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Naissance d'une famille démocratique

 

France, Angleterre : naissance d’une famille démocratique

 

Les familles politiques en Europe occidentale au 19 ème siècle. Actes du colloque international, Rome, 1er-3 décembre 1994.

 

 

Je m’intéresserai au problème des commencements: dans le cas présent, celui de la genèse d'une « famille » démocratique, en Angleterre et en France, en un mouvement me semble-t-il, largement parallèle, depuis la fin du 18ème siècle jusqu’aux environs de 1840. C'est rejoindre en somme la problématique récente de la recherche des origines politiques, de « l’invention démocratique ». [1]

 

Pour cette période charnière, nous avions probablement trop mis l'accent en France (naguère également en Angleterre) sur l’aspect social des choses (« formation de la classe ouvrière », naissance du « mouvement ouvrier »), négligeant l'aspect qui était tout aussi clairement (non pas purement) politique. Le vent ayant changé, on s’est attelé à ce qu'on appelle, faute de mieux probablement, une histoire « intellectuelle » du politique. Claude Lefort a remarquablement développé  la notion de « mise en forme » (« mise en sens ») par le politique des rapports sociaux, de la coexistence humaine, bref du social. Réflexion forte où il s'agit non pas d'affirmer une quelconque primauté du politique, comme on a trop facilement pris l'habitude de le dire, mais de montrer l'intrication essentielle, non dénouable, du politique, du social, du culturel, voire, si l'on y tient, de l'économique.

Je voudrais m’essayer à une application historique de cette intuition forte de Lefort. D’autant que ce problème de l’enchevêtrement du politique et du social n’a pas, me paraît-il, été vraiment bien traité par cette même histoire « intellectuelle », lorsqu’elle dit notamment  étudier « le travail de l’idée sur elle-même  » - étrange formule que j’avoue mal comprendre.

Si d’un autre côté nous parlons de « famille » démocratique en voie de constitution, il doit être question des membres « réels » de cette famille. Tout autant que les commencements, m'intéressent les acteurs de ce commencement. Posons, pour faire simple, que, par démocratie moderne, on entend gouvernement du peuple, pour le peuple, et par le peuple - l'examen allant naturellement bien au-delà des simples formes gouvernementales. « Peuple », (peuple laborieux, classes travailleuses, working classes), la notion est dépréciée pour son imprécision ou son ambiguïté. Peuple tout de même est aussi ou d’abord démos. L’usage du terme me semble rester indispensable pour la période considérée, bien préférable à celui de « classe  », qui, à l’époque, n’a que le sens faible de catégorie.

Les historiens anglais ont approfondi infiniment mieux que nous n'avons fait l’histoire de cette période, scrutée dans le réel historique, non dans le ciel abstrait de la théorie; je fais référence bien sûr, avec toute la révérence voulue, au livre d'Ed. P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, que je vais ployer (non, je l’espère dévoyer), en un sens politique, comme ont fait déjà plusieurs historiens anglo-saxons.[2] . Comme eux, je vois dans ce grand livre moins l’étude de la formation d'une quelconque « classe ouvrière » prenant conscience d’elle-même que la description remarquable du processus d'acculturation démocratique du « peuple travailleur » anglais.[3]

 

Angleterre, France, la comparaison est possible[4] ; je la tente, il est vrai, pour l’instant à travers seulement le prisme grossissant, pas nécessairement déformant, de Paris et de Londres, que je me trouve mieux connaître.

Ne serait-ce que chronologiquement, le parallélisme dans l’évolution politique est frappant et ne peut être le seul effet mécanique d'une quelconque conjoncture commune. Une double histoire débute en 1789/1792. Au commencement fut la Révolution française: à l’origine, [5]quoi qu'on en dise et nonobstant le terrorisme jacobin [6], de toute pensée démocratique française au 19ème siècle. On sait d'autre part depuis Ed. Thompson son impact en Angleterre, même s'il a pu en exagérer les effets. Le jacobinisme populaire, racine de l'arbre démocrate radical anglais naît en 1792, avec la London Corresponding Society et ses semblables ou filiales provinciales. Notons même qu’il  il y avait au départ nette avance anglaise sur la France:  « We were men while they were slaves. », remarque fortement le cordonnier Thomas Hardy, de la LCS.

Pour la période qui suit, paradoxalement, c'est en Angleterre que la continuité est la plus évidente, alors qu’elle est problématique en France. En 1817/1819 se développent en Angleterre les puissants mouvements radicaux qu’on sait. En France c’est le temps du silence de l’Empire et de la Restauration; néanmoins la classe des travailleurs évolue sûrement, quoique sourdement.[7] A partir de 1830/1832, la coïncidence est frappante entre la lutte populaire pour le Reform Bill et 1830 français, suivi des années de « liberté libérale », 1830/1834. En 1839/1842, puis 1848/1851, d’un côté le chartisme, de l’autre, avec un pic en 1839/1841, la lutte pour la réforme électorale, trop souvent occultée par l’étude du puissant mouvement de grève de 1840[8], puis la révolution de 1848. J'interromps cette étude vers le milieu du siècle, au moment où l'arbre, ou l'arbuste démocratique s’épanouit en rameaux divers, dont l’histoire diverge désormais: radicalisme et socialisme vont prendre  un temps leurs couleurs propres au sein de la démocratie. Quoique toujours possible, la comparaison me ferait quitter mon propos.

Le problème est de tenter d'expliquer, au niveau du « peuple », le processus par lequel se réalise l'acculturation démocratique, d’observer la naissance et l’apprentissage d'une culture populaire, bien sûr fortement orientée à gauche, radicale, et peut-être, quoique le mot ne convienne pas encore réellement, socialiste ou socialisante.

On a volontiers développé l'idée de la « descente » de la politique vers les masses. Je préfère parler de montée des masses, (et plutôt que de masses, de peuple) vers la politique. Les deux processus, cela va de soi, s'entrecroisent, mais puisqu’on a privilégié le premier, je mettrai plus volontiers l’accent sur le second. Je crois à un  mûrissement indépendant de ce que j'oserai appeler une éthique populaire collective démocratique. C’est revenir au problème que posait Marx de l'« auto émancipation » du prolétariat; j'entends pour ma part auto émancipation du peuple, des « classes populaires », des « prolétaires » si l'on veut, mais au sens large et vague qu'il faut donner en ces temps à ce terme : le prolétaire est d’abord celui qui est privé des droits politiques.

Du jacobinisme des commencements au Chartisme, l’évolution anglaise est, apparemment, toute politique. Mais on a fort bien montré par exemple que, plus qu'un mouvement politique au sens étroit du terme, le Chartisme était une « culture »[9], culture radicale démocratique, « association de la coopérative, du métier, de la politique, de l'éducation, du teetotalism [abstinence alcoolique] », « in a Chartist framework ». Je ne reviendrai pas à chaque fois sur ce qui a été mis en lumière par Thompson et ses continuateurs. L'« Anglais né libre », le mythe de la Grande Charte, droits saxons contre exactions normandes, outrages faits aux droits naturels de l’homme anglais, souvenir des Levellers..., tout ce qui fait la longue tradition d'organisation politique à Londres a été suffisamment mis en valeur. Les thèmes de la démocratie radicale anglaise sont fixés dès la fin du 18ème. Les six points de la Charte du peuple de 1837 sont déjà dans le programme du comité de Westminster de 1780 : revendication du suffrage universel, vote by ballot, Parlement annuel... Spence et les spencéens y ont ajouté, entre autres, la revendication de la terre, qui appartient au peuple. Point besoin de revenir sur l'influence de Th. Paine et sur la prodigieuse diffusion de ses Droits de l’Homme, qui n’a pas équivalent en France. Puis sur la continuité assurée par Cartwright, Francis Place; Cobbett, « the pattern John Bull of his century  », comme dit Carlyle.

Tout cela a été moins bien étudié en France. P. Rosanvallon, dans Le Sacre du Citoyen,  pose fort  bien au départ le problème du surgissement en France de la notion de citoyenneté; il est rapide sur le premier 19ème siècle.[10]. Il me semble qu'on peut aller sensiblement plus loin.

S'agissant de notre période révolutionnaire, il faut reconnaître qu’on n'a porté attention qu'à l'acculturation d'une élite, « bourgeoise » (si l'on veut), ou sans-culotte ; et ce sans-culotte qui nous apparaissait autrefois comme si populaire se laisse entrevoir maintenant plutôt comme l’homme d’une minorité étroite.[11] On cherche aujourd’hui dans d’autres directions, pour la province comme pour Paris: celle, trop peu connue encore, des sociétés populaires[12], celle de l’influence du Cercle Social[13] qui en 1791 pouvait assembler dans la capitale des milliers d’auditeurs et y patronna les premières sociétés de secours mutuels de travailleurs. Ce sont celles-ci qui probablement assurent, dans les grands métiers parisiens, la continuité, ouverte ou couverte, du mouvement populaire de la fin de l’Ancien Régime à la Restauration.[14]

L’acculturation  populaire démocratique s’est effectuée naturellement par l'éducation, par l’écrit ou l’école. C’est en ce sens qu’on peut bien parler de « descente » de la politique vers les masses ; en sachant faire apparaître cependant l'importance de la réception, qui n’est nullement passive. À s’en tenir à l’indicateur, médiocre mais nécessaire, des niveaux  d'alphabétisation, Paris ne devait guère avoir de retard sur Londres. La ville compte en 1793 85% d’adultes sachant signer ; 82% pour les travailleurs industriels - au sens large, y compris les maîtres..[15], En 1832/1841 on y dénombre 11,7% de conscrits illettrés.[16] Les chiffres ne doivent pas être très différents à Londres, où on compte 12% d'illettrés chez les adultes mariés en 1836/1838.

On sait l’importance en Angleterre des Mechanic's Schools et Institutes, Sunday schools, cours du soir d'adultes. La France est moins bien dotée. « les écoles mutuelles lancastériennes se sont développées à Paris dès la Restauration, comme les premiers cours d’adultes. Sitôt après 1830, bourgeois de progrès (en attendant la loi Guizot de 1833), saint-simoniens, républicains ont lancé un puissant mouvement d’éducation populaire : Association polytechnique de 1831, qui perdure au long du siècle, et parallèlement, pour, un temps la très républicaine Association Libre pour l’Instruction, puis l’Education du Peuple de Cabet (1831-1834).

Le rôle de l’écrit et de la presse populaire est assurément plus important en Angleterre qu’il n’est en France. Les années 1790 y avaient vu une explosion d'imprimés : on sait les tirages phénoménaux des livres de Paine; les opuscules de Cobbett ont une diffusion extraordinaire et ses diatribes emportées contre « la Vieille Corruption », « la Chose », « the Thing », dans le Weekly Political Register. Les années chartistes connaissent une floraison de journaux, d’audience très large: parmi tant d’autres The Poor Man's Guardian d’Hetherington (A Weekly Newspaper for the People, Established Contrary to Law to Try the Powers of "Might" against "Right"), juillet 1831/décembre 1835, puis le Northern Star[17] .... De ceci pas non plus vraiment d'équivalent chez nous. Il y eut cependant le premier Populaire (de 1833/34, qu'on ignore trop), journal de celui que les ouvriers appellent affectueusement « le Père » Cabet, très lu des travailleurs (aucun « prophète » sous la Monarchie de Juillet, n’a eu plus d’influence, y compris à Paris), tirant à 17.000 exemplaires mensuels, parfois jusqu'à 20.000 et davantage. Il est le premier journal français à donner à ses lecteurs une réelle culture politique et républicaine durable, rustique mais solide. Il « prêche la justice,  la générosité, l'humanité ; la liberté, l'égalité, car il est surtout l'ami du peuple, et veut faire aimer la République  »  (16-2-1834). Dans les mêmes années, naissent Le Bon Sens, de Rodde et Cauchois-Lemaire (juillet 1832 - mars 1839, tirage journalier 1.700), le Journal du Peuple de Cavaignac (juin 1834 - mai 1842, tirage trihebdomadaire 3 à 4.000).

On connaît mieux les petits journaux proprement ouvriers des années 1840 : L’Atelier, républicain parce que catholique buchézien qui, tirant à moins d’un millier, exerce néanmoins une forte influence sur une élite; les journaux communistes et surtout La Fraternité; la Ruche populaire de Vinçard aîné, saint-simonienne et fouriériste à la fois. Petits tirages, mais la lecture collective, dans les cabarets, à l’atelier, notamment chez les tailleurs, amplifie démesurément la diffusion.[18] La Presse de Girardin, politiquement incolore, paraît avoir été d’importance dans le développement d'une réelle culture populaire.[19]

 

« Les lectures favorites de l'ouvrier tailleur sont les histoires de la révolution de 1789. Il aime à y voir la pensée que cette révolution était désirable et qu'elle a amélioré la condition des classes populaires. Il s'exalte à l'aspect dramatique donné aux hommes et aux événements par plu­sieurs auteurs célèbres. Il se passionne pour les récits représentant sous un jour favorable les personnages qui ont le plus contribué par leurs talents, leur énergie ou leur passion à la des­truction de l'ancien régime. [...] Il aime à penser que ces hommes sont les modèles de ceux qui, réalisant un nouveau progrès, le soustrairont aux cala­mités de tout genre qui pèsent encore sur lui. L'éloge de ces héros populaires revient souvent dans la conversation des ateliers. Les ouvriers qui racontent le mieux les actions, ceux qui réussiront à réciter quelques bribes de dis­cours prononcée aux assemblées révolutionnaires prennent sur leurs camarades un ascendant décidé. [...]. » ”[20]

 

Dans les deux cas, londonien et parisien, on constate chez une élite travailleuse une extraordinaire soif de savoir, qui va trouver dans la politique matière à s’exercer et se développer.

 

L’Angleterre a de nombreuses sociétés populaires a caractère politique. En France (et pas seulement à Paris), en 1833/1834 la Société des Droits de l'Homme est un puissant instrument de propagande qui, en dépit de sa courte vie, a eu une influence durable. Le travailleur y apprend ses devoirs et ses droits. Tel doreur sur bois se rendait chez le marchand de vin où sa section tenait séance pour boire et « se réunir avec plusieurs autres personnes ; mais c'était pour s'instruire et connaître ses droits  ». Un ouvrier balancier est entré dans la Société « pour la Liberté, [...] pour l'espoir de rendre un jour au peuple ses droits, comme il est expliqué dans le règlement de la société  ». Ou tels autres : « On s'instruisait, on nous démontrait nos droits  » (...) « Je n'étais entré dans la société que pour m'instruire sur mes droits »  [21]

Comptons bien entendu encore avec l’influence du socialisme. À condition de ne pas donner imprudemment à ce terme un sens contemporain; le « socialisme » est alors science sociale, plus qu’utopie, et pas nécessairement utopie pseudo scientifique, pour reprendre le terme désobligeant de P. Bénichou. Il contribue en France à la constitution du « credo humanitaire » cher au même. Ceci vaut aussi bien en Angleterre, pour l'owenisme par exemple.[22] S’il se refuse à toucher à la revendication politique, l’owenisme a considérablement contribué à élargir la vision populaire de l'oppression politique : bas salaires, machinisme, accentuation de l'écart entre richesse et pauvreté, critique de la classe des non productifs. Il offre une « science des raisons du malheur   ». Humanitaire, il ouvre, par le projet d’un “ new moral world  ”, les perspectives d’une nécessaire révolution morale au sein une “ cannibal civilisation ”. Importante encore l’influence de Thomas Hodgskin [23], qui enseigne que le travail est source de toute valeur: « Property itself or man's right to the free use of  his own mind and limbs, and to appropriate whatever he creates by his own labour, is the result of natural laws. »[24] Le « capitaliste » (l’homme d'argent, du « monied monopoly  ») n’est qu’un oisif prélibateur. Un Hetherington a été associé à la fondation du London Mechanics' Institute, où Hodgskin faisait des conférences sur « the labour theorie of value  ». La comparaison se fait tout naturellement avec les thèmes saint-simoniens : apologie du travail producteur, organisation nécessaire du travail, critique des oisifs, des frelons de la ruche.[25]  Apolitiques tous deux, owenisme et saint-simonisme ont été réutilisés, appropriés par les classes ouvrières qui se politisent.

Mais je pense ici surtout, s’agissant de la naissance d’une « opinion démocratique plébéienne », aux valeurs, oserai-je dire aux vertus, que font naître la sociabilité, la mutualité des travailleurs. Sociabilité, c’est un terme que n'emploient guère les historiens anglais, mais dont il me semble qu'ils pourraient fort bien le revendiquer.[26] Je vais user du concept, de manière plus étroite qu'on ne fait souvent, reprenant après Daniel Roche la stricte définition proposée par M. Agulhon en 1968: « La sociabilité [...] définie comme l'aptitude des hommes à vivre intensément des relations publiques. ».”[27] On est au plus près du sens qu'Habermas donne à l'« agir communicationnel », la communication qui donne naissance à l'opinion publique. Ou tout aussi bien du La Boétie du Contr’Un : « ce grand don de la voix et de la parole [...] qui a pour but de nous accointer et fraterniser davantage et faire par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées une communion de nos volontés. »

Cette sociabilité populaire, à laquelle j’attribue - imprudemment ? - quelque vertu à faire surgir, véhiculer, développer une opinion, une « éthique » démocratique, il faut l’observer de près dans ses formes, spontanées ou instituées. Elles sont identiques dans les deux pays, avec toujours une différence de niveau, due à la plus ou moins grande liberté des institutions associatives. Pour l'Angleterre, il est inutile de développer à nouveau ce qui a déjà parfaitement été mis en lumière par  Ed. Thompson ou, pour Londres, par I. Prothero.

Il y a le cabaret, la taverne.[28] Si l’on y boit, parfois  immodérément, on y cause, de tout et de politique. Le phénomène de la taverne comme lieu de sociabilité éminemment politique remonte probablement  fort haut en Angleterre. À Paris, le phénomène est sensiblement plus tardif, du moins selon les témoignages que l’on peut recueillir[29], mais il est caractéristique du premier 19ème siècle. Canler en donne dans ses Mémoires de multiples exemples pour la Restauration. Vers 1833 des ouvriers parisiens, notamment du bâtiment, selon Martin Nadaud se retrouvaient au café Momus, rue Saint-Paul.[30]

« Le chef de cet établissement était un vieux soldat qui sortait de la Garde impériale, le brave Bulot. Il adorait son maître, le lion des grandes batailles, qui avait passionné les hommes de sa génération. Cette maison était devenue un lieu de rendez-vous pour les vrais patriotes; bonapartistes et républicains y fraternisaient ensemble. »  [...] « Ce souffle révolutionnaire que nous respirions au café Momus nous empêchait de perdre l'espoir de voir un jours la réalisation de notre rêve, c’est-à-dire l'avènement de la République. »

Les goguettes, qui complètent et enrichissent la sociabilité du cabaret, naissent à Paris vers 1817, autorisées quoique vivement contestataires.

“ Ces réunions, qui toutes prennent des titres insignifiants en apparence, sont composées d'individus animés en général d'un très mauvais esprit ; dans la plupart, on chante des chansons, on lit des poésies où, à la faveur et sous le voile de l'allégorie, le gouvernement, la religion, les moeurs sont également outragés, les choses et les personnes également attaquées, menacées. ”

Et, à en croire Larousse,

« Toutes firent la guerre à la restauration et toutes avaient des soldats sous le feu des Suisses le 28 et le 29 juillet 1830, mais surtout les Infernaux »"[31]

 

On n’oubliera pas l'échoppe du cordonnier, le « bijoutier sur le genou  ».[32] C’est au 19ème siècle qu’apparaît à Paris sur le devant de la scène celui que les Anglais appellent plaisamment le « political shoemaker ». En France,

« Les ouvriers cordonniers sont généralement des penseurs acceptant philosophiquement leur sort. Assis du matin au soir pour faire tous les jours un travail uniforme, ils n'ont pas l'esprit en alerte, et ce manque de distraction les porte à songer sur ce qu'ils ont vu et entendu dire. A cause de cette situation particulière, ils approfondissent davantage que beaucoup d'ouvriers les choses du ressort des travailleurs. » [33]

Les sociétés de travailleurs proprement dites sont des formes plus élaborées, instituées de sociabilité, de solidarité ou de « mutualité ». Sociétés de secours mutuels, qu’on commence à étudier sérieusement en France [34], où elles sont plus nombreuses qu'on ne croit, sans approcher les chiffres astronomiques des adhérents anglais; sociétés qui s’orientent, surtout à partir de 1830, plus ou moins ouvertement vers la résistance corporative. On peut y voir un premier syndicalisme, et c’est exact; Mais ces sociétés de tous genres contribuent tout autant qu’à la résistance des travailleurs - et par cela même - à les engager dans la lutte démocratique. La perspective d’étude seulement sociale choisie par exemple par W. Sewell, conduit à une vue trop partielle des choses.[35] Il s’agit moins de conscience de classe que de prise de conscience politique

C'est particulièrement sensible en Angleterre. Le développement du trade-unionisme est massif dans les années 1820 : suivi de celui des Unions générales ou nationales. 1827: le charpentier de navires John Gast fonde la General Association of London Trades. L’ébéniste Lovett, le cordonnier Hetherington, owenistes, constituent en 1831 la National Union of the Working Classes. Celle-ci s’engage profondément dans la lutte politique pour le Reform Bill, qu’elle rejette finalement pour son aspect « de classe ». Les « working classes » font pour la première fois sécession d’avec les middle classes, parce que celles-ci ont cessé d'être partie du peuple et rejoint le camp des oppresseurs, se faisant complices du Great Whig Betrayal . Désormais la lutte politique - le Chartisme - sera plus purement (mais non exclusivement) ouvrière.

Apparemment, c’est un mouvement syndical qui prend essor: avril 1831, fondation de National Union of the Working Classes and Others, les Rotundanistes, par Lovett; automne 1833, la Grand National Consolidated Trades' Union, née de la lutte des tailleurs et de l'échec de leurs grèves de 1827 et 1830. Mais, après les déboires de ces unions de courte vie (et de médiocre audience), le mouvement débouche en fin de compte sur le Chartisme politique: juin 1836, c’est la création à Londres de la Working Men's Association.

Parallèlement, c'est, à Paris, ce que l’on appelle si volontiers la « naissance » du mouvement ouvrier des années 1830. Mais soulignons que celui-ci est dès le départ indiscernable du mouvement républicain.

Je recense la constitution de vingt-trois Sociétés de résistance de 1831 à 1834, principalement chez les tailleurs, les chapeliers, éternels révoltés, les cordonniers, les ébénistes, les tisseurs, dans les métiers du livre... À Londres, ce sont les mêmes métiers qui sont concernés. Mêmes formes, à des degrés évidemment divers. Même type de recrutement social : une élite de l’atelier et de la boutique, ceux que les Anglais appellent le « respectable » ou « honourable » artisan; très peu de travailleurs « unskilled », mais pas nécessairement les ouvriers les plus privilégiés. À la différence de ce qui se passe à Paris, les ouvriers du livre ne sont pas à la tête du combat londonien.

Les deux classes ouvrières ont les mêmes ennemis. L’analyse est simpliste, mais forte :

« There are two great parties in the state, two great moving principles. [...] These parties ares 1. those that are willing to work; and 2. those that are not. The principles are labour and capital. » [36]

Pour la Société des Droits de l’Homme à Paris, de même, avec peut-être un peu plus de précision:

«  La population française se divise en deux grandes catégories. Dans la pre­mière sont groupés tous les hommes qui, par droit de succession, par monopole industriel, ou par fonc­tions gou­vernementales, possèdent de quoi fournir leur carrière avec superflu, avec aisance ou avec économie. Ces privilégiés, entiè­rement dominés par l'égoïsme, sont essentiellement ennemis de toute marche de l'humanité, soit rétrograde soit progressive [...] Nous les désignerons sous le nom collectif de Content.   Dans la seconde catégorie sont entassés tous les hommes qui ne possèdent rien par droit de succession, (et) n'ont pour toutes ressources que la vente de leurs forces physiques ou de leurs fa­cultés intel­lectuelles, c'est-à-dire la rési­gnation au monopole d'au­trui, sans pouvoir toutefois réussir à se procurer suffisamment de quoi vivre. [...] Nous les distinguerons par le nom commun de Mécontents. »

 

Même intrication du politique et du social. Dans cette sociabilité, cette mutualité (mot qui n’existe guère encore), des valeurs démocratiques mûrissent.

La lutte est politique d’abord très simplement parce que dans l’un et l’autre pays la conquête des droits sociaux passe par celle des droits politiques. Nadaud dénonce «  l'indigne et infernale législation que la bourgeoisie a imposée à nos ouvriers [...] les privant de leurs. libertés collectives ” et “ le gouvernement de Louis-Philippe [...] cherchant à former et à consolider une classe destinée à tyranniser le peuple et à l'asservir à ses intérêts et à ses passions. »[37] Le Populaire parle des lois « encore dégouttantes d'aristocratie  ».

La démarche est la même chez les chartistes ; le misgovernment est responsable des maux qui accablent « the working, productive, and useful but poor classes, who constitute a very great majority of the population of Great Britain. é, créent l'« Abject Poverty and Slavish Degradation  ».[38]

«  It is only necessary that we have a legislature freely chosen by the whole people, alias, by the adult males, not disqualified by insanity, crime, or other sufficient bar to the exercise of political rights.. »[39]

 

«  By the law they can make wrong right and right wrong, they can make bad money good money and vice versa, they can make blasphemy religion and religion blasphemy. They can ever draught off one section of the people to slaughter the other. »”[40]

En décembre 1831, à une  réunion du NUWC, sur proposition de Lovett:

«  The meeting is of opinion that most of the present evils of Society are to be attributed to corrupt legislation, coupled with incontrolled machinery and individual competition ; and that the only permanent remedy will be found in a new system in which there shall be equal law and equal justice - when machinery shall be turned to the advantage of the whole people and where individual competition in the pursuit of riches shall be unknown ». [41]

La lutte politique est un moyen pour les conquêtes sociales ultérieures.[42]

«  Pour nous, écrivent en 1842 les ouvriers chartistes à ceux de L’Atelier,  l'affranchissement politique n'est pas le but, mais le moyen du but. Le but que nous poursuivons, c'est la destruction des misères et des iniquités sociales, et l'établissement d'une organisation qui assure la plus grande et la plus large diffusion du bien-être. La réforme politique n'est pour nous que la porte de la réforme sociale. »[43]

Selon les ouvriers de La Ruche populaire:

«  La politique n’est qu’un moyen ; la démocratie vers laquelle nous tendons tous n’est qu’une voie pour arriver au but commun, le bonheur universel. Si nous demandons la manifestation triomphante du principe populaire, à l’exclusion de tout autre, c’est que c’est seulement à l’aide du suffrage universel que l’intérêt de chacun se confondra avec l’intérêt de tous. » ”[44]

 

Une telle analyse resterait un peu courte et on ne peut s'en tenir à cette présentation négative des choses. La vie quotidienne même des sociétés de travailleurs est initiation à la démocratie : c’est vrai, selon l’Atelier, déjà des plus simples des sociétés, celles de secours mutuels:

« L'ouvrier dévoué doit voir dans les sociétés de secours un des moyens de sa tâche ; il ne doit rien négliger pour y faire pénétrer davantage les idées de solidarité et d'union qui doivent animer tous les partis du peuple travailleur ; il doit y saluer un apprentissage de la vie politique, par le droit d'élection qu'on y exerce, par la part qu'on y prend à l'administration de la société, bien qu'on n'y fasse pas de la politique proprement dite (et, en effet, ce n'est ni le lieu ni le but) ; rien n'empêche [...] d'y enseigner pratiquement comment les hommes doivent s'entraider, puisqu'ils sont tous égaux et frères » [45]

De même dans  les compagnonnages.

«  Ces institutions toutes démocratiques enseignent la vertu, l'humanité et la fraternité. [...] N'oublions pas surtout que tout repose, dans le compagnonnage, sur le principe de l'élection, et que les chefs sont révocables. »

S’associer, même pour défendre les besoins les plus élémentaires, tarif, durée du travail, est un acte démocratique. Cabet évoque la lutte des ouvriers menuisiers du Faubourg Saint-Antoine:

« Des ouvriers se réunissent, s'associant pour défendre leurs intérêts communs, discutant, délibé­rant, élisant un président pour diriger leurs délibérations et une commission pour agir en leur nom, écoutant les conseils des mandataires qu'ils ont choisis, traitant enfin avec leurs adversaires, c'est là la République » ”[46]

 

Le mouvement associatif, mutuel contribue à développer le sens de valeurs, de « vertus » démocratiques, composant une morale, une éthique démocratique. Il met fin à l'isolement du travailleur, l’ »ilotisme » auquel il est condamné.[47] Et la mutualité « moralise », comme l’a souligné Ed. Thompson. Les sociétés de secours mutuels sont des « écoles de mœurs » remarque dès 1807 Everat, de la Société philanthropique.[48] Pour le buchézien Ott, « La  morale est la foi des hommes dévoués  ». «  Le compagnonnage proprement dit est une association morale et fraternelle. »[49]

 

La valeur première, l'éminente valeur pour les travailleurs est celle de Liberté. On sait la force de la tradition de l’« Anglais né libre ». Il en va  de même en France: seulement la tradition de Liberté ne s’y est affirmée et affermie qu’en 1789. Étudiant ce qu'on baptisait autrefois le social, nous n'avions que trop tendance à privilégier la quête d'égalité ; plus fondamentale sans aucun doute celle de la liberté. À ne considérer que  le social, on avait peine à comprendre, avant Ed. Thompson, que les prolétaires de la première révolution industrielle anglaise se consacrent à une lutte essentiellement politique.[50] De même 1830 français était surprenant et des historiens anglo-saxons s’étonnaient que les ouvriers parisiens aient pu se battre pour une liberté “ libérale ”, bourgeoise dont ils allaient être immédiatement les victimes. [51] C’est simplement que le prolétaire de 1830 combattait pour une Liberté qui était d’abord et qu’il croyait tout aussi sienne :

 

«  Le fait saillant de la révolution de 1830 était tout politique ; on voulait détruire le régime du bon plaisir, tant celui de la noblesse par droit de naissance que celui de la royauté par droit de race. Béranger, poétique représentant des aspi­ra­tions du peuple d'alors, se consacra entièrement, pendant les quinze an­nées de la Restauration, à cette immense tâche du triomphe de la liberté naissante. Sa grande passion d'indépen­dance et d'amour de la justice, se répandant et pénétrant jusque dans les dernières couches sociales, remua les masses populaires. [...] Alors et tout à coup, sortant de l'ornière séculaire où se traînait sa subalternité, cette multitude conquit enfin la liberté politique » ”[52]

 

Depuis la Révolution, les travailleurs parisiens et français sont travaillés par un fort sentiment de liberté. Flora Tristan le souligne:[53]

«  L’ouvrier français est un être à part, ne ressemblant en rien à l’ouvrier des autres pays. - Il y a chez lui un je ne sais quel amour du mot liberté  poussé vraiment jusqu’à l’exaltation, à la folie ! - Ce mot liberté (qui jusqu’ici n’est qu’un mot), implanté dans son esprit depuis 89 par une puissance mystérieuse et surhumaine, y trône avec la tyrannie de l’idée fixe. - Tel est l’ouvrier français ; il préfère subir les chômages, la misère, la faim ! [...] plutôt que de perdre ce qu’il nomme sa liberté. - Or il repousse, sans même vouloir examiner, le droit au travail  parce qu’il voit dans la réalisation de ce droit une espèce d’enrégimentation. Il n’en veut donc point et le repousse avec horreur. Plutôt mourir de faim, s’écrie-t-il, mais du moins mourir libre. »

Ou le typographe Boyer:

«  La liberté est la première pensée qui fait battre le cœur de l'homme, riche ou pauvre, instruit ou non instruit.  »[54]

Leur revendication fondamentale, les classes laborieuses l'ont toujours formulée en termes d’“affranchissement ” ou d’« émancipation ».

 

Liberté, par une libération culturelle, d'abord de la religion, forme d'autorité première. [55] Pour l'ouvrier mécanicien Guérineau, ancien saint-simonien, devenu un actif militant républicain des années 1830 à 1848[56] :

« Élevé dans la croyance du christianisme, je ne tardais pas à m'apercevoir que la religion était dénaturée, [...] qu'au lieu d'éclairer les hommes afin qu'ils puissent bri­ser leurs chaînes, on leur parlait un lan­gage qu'ils ne pouvaient comprendre et qu'on se servait de leur ignorance que l'on mettait à profit afin de les laisser dans un complet abrutissement. Je vis que la religion n'était qu'un trafic, que les faveurs qu'on nous montrait comme célestes se vendaient après de longs dé­bats comme on vend les bêtes au marché. [...] Après avoir été témoin d'abus intolérables, je m'éloi­gnais de tout ce qui avait quelques nuances de culte catholique romain. La seule vue d'un prêtre me mettait hors de moi... »

Un anticléricalisme sec, sans états d'âme, baigne les Mémoires de Léonard, « après dix-huit siècles de domination monarchique et cléricale »."[57]

Le « secularism » est fort à Londres, s’il est moins prononcé peut-être ailleurs où il est possible que le Dissent ait agi comme un substitut à ce qu’est la protestation anticléricale en France. Les Owenites, Hetherington, Harney, O'Brien, rejettent le christianisme; beaucoup de chartistes sont anticléricaux, tout en considérant bien entendu que le Chartisme n'est que la continuation de l'enseignement du Christ. Jésus est le premier Chartiste, comme il a été en France le premier sans-culotte ou est le premier républicain démoc-soc. Il est vrai qu’on compte des Christian Chartists, notamment en Écosse et Thompson a insisté justement sur le pouvoir libérateur de la Croix. L’esprit laïc, si j’ose déjà utiliser ce terme, est incomparablement plus accentué en France, où il est une condition essentielle de libération, étant donné la restauration anachronique et agressive de l’alliance du trône et de l’autel. Notons cependant - ce n'est pas contradictoire - que les ouvriers organisés en secours mutuels iront volontiers, au début des années 30’, vers une église de progrès, « de gauche » en somme, l'Église catholique française:

«  Les ouvriers de la capitale semblent avoir adopté l'Église française. M. l'abbé Châtel a célébré à son église de la rue du Faubourg Saint-Martin les fêtes des tailleurs de pierre, des charrons, des forgerons et des cordonniers. Les boulangers qui avaient donné l'exemple se réunissent de nouveau, lundi prochain 16 décembre à l’Église primatiale [...] pour célébrer une seconde fois la Saint-Honoré, leur fête. »

L'Église française ne sera qu'un palliatif insuffisant, qui pourtant n'est sûrement pas sans lien avec la (relative) renaissance religieuse qu'on pense observer dans les années 1840-1848, qui ne sera pas durable.

Un maître mot en France entre 1800 (voire 1780) et 1840 au moins est «  philanthropie », la vertu d’amour laïque des hommes, radicalement différente de la charité, telle que vient de la mettre remarquablement en lumière Catherine. Duprat [58] ; vertu première que les ouvriers de la première moitié du 19ème siècle, après les Philanthropes du 18ème et sous leur influence ont cherché à mettre en œuvre ; vertu d'amitié, de bienfaisance, d'espérance, d'Humanité, bientôt de fraternité. Pour la Société Première des Arts Graphiques, hommes, en 1811 : « Les besoins réciproques et l’amour de l’humanité rapprochent les hommes et forment les sociétés. »

Dans les années 1830 les sociétés de résistance qui se créent se donnent encore des noms qui évoquent une philanthropie qui peu à peu se mue en moderne fraternité: elles sont « philanthropiques » (arquebusiers, cambreurs, ébénistes, tailleurs), d’amitié fraternelle (cordonniers), « fraternelle » (ouvriers en papiers peints), « fraternelle et philanthropique » (tisseurs). En 1833, appelant à la réconciliation et à l’union les sociétés corporatives, le cordonnier Eprahem parlait de «  l’amitié qui doit nous unir  ». En 1840 les ouvriers d’une Société de secours de tisseurs évoquent l'« heureuse sympathie  » [...] « la naturelle et douce philanthropie  »; « Chacun va trouver dans notre société des frères et des consolateurs. » Dans les compagnonnages règne ou doit régner la fraternité, jointe à l’égalité:

« Vous nourrissez entre vous, membres de la même Société, le sentiment de l'égalité, de la fraternité ; que ce sentiment soit étendu. Regardez également comme frères, tous les ouvriers, tous les Français, tous les hommes qui ne sont point indignes d'en porter le nom... » [59]

On est passé insensiblement de la Philanthropie, amour de l'Humanité, à la Fraternité et la Solidarité : En 1848, note un contemporain : « Tout se faisait alors au nom de la fraternité, comme tout s'était fait soixante ans auparavant au nom de l'humanité. »[60] Et la philanthropie, ou la fraternité, vertus démocratiques, ont également une dimension politique. En 1848, la Société générale Politique et Philanthropique des Mécaniciens et Serruriers, 3.500 adhérents se définit ainsi : 

« Elle est philanthropique parce que la Société se crée mère de tous ses  membres, et qu'elle doit en tout temps et toute circonstance, travailler pour l'avenir de ses enfants, en leur assurant pour tous les cas de manque de travail, de maladie ou de vieillesse, un bien-être suffisant pour les faire résister à l'oppression de ceux qui seront ses ennemis.

Elle est politique parce que chacun de nous doit connaître et suivre la marche du Gouvernement que nous avons tous créé, afin de pouvoir discuter ses actes et protester contre ceux qui tenteraient à anéantir nos droits. »

 

Un mot nouveau prend alors une toute spéciale importance, « dignité ». On a la formule équivalente  en anglais: « dignity and skill » du respectable artisan. Le 18ème siècle français connaissait l'honneur (tant soit peu exclusif) du métier. Il s'agit désormais de dignité, dignité du travail, dignité de l'homme travailleur. Les doreurs sur bois, formés en 1832 en société de résistance, se déclarent:

 

«  grands et puissants par la connaissance qu’ils ont acquise de la dignité  de l’homme qui travaille pour vivre et faire vivre ceux qui ne travaillent pas, ont, d’un commun ac­cord, ayant conscience que l’industriel prolétaire est l’homme le plus utile, placé dernier au premier rang de l’échelle sociale... »”[61]

 

Peut-être inspirée par le socialisme - remontant en fait en Angleterre à Mandeville, Locke, Smith, Hodgskin -, fondement en tout cas de cette dignité, s’affirme l’idée de la primauté du travail, comme valeur sociale et politique. Déjà Cobbett en 1817 dans son Address  to the Journeymen and Labourers of England  enseignait que:

 

«  Whatever the pride of rank, or riches or of scholarship may have induced some men to believe, or affect to believe, the real strength and all the resources of the country, have ever sprung and ever must spring from the labour of its people »”[62]

 

Si donc la société reste bien fondée encore - et nul n’en disconvient alors, ou si peu - sur la propriété, le travailleur a pour propriété son travail, lui-même essentiel à la Nation:

 

«  The working class were told they had no need of the suffrage as they had no property to protect. They had indeed none save that which was in the strength of their arms; and from that property, every description of property arose, and therefore, theirs was the only property of real value and ought to be the first in the world to have legislative protection.  »[63]

 

Cette primauté du travail fonde la notion de souveraineté du peuple. C’est assez évident en Angleterre; en France:

« En en cherchant la source véritable, nous l'avons trouvée dans le travail même du peuple, le travail que le mouvement progressif de la civilisation tend sans cesse à réhabiliter, dont la dignité n'a été méconnue que dans les temps les plus grossiers de la barba­rie, et qui sera la clé de voûte et l'unique support que  nouvel édifice social que notre grande révolution de 1830 contient en germe. »"[64]

Ceci avec une touche, naturellement, fortement anticléricale, voire antichrétienne :

«  La religion chrétienne, le dogme chrétien a eu ce grand tort, de représenter le travail comme une punition imposée par le ciel à l'humanité déchue. Le travail n'est ni un châtiment ni une honte : le travail est une gloire et un bonheur. Le peuple n'est grand, le peuple n'est digne que parce qu'il travaille. »”[65]

 

De là l’idée que l’on a des droits, et naturellement les droits politiques, le premier étant évidemment le droit de suffrage. Plus exactement, on a des devoirs et des droits. Plus tard l’Association Internationale des Travailleurs dira :  « Pas de devoirs sans droits. Pas de droits sans devoirs ».

Le droit et la loi, à la condition que la loi soit décidée par tous et non par une minorité privilégiée, se respectent. Corbon rapporte l’étonnante anecdote suivante:

 

«  Aux premiers jours de la renaissance de la République, un certain nombre de compagnons  charpentiers allèrent délivrer de prison plusieurs de leurs camarades qui y expiaient depuis cinq ou six mois un délit de coalition. Le corps du compagnonnage auquel ils appartenaient blâma énergiquement cette démarche illégale, reconduisit en prison les ouvriers qu'on en avait tiré, et alla présenter au gouvernement provisoire ses excuses et ses regrets... »[66]

 

Il y a eu des glissements, imperceptibles ou perceptibles, qui mériteraient une longue étude. À partir des années 1830, les ouvriers parisiens combattent toujours le despotisme, la tyrannie, la servitude. Ils invoquent leur “ esprit de fierté et d’indépendance ”[67], leurs « droits d'hommes libres », la fraternité entre les hommes (« Respect aux lois, secours aux frères  »), l'équité (plutôt que l'égalité). Martin Nadaud en appelle à “ un idéal de justice opposé à celui que nous enseignait l'Église avec son paradis et  son enfer. ” [68]. La Société auxiliaire des approprieurs-chapeliers de Paris a « pour principe le soutien mutuel et pour règle la justice... ».

Décence, honneur, dignité du travailleur, respect des règles et des lois, philanthropie, fraternité, ce sont bien des vertus démocratiques qui naissent comme directement de la sociabilité des classes travailleuses. Elles sont suprêmement couronnées par la valeur de Liberté. Il s’agit d’un combat pour des valeurs politiques démocratiques, pour l’achèvement de la Révolution qui fit en principe les hommes citoyens égaux en droits, bien plus que de l’émergence d’une bien hypothétique « conscience de classe ».[69]

 

J’espère avoir été convaincant. Dans des conditions non pas bien sûr identiques, mais proches, le « peuple » en Angleterre et en France, dans la première moitié du 19ème siècle, non seulement acquiesce à la démocratie, mais ayant, créant, reconnaissant, cultivant ses propres valeurs, individuelles et collectives, il est acteur direct dans la création lente (non le surgissement) de l’idée démocratique, qui ne se meut nullement dans un ciel abstrait. J’avoue toujours ne pas comprendre ce qu’il faut entendre par “ travail de l’idée sur elle-même ”.

Et, dans les deux cas, il s’agit du même processus : je ne vois guère qu’on ait matière à parler d’« exception française » : c’est de la même famille démocratique qu’il s’agit. En un moment certes ou la famille démocratique, naissante, est faible, et aussi largement englobante. On pourra me reprocher d’y faire entre une dose excessive de radicalisme (anglais), de socialisme (le mouvement démocrate-socialiste français), mais c’est ainsi que se firent les commencements, c’est aussi bien, avec le temps ainsi que s’est élargie (s’est retrouvée?) la notion de vraie démocratie

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[1] Je reprends ici les termes de Claude Lefort: L’Invention démocratique, Fayard, 1981, et Essais sur le politique, 19-20è siècles, Seuil, 1986.

[2] Le livre de Thompson est de 1963; cette somme n'a pas d'équivalent français. J'utilise également:

- Iorwerth Prothero, Artisans and Politics in Early Nineteenth-Century London. John Gast and his Times, Dawson, 1979. Du même: « Chartism in London », Past and Present, august 1969, pp. 76-105.

- Gareth Stedmann Jones, “ Rethinking Chartism ”, dans Languages of Class, Studies in English working class history 1832-1982, pp. 91-178.

- et, un rien vieilli: Gwyn A. Williams, Artisans and Sans-Culottes, Popular Movement in France and Britain during the French Revolution, Edward Arnold, 1968.

[3] Cf. I. Prothero, op. cit., p. 337, sur le livre de Thompson: « The years 1829-34 did not see the formation of a working class that has persisted ever since. That book is mainly about artisans, with whom it deals so sensitively. It is as true of England as elsewhere in Europe that much of what historians mean when they speak of the rise of the working class is artisans becoming politically active. »

[4] Sans parler des influences réciproques, probables, que l’on connaît mal. Il y a d’étonnantes rencontres; en voici une, frappante. On sait que la devise de L'Atelier, empruntée à Saint Paul est: “ Celui qui ne travaille pas ne mange pas  ”. Comparer: “ The man “who did not work, neither should he eat. ” ” Northern Star, 15-5-1839; ou, à propos des coopératives owénites: “ Their motto was: Those who don't work, shan't eat. ”, Weekly Free Press, 17-10-1829.

Influences sûrement aussi, notamment dans les années 1840. Le cordonnier Benbow prônait en 1833  la grève générale, “ general holiday  ” “ Et maintenant, riches, pleurez et hurlez. ” Les Chartistes parleront de “ General Strike  ” ou “ Sacred Month ”. On lit dans la Ruche populaire,  septembre 1840:  “ Frères! Patience et courage ! le règne des travailleurs est proche. [...] On n’aura plus besoin de rassemblements bruyants; il suffit pour vaincre d’une coalition générale.  ”

[6] Cf. Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la démocratie, Fayard, 1989, à mes yeux le plus nuancé sur ce problème.

[7]  Cf. les Mémoires de la Comtesse de Boigne, II, de 1820 à 1848, Mercure de France, p. 183.

« Je ne puis m'empêcher de consigner ici une remarque faite à cette époque (1830). J'avais arrangé une maison en 1819 et employé les mêmes sortes d'ouvriers qu'en 1830; mais dans ces dix années, il s'était établi une telle différence dans les façons, les habitudes, le costume, le langage de ces hommes, qu'ils ne paraissaient plus appartenir à la même classe. J'étais déjà très frappée de leur intelligence, de leur politesse sans obséquiosité, de leur manière prompte et scientifique de prendre leurs mesures, de leurs connaissances chimiques sur les effets des ingrédients qu'ils employaient. Je le fus encore bien davantage de leurs raisonnements sur le danger de ces fatales ordonnances (les ordonnances de Charles 10). Ils en apercevaient toute la portée aussi bien que les résultats. »

[8] Cf. pourtant les articles de A. Gourvitch dans Les Révolutions de 1848, t. 11/13, 1914/1918.

[9] « Chartism embodies the values of the working-class world, carried over from the place of work in factory or workshop, and from the place of leisure in public house or club. It nurtured hostility to those outside - the fancy shopkeepers and rich capitalists who considered themselves above the common herd; but at the same time it selected elements from their "higher" culture and values which it then asserted the democratic right of everyone to share in. It was class-conscious more in the sense of "us" and "them" than in any more precise way; the two were separated as much by attitude as by economics, which is why a sense of "working class" is always easier to feel than define. This was the common bond which brought educational Chartists like Lovett to the support of the O'Connorites against the Complete Suffragists in 1842: a sense of worthiness, self-respect, and independence based on natural rights, education and mutuality. » Edward Royle, Chartism, Longman, 1980, p. 80.

[10] On verra également que je conteste l’opposition qu’il fait, avec tant d’autres, entre “l’exception française ” (un mot que je n’aime guère), et l’autre route, anglaise, où la démocratie naît en somme, évolutivement, pacifiquement, du libéralisme qui la précède.

Le « Peuple » n'apparaît pratiquement jamais dans les livres des meilleurs pratiquants de l’histoire intellectuelle de la politique. F. Furet, dans La Révolution, 1780-1880, n'évoque jamais son rôle que sous l’aspect d'une “ surenchère ” démagogique, qui dérange en quelque sorte l'ordre naturel des choses. C’est trop peu ou trop dire.

[11]  Voir notamment Richard Cobb, La protestation populaire en France (1789-1820), Calmann-Lévy, 1970, dont l’humour décapant a fortement contribué à nous dessiller les yeux; et R. M. Andrews, « Réflexions sur la Conjuration des Égaux », Annales ESC, n° 52, 1971, pp. 56-105.

[12] Voir Raymonde Monnier, L’espace public démocratique, Essai sur l’opinion à Paris de la Révolution au Directoire, Kimé, 1994.

[13] Gary Kates, The Cercle social, the Girondins, and the French Revolution, Princeton UP, 1985.

[14] J. Rougerie, “ Le mouvement associatif populaire comme facteur d’acculturation populaire à Paris de la Révolution aux années 1840 ”, AHRF, juillet-septembre 1994, pp. 493-506.

[15] Encore 63% pour ceux que les Anglais nommeraient « unskilled », 92% pour les employés ; 83% pour les boutiquiers, 87% pour les domestiques, « intermédiaires culturels ».

[16]  Seine 1827/1830: 19,4%; 1832/1836  11,4%; 1851/1854: 7,3 %.

[17] En novembre 1816, Cobbett baisse le prix de son Weekly Political Register de 1 sh. 1/2 d. à 2 pence: les ventes montent à 40.000 ou 50.000 exemplaires. Le Poor Man’s Guardian  tire à 10, 12 et 15.000 en 1832 et 1833: au maximum des ventes, Hetherington estime avoir eu 50.000 lecteurs. (Le Times tire alors à10.000). Le Northern Star tire à 10.000 par semaine en janvier 1838; 17.640 le 26 janvier 1839; en 1839 en  moyenne à 36.000 exemplaires (35.000 à 60.000).

[18] « Des ouvriers se sont réunis au nombre de vingt, trente ou quarante pour former soit des sous­criptions à 20 francs, soit de abonnements à 47 francs. Des compagnies de garde nationale, tant de Paris que des départe­ments, ont souscrit à notre journal. », Le Bon Sens, mai 1832.

Ou encore, pour la lecture du livre de Lamennais: « Moyen qu'emploient les ouvriers pour lire une Voix de prison  dont le prix est de quinze sous. On se réunit quinze, on donne chacun un sou, et on tire au sort à qui lira le premier, le second, etc... »,Ruche populaire , mars 1844.

[19] Cf. le typo Larcher, lettre au rédacteur en chef de L’Organisation du Travail,  n° 3, 15 juin 1848:  « Les classes laborieuses ne doivent pas oublier que c'est au citoyen Girardin qu'elles sont redevables de la presse à bon marché, des journaux à 40 francs, et que c'est à cette idée essentiellement popu­laire que son auteur a dû bien des haines. C'est en 1836 qu'il fit cette révolution de la vieille presse. [...] Le temps s'est chargé de lui donner raison; la presse populaire a vécu, et, à l'heure où j'écris, à peine reste-t-il quelques débris de cette vieille presse aristocra­tique qui se posait fiè­rement comme étant les limites possibles de la publication quotidienne. Dix ans après, sans augmenter le prix, il doubla le format de son journal. Et aujourd'hui, grâce à sa persévérance, la lecture des journaux n'est plus un privilège, de 80 francs ils sont des­cendus à 40, puis à 24 francs, et beaucoup même de format ordinaire ne sont qu'à 18 francs par an, un sous par jour... »

[20] L’Ouvrier des Deux Mondes  [Le Play], VI, 2, 1851.

[21] AN, CC 587 et dossiers suivants, passim. Selon J.-J. Vignerte, Société des Droits de l’Homme et du Citoyen. Au rédacteur en chef du National, 4 août 1833, p. 2:

« Ce que l'on dit dans les sections, le voici: “A bas tous les privilèges, même ceux de la naissance! À bas le monopole de la richesse! A bas l'exploitation de l'homme par l'homme! À bas les inégalités sociales! À bas cette organisation où de nombreux parasites se donnent la peine de naître pour vivre largement, dans l'oisiveté, du travail de leurs malheureux frères! Que  l'individualisme qui ronge la société fasse place au dévouement qui seul peut la faire fleurir! Plus de factions, plus de tiraillements, plus de castes! Vive l'harmonie et l'unité politique! Vive la République centralisée! Vive le suffrage universel!  Vive le Peuple souverain de droit, il le sera bien­tôt de fait! Au peuple appartient de droit la sanction de toutes les lois, préparées d'abord par ses mandataires ! C'est lui qui instituera et changera à son gré la forme du gouverne­ment, qui choi­sira ses magistrats suprêmes, qui les révoquera quand il lui plaira, et qui les punira quand ils auront prévariqué. -  C'est le peuple qui garde et cultive le sol; c'est lui qui féconde le commerce et l'industrie, c'est lui qui crée toutes les richesses, à lui donc appartient le droit d'organiser la propriété, de faire une équitable ré parti­tion des charges et des jouissances sociales, en un mot d'ordonner la chose publique de la manière la plus avantageuse au bien-être de tous. »

[22] Sur ce point évidemment P. Bénichou, Le Temps des prophètes.

[23] 1825, Labour Defended Against the Claims of Capital; 1827, Popular Political Economy.

[24] Popular Political Economy, 1827, p. 236.

[25] Cf. O'Connor, qui parle de “ the absorption of the honey of the factory bee by the drones who owns the keys. »

[26] La Formation de la classe ouvrière..., chapitre Communauté, pp. 364 sq.

[27] Daniel Roche, La France des Lumières, Fayard, 1993, p. 390. De la sorte, note Roche, « elle peut rendre compte des comportements associatifs, de la manière dont ils peuvent engendrer une dimension politique neuve. »

[28] « Si l'on veut prendre son café aux aurores, il faut entrer audacieusement dans les sombres locaux de la rue Saint-Antoine ou au-delà du pont Saint-Michel ou autour de la Halle au Blé ou du marché des Innocents. Là il trouvera des hommes en blouse, des ouvriers, des gens de la campagne, des cochers de cabriolet, des ouvriers tailleurs discutant les nouvelles de la veille ou peut-être parcourant ensemble, à six, le Constitutionnel du jour. » D. Mitchel, French Gleanings or a new Sheaf from the old fields, of Continental Europe, New-York, 1847, p. 124, cité par Bertier de Sauvigny, La France et les Français vus par les voyageurs américains, 1814-1848, Flammarion, 1982, pp. 97-98.

[29] Thomas Brennan, Public Drinking and Popular Culture in Eighteenth Century Paris, Princeton, 1988. David Garrioch, Neighbourhood and Community in Paris, 1740-1790, Cambridge UP, 1986, xii + 278 p.  Ni l'un ni l'autre n'ont constaté du rôle politique du cabaret à Paris au XVIIIè.

[30] Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, Hachette, p. 198.

[31] Circulaire Anglès de 1820. Et Vinçard, Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier saint-simonien, p. 25: « Elles étaient [...] des écoles puissantes d'enseignement patriotique. C'est dans ces réunions que les ouvriers de Paris allaient puiser l'amour de nos gloires nationales et des libertés publiques. C'est dans les belles épopées de Béranger que le peuple retrempa ce courage héroïque qui lui fit accomplir en trois jours cette Révolution providentielle de 1830, portant le dernier coup à ce vieil attirail de monarchie par droit de naissance. Si l'on réfléchit aux conséquences qui devaient en résulter, on constatera que c'était bien la première étape de la marche progressive de l'intelligence populaire. »

[32] « Sous la restauration, l'échoppe fut le rendez-vous politique et secret des bonapartistes et des républi­cains. On y chantait haut, on y parlait bas et l'on y écrivait beaucoup. Que de chansons libérales sortirent manuscrites des mains du savetier pour courir mystérieusement d'ateliers en ateliers! Les portraits de La marque, de Foy, de Béranger se montraient brave­ment auprès de la légende imagée de Saint Roch, qui, dit-on, fut un savetier; mais, à l'intérieur de l'échoppe de notre artisan, en cherchant bien, on aurait trouvé, derrière quelque vieille botte, une petite statuette en plâtre représentant, tant bien que  mal, vêtu de sa re­dingote grise, le Petit Caporal, une main dans son gilet, et tenant de l'autre la lorgnette dont Napoléon se servait les jours de combat.

Après 1830, le savetier qui, un instant avait cru à la République, fronda ouverte­ment la royauté bour­geoise. L'intérieur de son échoppe était littéralement tapissé de caricatures politiques. A une enseigne manuscrite que la police faisait enlever, une autre succédait le lendemain. C'est ainsi qu'apparurent aux carreaux des échoppes ces diverses inscriptions; Au tirant moderne, au nouveau tirant, et le fameux Guerre aux tirants! qui a peut-être inspiré le chant de Delavigne. La police elle-même riait de l'ingéniosité du savetier, mais elle le vainquit, et c'est dans les termes suivants qu'un échoppier du Temple constata sa dé­faite: Plus de tirants, je crains les revers; la police ne me ferait pas de quartier.

  Pour se consoler le savetier se mit à fréquenter les goguettes, dont il devint bientôt l'un des membres in­fluents et assidus. » Paris-Guide, 1867, p. 978.

[33]  (Ch. Vincent, Histoire de la Chaussure).

 

[34] En 1799, 16 sociétés mutuelles existent à Paris, dont 5 fondées depuis 1794. 47 sociétés se forment de 1800 à 1815. On en recense  en 1825 181 avec 16.856 membres, 232 en 1840, 16 à 17.000 sociétaires encore, mais 262 en 1846, 22.695 membres; et en 1851, avant la grande récupération de la mutualité par le pouvoir impérial, VI, 2, 1851341 avec 43.874 membres.

Marseille a 34 sociétés en 1820, 2.600 membres; 47 en 1840, 3.500 membres; 102 en 1850, 10.500 membres. Lyon en compte en 1830 une cinquantaine; Villermé en signale 81 en 1835, 3.700 membres, “ presque tous chefs d'atelier ”; L'Atelier en 1843, 83, 3.000 adhérents. On est tout de même loin des chiffres anglais: 648.000 membres en 1793, 925.429 en 1815.

[35] W. Sewell (Jr), Gens de Métier et Révolutions. Le langage du travail de l'Ancien Régime à 1848. Paris, Aubier, 1983 et « La Confraternité des Prolétaires: Conscience de classe sous la Monarchie de Juillet », Annales ESC, octobre-décembre 1981.

[36] Poor Man's Guardian, 3-8-1833.

[37] Martin Nadaud, op. cit., pp. 166, 309.

[38] Poor Man’s Guardian, 1-10-1831.

[39] PM Guardian, 28-3-1835.

[40] PM Guardian, 1-3-1834.

[41] PM  Guardian, 24-12-1831.

[42] Problème qu’on retrouvera en 1869-1871 dans l’Association Internationale des Travailleurs, à propos de la politique considérée “ comme un moyen ”, « as a means »

[43]  L’Atelier, décembre 1842.

[44] La Ruche populaire, juin 1840.

[45] L'Atelier, juin 1845, p. 142. Sur les compagnonnages, mars 1842, p. 34 sq.

[46] Le Populaire, n° 3, 15 septembre 1833 « Les ouvriers menuisiers de Saint-Antoine font de la République ».

[47] Terme qui est à prendre en un sens fort. Larousse le définit comme un : « état d'abjection où l'on est tenu par la politique de quelqu'un » et donne pour exemple Léon Faucher: « Les mœurs anglaises tiennent encore les Juifs dans un état voisin de l’ilotisme. »

[48] Le premier XIXè siècle voit à Paris une incontestable humanisation des mœurs. Les combats d’animaux prennent fin à la Barrière du Combat en 1832 ou 1833. En 1838 a lieu le dernier carnaval crapuleux qu’était la descente de la Courtille. Chez les ferblantiers de 1848 : « Il est expressément défendu de se disputer, car les travailleurs doivent s'aimer et se pardonner les petites faiblesses d'amour-propre." Souci d’imiter les valeurs bourgeoises d'ordre et d'économie, a-t-on dit trop souvent. Thompson  posait la même question. Ce sont aussi bien des valeurs propres à la “ classe ” des travailleurs, nées en France de la Révolution, se situant en Angleterre dans la tradition du « freeborn Englishman ».

[49]  Ott, De l’Association, p. 6

[50] Sur ce point, « Rethinking Chartism », op. cit., de G. S. Jones témoigne de la conversion radicale d’un historien marxiste.

[51]  David Pinkney, The french Revolution of 1830, Princeton, 1972, traduction française PUF, 1988;  Edgar Newman, « The blouse and the frock coat: The alliance of the Common People of Paris with the liberal leadership and the middle class during the last years of the Bourbon Restoration », Journal of Modern History, t. 46, 1974, p. 26-59. A lui seul, le titre est tout un programme.

[52] Vinçard aîné, op. cit., p. 237.

La « liberté du travail », pourtant problématique, est explicitement revendiquée par les prolétaires en 1830, mais bien sûr à leur profit et en le sens où ils l'entendent.  Les fondeurs en cuivre invoquent en 1833  le « droit naturel qu'ils ont d'exercer librement leur industrie dans les ateliers qu'il leur plaît de choisir. »

[53] Flora Tristan, L'Union ouvrière, p. IX.

[54] Boyer, De l'Amélioration du sort des classes ouvrières, p. 43.

[55] Selon l'enquête de Bertier de Sauvigny (Nouvelle Histoire de Paris), la proportion de non baptisés à Paris est de 33% en 1817/1819, 23% en 1822/1824, 27% en 1827/1829, 46% en 1833/1835 (ce dernier chiffre paraissant excessif).

[56] Cité par J. Rancière, La Nuit des Prolétaires, Archives du Rêve ouvrier, p. 181.

[57] Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, Hachette, p. 121, et ibid., p. 144: “ Le gouvernement de la restauration et les prêtres s'étaient contentés de donner à notre jeunesse, pour tout bagage d'instruction, les leçons insignifiantes du catéchisme. Cet enseignement répondait si peu aux nécessités de notre époque et au développement des sentiments moraux du peuple que ce dernier se trouvait dans un complet d'ignorance et d'abrutissement. ”

[58] Catherine Duprat, Le Temps des Philanthropes, t. I, Éditions du CTHS, 1993.

[59] Le compagnon La Fleur de Lavaur, cité par  A. Perdiguier, Le Livre du Compagnonnage, p. 96.

[60]  G. Hubbard, De l’organisation des sociétés de prévoyance et de secours mutuels, 1852, p. 73.

[61] “ Personne plus que lui ne fut jaloux de la dignité de l’ouvrier; c’était surtout ce sentiment qu’il cherchait à exciter par dessus tout chez ses cama­rades, qu’il exhortait à tout sacrifier, à tout souffrir plu­tôt que de subir la blessante dépendance dans laquelle on prétend maintenir notre classe... ” L'Atelier, novembre 1845, p. 224. Nécrologie de Delorme, de la Société philanthropique des ouvriers tailleurs et de la grève de 1840.

[62] Weekly Political Register, 2-11-1816.

[63]  Northern Star, 19-6-1839

[64] Le Bon Sens, n° 1, 29 juillet 1832. Et ibid., 5 août 1832: « Le travail est l'élément premier, l'élément indispen­sable de la société et de la civili­sation, et par cela même, il en est aussi le plus noble. » [...]  « Le peuple, aux yeux de la raison et de la justice, n'est souverain que parce qu'il travaille. C'est lui qui fait vivre la société, il est juste que ce soit lui qui la domine. »

[65]  Le Bon Sens, 5 août 1832.

[66] A. Corbon, Le Secret du Peuple de Paris, p. 201.

[67] M. Nadaud, op. cit., p. 134.

[68] Ibid., p. 302.

[69]  Si l’on peut admettre - en suivant Ed. Thompson, mais non jusqu’au moment où il parle de “ »conscience de classe »- qu’il existe déjà « une »classe ouvrière anglaise, il n’existe à l’évidence, en France, que des classes ouvrières, parisienne, lyonnaise, marseillaise..., que rien n’unit vraiment encore.

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