée Le Carrer, Le IV° arrondissement pendant la Commune, soutenu à Paris I, tous deux en juin 1971. Montmartre est aussi un quartier de « transportation » - il n'est que de se référer à L'Assommoir -, et le IVe arrondissement est des plus classiquement parisiens.
(23) L. Chevalier, Les Parisiens, Paris, 1967, et notamment, p. 362, Deux mots sur la naturalisation : « De cette existence collective intense, rassemblée sur elle-même et devenue indispensable, il résulte tout d'abord que les différences d'ethnie et même de race n'opposent pas à l'unité et à la continuité
ces obstacles que l'on observe ailleurs. Le sujet mérite un livre. [...] L'influence de la ville est d'autant plus facile que l'assimilation est à moitié faite avant d'être commencée et la partie gagnée avant d'être entamée ; par la seule décision d'aller vivre à Paris, en raison de ce que représente Paris en France et dans le monde, et que ne représente au même point aucune ville [...]. »
(24) M. Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Bourganeuf, 1895. Une simple lecture du livre fournira d'innombrables preuves de tout ce que j'avance. Sur l'épisode de son entrevue avec Delescluze, cf. p. 408.
(25) Cf. Mona Ozouf, « Le Cortège et la Ville, les itinéraires parisiens des fêtes révolutionnaires », Annales E.S.C., 1971, septembre-octobre, p. 889 sq. Aussi bien l'historien de 1871 aimerait exactement redécouvrir ces « couloirs d'avalanche » que parcourent les révolutionnaires en émoi, selon le terme de Jean-Claude Perrot. Ce n'est pas toujours chose aisée. C'est sur les boulevards qu'on promena les premiers morts de février 1848.
(26) Manifeste de l'Internationale situationniste « Sur la Commune » : « La Commune représente jusqu'à nous la seule réalisation d'un urbanisme révolutionnaire, s'attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de l'organisation dominante de la vie, reconnaissant l'espace social en termes politiques, ne
croyant pas qu'un monument puisse être innocent [...]. » Le texte est de mars 1962.
(27) Mais aussi bien ces élites qui répandent la connaissance révolutionnaire semblent avoir bien besoin du contact populaire en contrepoint. Le Père Duchêne, de Vermersch, c'est pendant la Commune le journal peuple ou « sans-culotte ». Néanmoins, il reste à Vermersch beaucoup à apprendre du peuple sans-culotte de 1871, de l'expérience concrète de la Commune. Témoin ce qu'il écrit après coup, pendant l'exil, à Maxime Vuillaume, le 4 avril 1873 :
« Je me suis convaincu en lisant récemment les différentes histoires de la Révolution que tous ceux - sans exception - qui ont touché à cette période de notre histoire nationale, n'y ont absolument rien compris. Les uns sont fous de Danton, les autres de Robespierre, de Saint-Just, de Camille Desmoulins, et ils n'ont pas vu que la vraie Révolution n'a pas été le fait de quelques personnages plus ou moins célèbres, mais bien la manifestation du peuple insurgé, des soixante districts d'abord, des quarante-huit sections ensuite, de la Commune de Paris, d'Hébert de Cloots, de Chaumette, de Marat, du Club de l'Evêché, avec Dobsent, Carlet, Gusman et les autres qui émanaient directement des petites gens, du petit peuple, de la « vile multitude », de la « canaille » [...].
C'est pourquoi je voudrais une histoire de la Révolution, moi aussi, une histoire considérable - une vingtaine de volumes - qui racontât le peuple révolutionnant. On y verrait les faits sous un jour complètement différent [...]. »  Lettre citée par M. Vuillaume, Mes Cahiers rouges, X, Proscrits, p. 45-46. C'était au tour du peuple d'inspirer les « professionnels ».
(28) Cf. les Lettres au « Père Duchêne » pendant la Commune de Paris, Institut Marx-Engels-Lénine, présentées par S. Sakharov, Paris, 1934, p. 55, lettre d'I. Dauthier du 27 avril 1871. « Te rappelles-tu, mon vieux Duchesne, cette tirade que tu écrivais contre les calotins (il y a à peu près 80 ans de cela) dans laquelle tu disais entre autres ; « Pourquoi est-ce que les évêques et les abbés ont des quatre cents et des deux cent cinquante mille livres de revenus ? Ce n'est-il pas pour avoir une table plus friande que celle du roi ? C'est pour avoir de beaux carrosses, c'est pour jouer un jeu d'enfer, c'est pour entretenir les danseuses d'Opéra qui se costument plus richement que les duchesses... », plus loin tu ajoutais : « Toutes ces frocailles se croient les premiers moutardiers du pape, pour avoir tout quitté pour ne rien faire et dire avec le nez quelques patenôtres que ne font ni croître le blé ni diminuer le pain », etc., etc.. et bien d'autres encore [...]. »
(29) D.-P. [Denis Poulot], Le Sublime, Paris, 1872, p. 33. L'ouvrier vrai ne boit pas, ou presque. Quant au « sublime » qui, dans l'échelle de l'auteur, est au dernier degré de l'alcoolisme (encore une fois peu nous importe ici) : « Il lit les ouvrages politiques, les Châtiments, les Martyrs de la liberté, par Esquiros, la Révolution par Louis Blanc, l'Icarie de Cabet, Napoléon le Petit. Il ne comprend rien au système de Proudhon [...]. Il lit le journal et surtout très ardemment les articles et brochures venant des exilés [...]. Son fort, c'est !a loi, le décret, la force en un mot. Les géants de 93 ont fait comme ça, voilà tout », op. cit., p. 110-113. Toute une culture populaire, livresque, orale aussi, comme en témoigne la dernière remarque, reste à scruter.
(30) E. Montégut, article cité.
(31) Hannah Arendt cite ce texte expressif dans son Essai sur la Révolution, p. 386 ; et, en effet, une analyse approfondie des textes de 1848 confirmerait l'affirmation de Tocqueville qui constate aussi en 1850 : « Ce qui est clair pour moi, c'est qu'on s'est trompé depuis soixante ans en croyant voir le bout de la Révolution [...]. Il est évident [...] que le flot continue à marcher, que la mer monte ; que non seulement nous n'avons pas vu la fin de l'immense révolution qui a commencé avant nous, mais que l'enfant qui naît aujourd'hui ne verra probablement pas [...]. » Avec Tocqueville, Marx, on dépasse évidemment - et c'est un des points sur lesquels l'idée de ce cycle révèle en somme ses imperfections - nos horizons parisiens, vers une onde longue qui n'est peut-être pas terminée. Les discussions qui suivront nous en diront les modes et les raisons. depuis 1789 » : faisceau, réseau incomplet sûrement, où les choses non plus ne sont pas particulièrement bien mises en bon ordre, que je ne propose que dans le but que la réflexion soit critiquée, continuée, approfondie, mêlée surtout, d'un vrai mélange, d'un mélange harmonieux et équilibré où prendront leur juste place les recherches de nos disciplines sœurs. Avec la tradition, j'en terminerai en rappelant qu'en toute révolution française du XIXe siècle, il est au moins un journal qui prend pour titre Le Réveil.
(32) Dans l'Espagne « libertaire » aussi, la question des Monts-de-Piété était, en 1936, à l'ordre du jour. Ressemblances immédiates, similarités de longue durée.
(33) Pour cette oeuvre d'éducation, je renvoie naturellement à la Déclaration des Droits de l'Homme de 1793, article XXI : « L'instruction est le besoin de tous. La Société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. » L'idée a fait
son chemin au XIXe siècle, et s'est agrandie : on consultera sur ce point les nombreux travaux de M. Dommanget, ainsi que le précieux recueil de textes commentés de S. frumov, La Commune de Paris et la démocratisation de l'Ecole, Moscou, 1971. Ceci m'épargne de commenter longuement.
(34) La Révolution politique et sociale, 31 avril 1871.
(35) Dénombrement qui serait encore inférieur à la réalité si l'on en croit Denis Poulot, op. cit., p. 294 : « Nous avons à Paris, en 1870, trois ou quatre cents sociétés coopératives de consommation, plus de cent sociétés coopératives de production ; - deux .cents sociétés d'épargne et de prêt mutuel ; - une soixantaine de sociétés de résistance ou de solidarité ; — soixante chambres syndicales d'ouvriers, et beaucoup d'autres groupements, bibliothèques populaires, cercles d'enseignement, etc., etc.. ».
(36) Extrait d'une conversation entre Marx et le fonctionnaire syndical Hamann, du syndicat des métallurgistes allemands, citée en année à Travail salarié et Capital, Paris, Ed. sociales, p. 120.
(37) La Marseillaise, 11 mars 1870. Je donne le texte in extenso de l'article de Varlin, dans mon rapport Les sections françaises de l'Association internationale des Travailleurs, colloque La Première Internationale, l'institution, l'implantation, le rayonnement, Paris, 1968, p. 126-127.
(38) Voir le rapport de Pindy sur les sociétés de résistance, présenté à la séance du 11 septembre 1869 dans La Première Internationale, Recueil de documents présentés sous la direction de J.Freymond, Genève, Droz, 1962, t. II, p. 108-109.
(39) Voir de plus larges extraits de ce projet dans mon Procès des Communards, p. 217-219.
(40) A.H.G., Ly 23.
(41) Nostag commence, dans les six numéros qui ont pu être publiés de ce journal, à construire un projet de France « communalisée » que les temps ne lui laisseront pas la possibilité d'achever. Pour le reste, chacun connaît les multiples articles publiés sur le thème de « Paris libre » par le proudhonien Pierre Denis dans les colonnes du Cri du Peuple ou du Vengeur.
Et pour le nouveau régime qu'il s'essaie à bâtir et qui est, ma foi, cohérent, ce n'est pas Proudhon qu'il invoque, c'est à Rousseau qu'il revient, au Contrat social. « À l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre, il n'est plus. » Un collectivisme communal apportera toute solution utile à ce problème de fond. N'y a-t-il de gouvernement démocratique possible que dans « un état très petit ou le peuple soit facile à rassembler » ? La distribution de la collectivité en groupes ou états communaux remplit entièrement ce but. La Commune [...] formera un état à part jouissant de lois particulières, mais obéissant au pacte fondamental [...].
 

 

 

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