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Sur l'histoire de la Première Internationale

Sur l'Histoire de la Première Internationale

 

Bilan du Colloque International de Paris, 1964, et de quelques récents travaux


Le Mouvement social , n° 51 avril-juin 1965

 

Après cent ans, l'histoire de l'Association Internationale des Travailleurs est en passe d'atteindre l'âge adulte: elle s'est vu reconnaître entier droit de cité dans le cercle sévèrement fermé de la recherche historique scientifique.

 

Constatons que pendant presque tout un siècle, l'histoire de l'A.I.T. a été regrettablement négligée. Pas à proprement parler oubliée : ce n'était pas totale absence d'intérêt, ni de recherches, manque de chaleur plutôt. On saluait volontiers — toujours à l'occasion de quelque anniversaire — ce pionnier vénérable des mouvements ouvriers modernes, mais on se gardait en somme de l'approcher de trop près. On aimait en France à revendiquer la paternité orgueilleuse d'un enfant « venu au monde à Paris et mis en nourrice à Londres », pour reprendre une formule bien connue ; ailleurs, on invoquait d'autres raisons. Mais qu'y gagnait l'histoire de l'Internationale ? Quand on s'est (il y a, il est vrai, bien peu d'années) attelé activement en notre pays à l'étude socialiste du passé socialiste français, c'est d'abord vers des périodes plus récentes que s'est porté l'intérêt, vers des problèmes plus (sinon trop) conjoints à nos préoccupations actuelles. De toute façon, par une fâcheuse, mais significative habitude, les historiens du socialisme français avaient depuis longtemps accoutumé de ne dater les débuts réels de celui-ci que des lendemains de la Commune de 1871. Pour eux, tout ce qui précède, du socialisme curieusement dit « utopique » au vigoureux mouvement ouvrier des années soixante du XIXe siècle, n'appartenait jusqu'à ce jour qu'à une simple préhistoire, qui n'était pas à dédaigner, mais qui n'était nullement essentielle. Au terme de ces années soixante, l'événement révolutionnaire retentissant que fut la Commune captait, abusivement peut-être, toutes les attentions, et en fin de compte, le reste s'en trouvait relégué dans l'ombre.

 

En France ou ailleurs, l'A.I.T. n'avait donc pas d'histoire digne d'elle. Nous possédions bien sûr, sans négliger les compilations du policier Testut, quelques travaux anciens, le James Guillaume, les Benoît Malon, en tout point respectables, qui sont et resteront nos classiques, mais qui ressortissaient évidemment plus du témoignage que de l'histoire, et qui ont forcément vieilli. Cependant, par deux fois, l'histoire de l'Internationale avait failli prendre le départ. Quand en France, au début de ce siècle, un socialisme devenu majeur en vint à se pencher sur ses enfances. En 1907 paraissait la thèse de J.-L. Puech, Le Proudhonisme dans l'Association Internationale des Travailleurs ; un peu plus tard, en 1918, de Jean Longuet, un livre depuis trop oublié, La Politique internationale du marxisme, Karl Marx et la France. Livres datés, situés, engagés, mais non sans utilité, aujourd'hui encore. Une seconde fois lorsque, dans le climat neuf de l'U.R.S.S. d'avant Staline, la IIIe Internationale partit à son tour en quête de ses ancêtres. Elle ne manquait pas de droits à le faire, puisqu'elle attelait à cette lâche d'excellents historiens. Un Rjazanov amassait, avec la passion (pas toujours loyale) qu'on sait (1), des archives pour ce qui est devenu l'Institut de marxisme-léninisme, et entamait, en 1927, dans Marx-Engels-Archiv, la publication d'une étude remarquable, "Die Entstehung der Internaionale Arbeiterassociation" (2). Ces deux tentatives, pour des raisons diverses, restèrent sans lendemain, ou à peu près. Ce ne fut pas ensuite un vide total, mais nous n'avions tantôt que des survols très généraux, tantôt que des études locales, minutieuses, mais miniaturisées (3).

 

Il a fallu l'approche d'un centenaire pour aiguillonner les recherches. Tant pis pour le rite ! Après tout, cent ans ne représentent-ils pas un excellent recul ? et qu'importent au bout du compte les formes, si les résultats sont de valeur ! Il est de fait que nous venons d'assister, dans les quelques années qui ont précédé 1964, à une éclosion étonnante, et remarquable, de travaux.

 

D'abord de travaux fondamentaux, au sens exact du terme : entendons qu'ils établissaient les plus fermes bases pour toute recherche future. Trois volumes du Répertoire international des sources pour l'étude des mouvements sociaux aux XIXe et XXe siècles ont paru de 1958 à 1963, consacrés à la Première Internationale : I. Périodiques 1864-1877. II. Imprimés 1864-1876, Actes officiels du Conseil général et des Congrès et Conférences de l'A.I.T. III. Imprimés 1864-1876, Actes officiels des Fédérations et Sections nationales de l'A.I.T. A cette publication presque exhaustive, on ne peut que regretter qu'il manque un quatrième volet, malheureusement impossible à réaliser actuellement, qui eût été un répertoire des sources manuscrites. Si difficiles longtemps d'accès, les comptes-rendus des congrès de l'Association ont été en 1962 mis à la portée des chercheurs, accompagnés des documents annexes indispensables, dans l'édition qu'en a donnée l'Institut universitaire de Hautes Etudes internationales de Genève, sous la direction de J. Freymond. En 1963, sous l'égide du même Institut, a  paru l'important travail de Miklos Molnar, Le Déclin de la Première  Internationale, la Conférence de Londres de 1871, qui nous offre, en même temps qu'une étude attentive, et appuyée sur tous les textes nécessaires, de la décisive réunion de Londres, un panorama de la situation de l'Internationale à la veille de la grande crise qui allait l'emporter. L'institut de marxisme-léninisme a de son côté presque achevé la publication des comptes-rendus des séances du Conseil général (en franglais les « minutes »), jusqu'à ce jour inédits et dispersés dans les instituts et bibliothèques de divers pays. L'édition en langue russe en a été conduite jusqu'à l'année 1870, et l'édition anglaise (texte original) jusqu'en 1868 seulement, sous le titre Documents of the First International. The General Council of the First International. T.I. 1864-1866. T. II : 1866-1868.

Pour la période 1872-1876, pendant laquelle, en vertu des décisions prises au Congrès de La Haye, la direction de l'A.I.T. s'exila à New York pour finalement y disparaître, il n'y a plus, semble-t-il de « minutes », mais les archives diverses du Conseil général ont été reproduites et commentées par les soins de l'historien américain Samuel Bernstein, dans un très long article : « Papers of the General Council of the International Workingmens' Association, New York 1872-1876», paru dans les Annali dell'Istituto Gg. Feltrinelli, en 1961. Pour sa part enfin, l'Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis, à Amsterdam, a entrepris la publication d'une monumentale série d'Archives-Bakounine, présentées et commentées par A. Lehning, dont ont paru déjà trois premiers volumes : T. I. Michel Bakounine et l'Italie, 1871-1872. 1) La polémique avec Mazzini. 2) La Première Internationale en Italie et le conflit avec Marx. T. II : M. Bakounine et les conflits dans l'Internationale. 1) La question germano-slave et le communisme d'état. (4)

En même temps qu'étaient jetés ces fondements indispensables, les études nationales, les travaux de détail se multipliaient. Nous ne pouvons ici citer que quelques ouvrages, parmi les plus récents et les plus remarquables (5) : The First International in America, de Samuel Bernstein (1962) ; Etudes et documents sur la Première Internationale en Suisse, publiés sous la direction de J. Freymond (1964) ; La Prima Internationale in Italia. Atti ufficiali délia Federazione Italiana dell'Associazione Internazionale dei Lavoratori (1871-1880). 1) Atti congressuali ; 2) Indirizzi, proclami, manifesti, reproduits par les soins de P.C. Masini (1964) ; Karl Marx and the British Labour Movement, Years of the First International, de H. Collins et C. Abramsky (1965) ; The German Social Democrats and the First International, 1864-1872, de R.P. Morgan (1965).


Enfin et surtout, l'année 1964 a été celle de la tenue à Paris, les 16-18 novembre, d'un colloque international qui rassembla, sous l'égide du CNRS., des historiens de tous pays, ayant tant soit peu fréquenté l'A.I.T. Réunion scientifique, en aucune façon cérémonie hagiographique.  Ce colloque a permis de faire un point très sérieux des travaux déjà réalisés, ou seulement entrepris, et, bien entendu, à la lueur de leur confrontation, d'ouvrir de nouvelles et fécondes perspectives de recherche.

 

C'est un pas considérable qui vient d'être franchi, et nous voudrions faire ici le compte du travail accompli. Ce compte ne sera pas présenté dans des formes orthodoxes : ni résumé complet des débats des trois journées du Colloque (6), ni recension critique systématique des volumes ou articles qui viennent de paraître. Autant et plus qu'un bilan des résultats qui viennent d'être acquis (plus souvent en réalité des problèmes qui restent en suspens), c'est une espèce de point méthodologique que nous voudrions faire. Celui-ci sous forme partielle, qu'on pourra juger partiale, et voici pourquoi !

 

QUESTIONS DE MÉTHODE


Jusqu'à présent, c'est une évidence, toute histoire du socialisme s'est présentée d'abord comme histoire idéologique. Et, si peu de vivacité qu'elle ait si longtemps manifesté, l'histoire de la Première Internationale n'a pas échappé à cette règle. Nous avons été très tôt renseignés sur l'influence déterminante du proudhonisme au sein des premières sections françaises. Quant à la grande querelle qui dressa l'un contre l'autre Marx et Bakounine, et fit la perte de l'Internationale, elle n'a plus guère de secrets pour personne, depuis les travaux de  James Guillaume ou de Longuet ; moins encore depuis que nous avons accès aux « minutes », ou au contenu des Archives-Bakounine ! Sur de pareils sujets, on continuera sans doute longtemps encore d'accumuler les inédits, de retrouver des documents oubliés, de polir inlassablement tel détail. La tâche est loin d'être inutile, mais, on en conviendra, l'essentiel est, somme toute, déjà connu.

 

Cette histoire idéologique traditionnelle, qui est faite, ou presque, qui est assurément indispensable, est-elle suffisante, est-elle même essentielle ? C'est, ce n'est qu'une histoire vue d'en haut ; bâtie sur des sources abondantes, faciles d'accès, solides, mais tout de même limitées, sur ce que nous savons avoir été débattu dans les congrès de l'Internationale, ou au sein de son Conseil général, s'être passé dans la tête des idéologues, des militants, qui dirigeaient, ou croyaient diriger, ou qu'on croit avoir dirigé toutes ses activités. La perspective est élevée, mais fait oublier une histoire autrement difficile, l'histoire vue d'en bas, au ras des choses. Car c'est façon bien abstraite de procéder que d'étudier, fût-ce avec le plus grand luxe de détails, telle idéologie, sans savoir, sans se demander comment elle s'enracine, se cheville, pour reprendre le mot de Marx qui y fut tellement attentif, dans le « mouvement réel de la classe ouvrière » ; d'étudier d'abord des conflits idéologiques irrémédiables, sans même pouvoir juger de ce qu'ils représentaient en réalité, concrètement. Est-ce que ce ne doit pas être une règle fondamentale, que l'histoire du socialisme soit d'abord une histoire sociale ?

Ajoutons que pareille histoire idéologique n'était et ne pouvait être sans danger. À tout réduire à ce simple débat : Marx, Proudhon, ou Bakounine ? on menait l'historien de l'Internationale sur une pente glissante. Le tout était alors pour chacun de savoir bien choisir son camp. C'est ainsi que cette histoire purement idéologique est devenue facilement histoire « engagée ». Puech ne cachait pas ses sympathies proudhoniennes, pas plus que Longuet ses préférences marxistes. Nous ne choquerons, je pense, personne, en constatant que c'est avec une ferveur encore toute bakouniniste qu'A. Lehning a entrepris sa publication minutieuse des Archives-Bakounine, que c'est avec une non moins grande passion marxiste que les collaborateurs de l'Institut de marxisme-léninisme éditent religieusement les « minutes ». Cela ne diminue en rien la valeur de ces travaux ; mais enfin allons-nous courir le risque de recommencer l'acariâtre débat du dernier congrès de l'A.I.T., et pourquoi faire ?

 

Les historiens français qui prirent l'initiative de suggérer la convocation du colloque du centenaire l'avaient souhaité orienté en un sens neuf : que l'intérêt fût porté d'abord sur l'étude des réalités sociales, sur ce qui se passait « en bas », qu'on répondît par exemple avant toute chose à ces questions banales, mais indispensables : où ? quand ? comment ? pourquoi l'Internationale ? Combien de sections, d'adhérents à ces sections, et quels adhérents ? Questions qu'à disserter de très haut on avait volontiers négligées, mais qui pouvaient permettre une plus juste appréciation des grands problèmes. C'est à cette perspective que nous voulons être ici d'abord attentifs.

 

AUX ORIGINES DE L'A.I.T.


Il n'y a plus guère à revenir (sauf, encore une fois, pour des détails), sur la description de la naissance de l'organisation internationale des travailleurs. Rjazanov, dans Die Entstehung…, a fort bien raconté les préparatifs, puis les circonstances de sa fondation. Quant aux associations déjà internationales (mais non ouvrières) qui ont précédé l'A.I.T., aux groupements d'émigrés révolutionnaires qui lui ont directement ouvert la route, nous les connaissons aussi fort bien grâce aux travaux de R. Gossez sur le Comité International Permanent de 1855, et d'A. Lehning sur l'International Association (7).

 

Mais ce n'est pas là épuiser la question. Car il reste à savoir par exemple pourquoi et comment de groupements minuscules, d'organisations élitistes de révolutionnaires cosmopolites professionnels, ou est passé au stade d'un mouvement ouvrier internationaliste, qui, sans être à proprement parler un phénomène « massif », n'en était pas moins fait « nombreux» ; pourquoi et comment une fraction au moins des classes ouvrières européennes s'est convertie à un internationalisme militant. Et pour bien situer le problème des origines de l'A.I.T., il devenait justement indispensable de l'étudier en bas, au niveau des classes ouvrières française et anglaise, co-fondatrices de l'Association. En ce qui concerne le cas français, la recherche est seulement entreprise. De toute façon, ce ne serait pas l'exemple le plus significatif ; car, en dépit des allégations habituelles, il est assez manifeste que c'est à l'Angleterre que revient l'essentiel de la paternité de l'Internationale. N'ergotons pas pour savoir qui a eu le premier l'idée, puisque c'est une idée déjà fort ancienne. Au début des années soixante, le mouvement ouvrier anglais est autrement puissant, organisé, que le français, à peine naissant, ou renaissant. C'est en Angleterre que, pour la première fois l'internationalisme prolétarien est devenu réa- lité, et c'est là qu'il convient de l'étudier.

 

C'est le grand mérite de H. Collins et C. Abramsky que d'avoir analysé minutieusement, dans leur livre Karl Marx and the British Labour Movement, les circonstances exactes de l'apparition de cet internationalisme ouvrier ; l'essentiel de leurs conclusions sur ce point a été présenté au Colloque par H. Collins. Ce n'est certes pas un hasard que naisse, en 1864, une Internationale, c'était chose depuis longtemps mûrissante, mais il a fallu une conjoncture toute particulière, pour achever ce mûrissement. Au début des années soixante, l'opinion ouvrière anglaise se trouve en quelque sorte mise en condition, par un jeu de circonstances qu'on peut décrire précisément.

Il y a d'abord le climat économique et social général, celui que provoque la crise de 1857-1858, avec le mouvement de grèves qu'elle entraîne, par contrecoup, en 1858 et 1859. Parmi ces grèves, une doit être considérée comme d'importance décisive pour notre sujet ; celle des ouvriers londoniens du bâtiment. Par son ampleur, mais surtout par son retentissement. Elle fut accompagnée d'un puissant mouvement de solidarité ouvrière. Presque toutes les corporations londoniennes ont soutenu le bâtiment en grève, et des liens qui se sont noués en cette occasion est né le London Trades Council (quelque chose comme la Bourse du travail de Londres), dirigé par une « Junta », pour reprendre le mot des Webb, de cinq membres. La filiation est directe de la grève du bâtiment et de la formation de la Junta à la naissance de l'Internationale. Nous savions déjà que trois des cinq membres de la Junta, Odger, des cordonniers, Coulson, des maçons, Appelgarth, des charpentiers, allaient être membres de l'A.I.T. et du Conseil général. Collins et Abramsky soulignent plus précisément encore que sur vingt-sept membres britanniques du Conseil général, onze étaient des ouvriers du bâtiment, et que la plupart des autres avaient apporté un soutien très actif à la grève de 1859.

Plus généralement, mais toujours dans le cadre de cette dépression de la fin des années cinquante, il faut compter avec la crise que connaissent les métiers du vieux style, et tout spécialement l'artisanat londonien. Crise ancienne, provoquée par les progrès concurrents de modes de production nouveaux, mais qui devient alors aiguë. En ces métiers menacés où le climat est déjà tendu, voici qu'un danger redoutable prend un relief tout particulier : la possibilité qu'ont les patrons, pour briser tout mouvement revendicatif, d'« importer » des ouvriers du continent, moins spécialisés, moins bien payés. C'est une menace qui a été notamment brandie en 1859 contre les grévistes du bâtiment. C'est sur le projet d'empêcher une désastreuse concurrence internationale des mains-d'oeuvre que s'est bâtie pour une large part l'A.I.T.

Enfin les premières années soixante sont celles d'une conjoncture diplomatique originale, qui ne pouvait qu'orienter la classe ouvrière anglaise vers l'internationalisme. Il y a conjonction de trois problèmes, qui émeuvent de diverses façons l'opinion anglaise. Les affaires italiennes d'abord ; en fait la cause de l'indépendance italienne a la faveur de toute l'opinion anglaise, et pas seulement de l'opinion ouvrière ; mais le London Trades Council organise en 1864 une manifestation particulièrement chaleureuse en l'honneur de Garibaldi en visite à Londres. Avec la guerre civile américaine apparaît une cassure déjà plus nette dans l'opinion ; tories et whigs soutiennent en fait le Sud, et seuls ouvriers et radicaux manifestent leur sympathie pour la cause du Nord. Une des premières adresses du Conseil général, au début de 1865, est adressée au Président Lincoln, pour le féliciter notamment d'avoir aboli l'esclavage. Enfin, lorsque se produit en 1863 l'insurrection polonaise, les ouvriers sont seuls à défendre la cause des insurgés ; le clivage dans l'opinion est alors total. Et l'on sait le rôle que joua l'agitation en faveur de la Pologne dans la formation même de l'A.I.T.

Ainsi était né en Angleterre un internationalisme ouvrier original, distinct aussi bien du pacifisme libéral que du cosmopolitisme des émigrés révolutionnaires. On voit qu'il y a fallu un concours assez peu ordinaire de circonstances, et, souligne H. Collins, l'Internationale « could not have existed earlier », n'aurait pu apparaître plus tôt. L'analyse est minutieuse et convaincante. On est évidemment amené à se demander ce que, disparue cette conjonction presque miraculeuse, et passagère, de conditions, il pouvait advenir de l'enthousiasme internationaliste anglais ; nous y reviendrons.

 

IMPLANTATION DE L'A.I.T.

 

Outre le rapport anglais, nombre de rapports présentés au colloque s'étaient attachés à l'étude de l'Internationale comme fait social.

Ainsi le problème à nos yeux « fondamental » de l'implantation de l'Association a-t-il pu être très largement posé, sinon résolu au cours des débats. Et d'abord sous son aspect le plus simple, le plus banal : où y eut-il des sections, et combien de membres comptaient-elles ?

 

Quant à l'extension géographique de l'A.I.T., nous savions déjà grosso modo ce qu'il en était, et par exemple les vieux livres de Testut fournissent à ce sujet quantité d'indications qui sont loin d'être négligeables. Encore restait-il à vérifier, à préciser. J'ai tenté, dans le rapport français, de donner une liste aussi complète que possible des sections qui ont existé en France. Ce simple répertoire est riche déjà d'enseignements sur le caractère du recrutement de l'A.I.T. : on constate, au premier coup d'oeil, qu'outre les grandes villes multi industrielles, sont touchées essentiellement les régions d'industrie textile, ou d'industries traditionnelles, mais non pas encore, ou à peine, les régions métallurgiques ou minières. Le même travail a été effectué, quoique moins systématiquement, pour l'Angleterre, la Suisse, la Belgique. Dans les deux premiers cas, le recensement fait apparaître des constatations analogues à celles que j'ai pu faire en France : implantation essentielle dans les métiers traditionnels, d'ancien style, ou dans les régions où dominent les industries artisanales.

Des régions mal connues sont maintenant systématiquement défrichées. Nous connaissons mieux l'état de la situation en Allemagne, grâce aux travaux de R.P. Morgan : d'abord de multiples petites sections locales, maintenant bien répertoriées, formées grâce à l'inlassable propagande que menait de Suisse ce militant extraordinairement actif que fut Johann-Philip Becker ; ensuite un vaste mouvement de ralliement à l'A.I.T. qui toucha d'ailleurs aussi bien que les dissidents d'Eisenach, l'Association Générale Ouvrière lassalienne. Toujours grâce à la propagande de Becker, l'Internationale a atteint également les territoires austro-hongrois : adhésions individuelles de membres qui jouaient fréquemment un rôle dirigeant dans diverses sociétés ouvrières (à Prague, Vienne, Budapest), mais aussi sections au sens propre du terme, à Wiener-Neustadt en Autriche, Asch, Brno, Libérée en Bohême... En revanche, nous sommes peu informés encore du détail de l'implantation en Italie, en Espagne, où l'on ne connaît bien que la fédération barcelonaise, grâce aux travaux de Casimir Marti, en attendant la publication annoncée d'un livre de José T. Ardevol, sur La Primera Internacional in Espana. Nous négligerons ici, puisque nous ne nous occupons que du fait social, du nombre, les sections d'émigrés, en Europe même ou dans les deux Amériques, qui ne purent avoir d'importance quantitative notable (8).

 

Combien d'adhérents, dans le détail ou au total ? Les conclusions des rapporteurs aux colloques sont restées, sur ce plan, imprécises. Même dans les régions où l'A.I.T. s'est solidement et durablement implantée, le compte est malaisé. Nous ne disposons que de sources rares, et incertaines. Il est fréquent d'autre part qu'une section apparaisse, se gonfle démesurément dans la conjoncture favorable d'une grève ou d'un meeting réussis, pour retomber ensuite, très vite, à un effectif dérisoire, voire disparaître (9). Quel chiffre dès lors adopter ? Enfin se pose le problème des adhésions collectives. En Angleterre dès le début, en France à partir de 1869, l'essentiel des effectifs de l'Association est constitué par l'adhésion en bloc de sociétés ouvrières syndicales. Quelle valeur attribuer à ces adhésions ? La seule conclusion assurée est qu'au grand jamais l'Internationale n'a atteint ces millions, ou seulement ces centaines de milliers d'adhérents qu'une propagande hostile lui attribuait volontiers. Voici quelques chiffres précis. En Angleterre, à ses plus beaux jours, en 1867, elle a compté environ 50.000 adhérents, ce qui est peu si l'on songe que les Trade Unions ont au même moment quelque 800.000 membres. M. Vuilleumier a proposé un chiffre maximum de 6.000 pour la Suisse. Je n'ai osé avancer pour la France qu'une estimation extrêmement prudente, un ordre de grandeur : quelques (deux, trois, quatre ?) dizaines de milliers, et ceci quand, vers la fin de 1869 et le début de 1870, l'A.I.T. se trouve en pleine force ; bien loin en tout cas des 2 ou 300.000 membres que croyaient pouvoir recenser la police ou certains auteurs contemporains (10).

En ce domaine du chiffre, nous ne parviendrons sans doute jamais à de véritables certitudes. Sur deux autres points en revanche,les récents travaux et les débats du colloque ont permis, sinon d'arriver à des conclusions formelles, du moins de formuler des hypothèses tout à fait acceptables.

 

D'abord sur les conditions du développement de l'A.I.T. Quand, pourquoi, comment son essor ? Nous avons relaté déjà les circonstances précises de sa naissance en Angleterre, noté que son développement y fut rapide, jusqu'en 1867 au moins, date où elle compte 50.000 membres. Le continent n'a suivi qu'avec un important décalage chronologique ; on n'y dénombre, en la même année 1867, que de minuscules, que d'infimes sections. L'essor ne commence qu'en 1868, pour s'accomplir pleinement dans les années 1869 et 1870. Mais de même que l'Internationale était née en Angleterre, pour une très large part, des suites de la crise économique de 1857, de même elle prospère et progresse sur le continent dans le climat des lendemains sociaux de la crise de 1867. En France, en Belgique, à Barcelone, l'A.I.T. se développe à la suite du puissant mouvement de grève qui, de 1868 aux débuts de 1870, est la conséquence retardée de la crise. Comme l'observe Eugène Dupont au Congrès de Bâle, ce n'est pas, comme le croient l'opinion et les gouvernements bourgeois, l'Internationale qui jeta les ouvriers dans la grève, mais celle-ci qui « les jeta dans l'Internationale ».

 

Ainsi en France, pour ne prendre que cet exemple, les grandes grèves de la fin de l'Empire cristallisent le mouvement d'organisation, d'association ouvrière, déjà largement commencé en 1848, brutalement interrompu par la répression des années cinquante, timidement repris au début des années soixante, et qui atteint alors un développement considérable, au point que le gouvernement impérial se voit bientôt contraint de faire preuve d'une tolérance de plus en plus large. Or, pas de grève corporative sans un minimum d'organisation corporative ; la coalition momentanée, ou bien révèle l'existence jusqu'alors clandestine, ou bien provoque la formation de sociétés de résistance, comme on les nomme alors, mais qui sont bien déjà d'authentiques syndicats. Tôt ou tard, directement ou indirectement, la plupart de ces sociétés ouvrières donnent leur adhésion à l'A.I.T. A Rouen, Marseille, Paris, Lyon, mais aussi à Reims, à Limoges, des fédérations de chambres syndicales se constituent, qui sont des émanations de l'Internationale.

 

L'étude de l'exemple belge conduirait aux mêmes conclusions. L'essor de l'Internationale s'est donc fait, dans les pays où elle s'est le plus solidement implantée, dans une conjoncture précise. Essor durable ? Bien entendu, ce qu'une grève réussie peut créer d'enthousiasme, une grève manquée peut brusquement le détruire, ce qu'un mécontentement passager a pu bâtir, le retour à des conditions économiques normales peut le défaire. D'où l'instabilité, facile à constater, de ce premier mouvement syndical, ces brusques apparitions, ces disparitions non moins brusques de sections, ces hausses et ces chutes brutales d'effectifs, qui rendent si difficile à mesurer le nombre exact des adhérents. Ambiguïté certaine de la conjoncture, que souligne fortement le Professeur Dhondt dans son rapport de synthèse des travaux du Colloque : « Dans la mesure où l'A.I.T. a été par la force des choses liée aux grandes grèves, elle en a, selon les circonstances, tiré les plus grands bénéfices ou bien subi les plus graves contrecoups... Les grèves ont été profondément destructrices pour l'A.I.T., mais c'est pourtant aussi la grève qui a rendu concret au travailleur l'existence du mouvement ouvrier et de l'action ouvrière. » C'est plutôt sur ce second aspect positif que j'insisterais pour ma part ; en cette occasion, en France, en Belgique, en Espagne, l'organisation ouvrière a fait un considérable pas en avant, une conscience syndicale, une conscience des solidarités intersyndicales vient de naître. Certains pays du continent rattrapent une Angleterre déjà plus évoluée : nous aurons à en mesurer les conséquences.

 

Soulignons encore, car c'est une autre conclusion importante qui s'est dégagée des débats du Colloque, que contrairement à ce qu'on avait pu croire, ce n'est pas — sauf évidemment en France  — de cet autre fait conjoncturel que fut l'écrasement de la Commune que date la décomposition de l'Internationale. Au contraire, au lendemain de la Commune, et partiellement du fait des espoirs qu'elle a soulevés, on constate un second et non moins puissant essor de l'organisation, en Belgique, encore, en Espagne, et surtout en Italie. Celui-ci sera moins durable.

 

Vagues conjoncturelles d'adhésions, stables ou non, mais de quels adhérents ? C'est ici que les conclusions sont les plus nettes, si elles peuvent paraître quelquefois déconcertantes. C'est principalement, nous le laissions déjà entendre, dans les vieux métiers que l'Internationale a recruté. En Angleterre chez les ouvriers mécontents d'un artisanat en crise, dans les declining industries, pour reprendre le terme de H. Collins. En France, dans les métiers traditionnels des grandes villes, dans le vieux textile de Normandie, de la région rémoise ou de la région lyonnaise, à peine dans les nouvelles régions métallurgiques, minières, ou textiles, foyers de la grande industrie moderne.

En Suisse, bien moins dans les cantons alémaniques, industrialisés de façon moderne, que dans les cantons romands, dans la Suisse artisanale et horlogère. Une seule exception (du moins parmi les pays qui ont été étudiés), celle de la Belgique, où, il semble que la grande industrie ait été touchée tout aussi bien que l'artisanat classique, ou le textile. « En Belgique, écrit encore J. Dhondt, et c'est là une situation exceptionnelle, il n'est pas de secteur, de l'artisanat ou de la grande industrie, qui n'ait été touché sérieusement. » Il y a lieu certes de nuancer. Les mineurs du Borinage ont souvent rejoint l'A.I.T., mais il ne paraît pas que leur adhésion ait été bien solide et durable. « On n'a pas l'impression en général en Belgique d'une adhésion précise des ouvriers de la métallurgie. Ils ont adhéré, mais plutôt tardivement... Dans le Hainaut, c'est seulement en 1872 que la puissante Union des métiers du métal adhère à l'Internationale. » Enfin, c'est l'artisanat « qui fournit à peu près tous les dirigeants de l'Internationale en Belgique, quand ce ne sont pas les intellectuels ». Il n'en reste pas moins qu'il y a là une discordance assez notable.

 

Internationale, en majorité du moins, des vieux métiers, de la petite ou de la moyenne industrie, de l'artisanat ? La chose après tout pourrait fort bien s'expliquer. Si l'on en juge par ce qui se passe en Angleterre, on comprend aisément que les corporations les plus menacées, les corporations « déclinantes » ou en crise, soient aussi les plus agressives. En France, en Suisse, en Belgique même, on conçoit non moins volontiers que les professions les plus anciennes soient aussi celles qui ont la plus longue tradition d'organisation, soient donc, au moment où se bâtit l'Internationale, les plus avancées. Tout ceci est partiellement vrai. Mais alors les métallurgistes et les mineurs de Belgique ? et surtout, car il ne faudrait pas les oublier, ces classes ouvrières de souche bien plus récente, en Espagne ou en Italie ?

Je crois d'abord, pour ma part, qu'il faut se garder absolument d'exagérer cette opposition qu'on fait volontiers entre ancien artisanat et nouveau prolétariat ; elle est vigoureuse, facile, elle est indubitablement entrée dans notre langage coutumier, mais elle recouvre un contraste peut-être plus théorique que réel. En France, je m'en suis longuement expliqué ailleurs (11), il me paraît insuffisant, insatisfaisant d'en rester là. Ces mots qu'on affronte ne définissent rien, ils déforment une réalité autrement plus complexe. La classe ouvrière française, en dépit de la révolution industrielle du Second Empire, est loin d'être encore de type moderne : elle ne commencera à approcher ce stade qu'à partir des années 1880. Mais il y a beau temps aussi bien qu'elle n'en est plus au niveau artisanal, si tant est que ce soit un stade qu'elle ait jamais connu. Disons, même si le mot est mauvais, imprécis, qu'elle n'en est qu'à une étape intermédiaire. On prend souvent pour type de l'ouvrier moderne le métallurgiste ; mais, dans les grandes villes françaises traditionnellement industrielles, Paris, ou Lyon, la métallurgie, ne l'oublions pas, est d'implantation très ancienne. Les entreprises, en 1870, y sont essentiellement encore de taille petite ou moyenne, et leurs ouvriers des spécialistes. Rares les très grandes usines, comme Cail ou Gouin à Paris, qui utilisent une main-d'oeuvre qu'on pourrait qualifier déjà de prolétarienne ; et c'est bien plus sûrement dans les petits et les moyens ateliers des quartiers du centre de la capitale que recrute la Société des mécaniciens, un des plus puissants syndicats (avec quelques 5.000 membres) de la fin de l'Empire, l'un des piliers de la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières, qui est à Paris le double de l'Internationale. Inversement, des industries dites anciennes, artisanales, se transforment notablement ; à côté des échoppes et des ateliers, de grandes entreprises apparaissent dans la cordonnerie, le vêtement, la chapellerie. Le bronze parisien, dont on sait le rôle majeur qu'il joua dans le mouvement ouvrier français des années soixante et dans la fondation de l'Internationale, est peut-être le meilleur exemple de ces métiers de type intermédiaire : industrie traditionnelle, toujours une industrie d'art, mais aussi une industrie déjà « grande », où les entreprises emploient des effectifs considérables. En province, le textile est aussi bien une industrie traditionnelle qu'une industrie fortement rénovée sous le Second Empire. Partout, de nouveaux modes de production coexistent avec les anciens ; et partout justement, dans la chapellerie et le vêtement, dans le bronze mais aussi dans la métallurgie, l'existence d'entreprises modernes perturbe celle des ateliers anciens, les met peut-être en crise. La maison de confection menace le petit tailleur, Gouin le petit métallurgiste, Barbedienne le petit bronze, Christofle le petit orfèvre. Mais rien n'est joué encore : il y a toujours (n'y aura-t-il pas toujours ?) place pour l'un et l'autre. Constatons en tout cas que dans les structures de la classe ouvrière française du Second Empire se mêlent indissolublement, inextricablement, traits anciens et traits nouveaux, qu'il serait vain de vouloir dissocier. Gardons-nous de trop violents contrastes !

 

Mais il faut, tout aussi bien, éviter de trop vite généraliser. La Première Internationale a uni, dans un incontestable enthousiasme commun, mais aussi de liens plutôt lâches, des classes ouvrières extrêmement différentes. Pourquoi tant se hâter de décider en faveur des vieux métiers contre les nouveaux, pour l'artisanat contre le prolétariat ? L'inégalité de développement des économies et des classes ouvrières est un fait avec lequel il faut compter. L'analyse ne peut être au bout du compte que nationale, ou « sectorielle ». En France, en Belgique, les pays économiquement les plus avancés du continent, qui furent les véritables maillons de la chaîne internationale, probablement aussi en Allemagne, on trouve des classes ouvrières du type intermédiaire, où se confondent éléments anciens et nouveaux, les seconds étant tout de même, semble-t-il, de plus de poids déjà en Belgique qu'en France. En Espagne, en Italie, c'est à des classes ouvrières jeunes, de souche récente, sans grand passé qu'on a affaire, quoiqu'on doive constater que, là encore, elles sont encadrées surtout par des éléments traditionnels. Enfin, en Angleterre, qui a atteint un stade de développement industriel infiniment plus avancé que la France ou la Belgique, il faut bien se résigner à admettre que ce n'est qu'un petit groupe retardataire qui a été internationaliste, et encore pas pour longtemps. La démonstration d'H. Collins est péremptoire : aucun des secteurs évolués, des secteurs modernes n'a été touché par l'Internationale. Avec quel mépris tout insulaire, William Allan, de la Junta, de la puissante Société des Mécaniciens, ne déclare-t-il pas en 1867 : « the best thing the foreigners could do would be to organize themselves into trade societies similar to ours, and then, we could begin to dïscuss questions with them » ! N'est-ce pas, très précisément, cet « inégal développement » qui va provoquer le fiasco final de l'Association ?

 

LES IDÉOLOGIES DANS L'INTERNATIONALE

 

J'ai souligné quelques-uns des défauts, qui me semblaient évidents, d'une histoire purement, d'une histoire seulement idéologique. Cela ne signifie en aucune façon qu'il faille écarter l'étude idéologique. Bien au contraire, les précédentes conclusions sur l'implantation, l'enracinement social de l'A.I.T. ne peuvent avoir d'intérêt qu'autant qu'elles servent de fondement à une étude idéologique rénovée. Redisons-le, pour éviter toute accusation de matérialisme primaire, volontiers prononcée à rencontre d'historiens sociaux dont on prétend qu'ils ne sauraient que bêtement compter, et classer.

 

Redisons aussi, pour empêcher toute équivoque, que l'histoire traditionnelle — qui a eu sa large place au Colloque — a de solides mérites. L'étude minutieuse des procès-verbaux du Conseil général éclaire nombre de points cruciaux de l'histoire de l'Internationale, comme le montre, par exemple, le riche rapport présenté par nos collègues soviétiques (12). Elle permet, avec des preuves désormais décisives, de mettre en valeur le rôle considérable réellement joué par Marx dans l'Internationale, dont il a été le grand, l'indiscutable animateur. Ses vues sur l'évolution du mouvement ouvrier contemporain, sur les perspectives que lui offre l'avenir, sont sans aucun doute les plus vives, les plus aiguës, et pour l'historien les plus enrichissantes. Ajoutons qu'autant qu'un acteur de premier plan, et presque davantage, Marx est un témoin qu'il faut privilégier de l'histoire sociale de ce temps. Ce n'est pas son rôle, en tous points essentiel, que nous chercherons à nier ; tout au contraire, nous croyons l'étayer de nouvelles preuves.

Mais a-t-on le droit pour autant de présenter un bilan des activités du Conseil général comme une « somme » de l'histoire de l'A.I.T. ? Ce n'est qu'une perspective parmi d'autres ; est-elle même forcément la meilleure ? Sans doute Marx a-t-il écrit : « L'histoire de l'Internationale a été une lutte continuelle du Conseil général contre les sectes (et inversement) et les tentatives d'amateur qui essayèrent toujours de se maintenir contre le mouvement réel de la classe ouvrière au sein de l'Internationale elle-même. Cette lutte a été menée dans les Congrès, mais bien davantage encore dans les négociations privées du Conseil général avec chaque section en particulier » (13). Il ne faut pas ici confondre Marx acteur et Marx témoin. Lutte du Conseil général contre les sectes, soit ! ce fut bien l'aspect le plus apparent du problème, et finalement le plus décisif, puisque c'est en effet du heurt des conceptions bakouninistes et des conceptions marxistes qu'a péri l'Internationale. Encore reste-t-il à savoir — ce n'est pas contredire une conception marxiste de l'histoire — ce qu'il en est de ce mouvement « réel » de la classe ouvrière, contre lequel vont les activités des sectes, comment, plus généralement, les idéologies s'y ajustent, que ce soit pour le suivre, ou pour le contrarier.

 

Or, sur ce point, les historiens des pays de l'Est ont, me semble-t-il, trop facilement tendance à considérer ce qui se passe au niveau des sections, essentiellement et seulement comme un écho pur et simple des débats qui se produisent en haut lieu. Pour les historiens est-allemands, par exemple, l'histoire de l'Internationale en Allemagne se réduit au très simple schéma suivant : « L'Allemagne a été l'un des champs d'action les plus importants de la Première Internationale. C'est là, sous l'influence déterminante de l'A.I.T., et de Marx et d'Engels, qu'est né le parti ouvrier social-démocrate, le premier parti socialiste prolétarien organisé sur le plan national. Ce parti qui, à son tour, accéda à une importante position au sein de la première organisation internationale de masse du prolétariat, soutint les efforts de Marx et d'Engels en vue de la création de partis ouvriers indépendants s'orientant vers le socialisme scientifique » (14). Empressons-nous d'ajouter que bien d'autres historiens, nullement marxistes, procèdent, pèchent exactement de même. Partout on catalogue, on classe, les sections, les fédérations, les adhérents, en marxistes, en bakouninistes, en proudhoniens, sur la foi de tel vote, ou de telle attitude en un congrès ; on use quelquefois de nuances comme semi-proudhonien, ou proudhonien de gauche : à quand les tiers ou quart de bakouninistes ? Nommer, c'est le défaut le plus constant de l'histoire idéologique, qui entend tout réduire à ses propres normes, à ses strictes proportions.

 

Écho du haut vers le bas ? Il faudrait d'abord, qu'en haut, ces idéologies fussent précises, fixées. Le bakouninisme, n'en déplaise à beaucoup, est-il alors autre chose qu'un amas confus d'affirmations vigoureusement révolutionnaires, mais trop souvent contradictoires ? Quant au marxisme, qui se fixera (ou se figera) plus tard, au temps de la Seconde Internationale, il est assez facile de montrer qu'il est seule- ment en train de se faire — le premier tome du Capital, tout de même, n'est que de 1867 —, par des voies elles aussi souvent contradictoires, cherchant d'ailleurs surtout à s'accorder au « mouvement réel », dont il est plus l'écho que le maître. Quant à leur exact retentissement en bas, les débats du Colloque ont suffisamment montré qu'il était vain de l'exagérer.

 

Écho des idées de Marx — dont Marx refusait alors résolument qu'on les qualifiât de marxistes, ou plus généralement des projets du Conseil général ? La communication capitale — théoriquement — que fit Marx devant le Conseil général les 20 et 27 juin 1865, dont les Aveling feront (beaucoup plus tard, en 1898) la brochure Value, Price and Profit, eut-elle quelque audience dans le mouvement ouvrier anglais ? Aucune, répond absolument H. Collins ; international ou non, celui-ci ne se préoccupe pas de théorie. En France, rien de plus facile que de montrer le caractère très lâche des liens avec Londres. Les Français, cela éclate à la lecture des « minutes », sont gens qui n'ont jamais payé une cotisation régulière, et qui ont toujours des arguments excellents pour se justifier. Bien plus ! tout ce qui émane du Conseil général y est a priori suspect, tout ce qui en vient sera a priori contredit. Dès les débuts, depuis la malencontreuse affaire Henri Lefort, les rapports entre Paris et Londres ont été tendus. Qu'il s'agisse de la première section parisienne, dite proudhonienne, ou de la seconde, dite semi-proudhonienne, on défend le principe absolu de l'autonomie locale, on se méfie des conseils, et des émissaires émigrés venus apporter des instructions. À juste titre d'ailleurs ! Les historiens soviétiques insistent fréquemment sur le rôle d'intermédiaire joué par un Serraillier, expédié à Paris au début du siège de Paris en 1870 pour y apporter des directives essentielles : le seul résultat auquel il soit réellement parvenu a été de provoquer une scission au sein de la Fédération parisienne, une scission dont elle mettra quatre mois décisifs à se remettre.

 

En ce qui concerne enfin l'Allemagne, qui fut le pays où en effet, en 1869, apparut pour la première fois un parti politique prolétarien d'allures marxistes, nous sommes en droit de demander par quels moyens, correspondances, presse, diffusion d'ouvrages de Marx, par quels intermédiaires ont été répandues si largement qu'on nous le dit les directives marxistes, si elles ont bien existé. À ces questions posées aux historiens est-allemands, nous n'avons pas obtenu de réponse. En outre, le rapport qu'ils présentaient a été vigoureusement critiqué par l'historien anglais R.P. Morgan. Si, montre ce dernier, intermédiaire il y eut entre Marx et le mouvement allemand, ce fut d'abord et surtout l'émigré allemand en Suisse J.-Ph. Becker, et non le « marxiste » Liebknecht ; celui-là fut le véritable bâtisseur de l'Internationale en Allemagne. Et quand les Eisenacher se rapprochent, puis se réclament hautement de l'A.I.T., il semble que cela ait été essentiellement pour obtenir la caution, précieuse pour la propagande, d'un nom, d'un titre déjà populaires ; au même moment, l'Association Générale Ouvrière lassallienne concurrente fait d'ailleurs exactement de même. Mais ni l'une ni les autres, en réalité, ne se soucient autrement d'internationalisme ; c'est une simple course au label international. Le mouvement ouvrier socialiste allemand, souligne Morgan, est déjà replié sur ses propres préoccupations nationales, et Marx le reproche assez au fidèle Liebknecht. Liebknecht d'ailleurs était-il marxiste ? Un long débat sur ce point, plutôt acide, s'est élevé au cours du colloque, que nous ne chercherons pas à résumer. Constatons seulement que ce parti social-démocrate que créent Liebknecht et Bebel est en fait un parti démocrate et social qui ne ressemble que de très loin aux projets que Marx avait formés pour l'Allemagne. Dès ce moment, celui-ci ne ménage pas avertissements et désaveux, qui annoncent très exactement les appréciations cruelles qu'il formulera, en 1875, à l'encontre du programme de Gotha.

 

Audience d'autre part des idées de Bakounine ? En France, il me semble que cette audience fut à peu près nulle. J'ai tenté de le démontrer à propos de Lyon, ville qu'on prétend volontiers la citadelle du bakouninisme français (15). Là, et de même façon à Marseille, ce ne sont que quelques têtes, A. Richard, Bastelica, quelques cadres, qui sont contaminés, par une idéologie simpliste mais énergique, et par conséquent facilement séduisante. Mais le mouvement ouvrier (le mouvement « réel ») n'est pas pour autant touché. À Lyon, le 28 septembre 1870, Bakounine, dit-on, soulève les foules lyonnaises, déchaîne, selon sa chère formule, les « mauvaises passions » populaires. Voire ! Il a certes prétendu conduire le mouvement, et abolir sur le champ l'Etat. Mais les ouvriers révolutionnaires lyonnais, fort mal encadrés d'ailleurs, et peu nombreux, ne se sont-ils pas levés tout simplement par un réflexe spontané, un vieux réflexe de passion républicaine et jacobine, sans rien apercevoir en réalité des projets profondément destructeurs que formait leur conducteur ? (16). Ailleurs, peu d'écho : à Paris, un Malon, un moment tenté, lui aussi, répudie très vite et totalement l'apolitisme anarchiste, au nom précisément de la tradition révolutionnaire française, du jacobinisme de 93 et du socialisme politique de 1848 (17). Les conclusions de Marc Vuilleumier, pour le cas de Genève, rejoignent ici les miennes ; en cette ville où l'Alliance de la Démocratie socialiste fit tant de bruit, on peut bien dire qu'elle n'a conquis personne (18). Il reste évidemment qu'au moment décisif, la Belgique, la Suisse jurassienne, l'Espagne, l'Italie, ont choisi le camp bakouniniste, le camp « anti-autoritaire ». Mais ce fut dans une grande confusion. Il apparaît bien que, dans plusieurs cas, ce choix a été déterminé beaucoup moins par des raisons, des influences idéologiques profondes, que par le souci des sections et fédérations de faire respecter leur autonomie, par la vieille méfiance à l'égard du Conseil général, plus aiguë que jamais après 1871, quand celui-ci est devenu décidément trop autoritaire. C'est, J. Dhondt le souligne, particulièrement net en Belgique ; ce pays d'ailleurs, qui n'a jamais été vraiment tenté par les solutions anarchistes, reprendra très vite le droit chemin du socialisme organisé. C'est vrai aussi pour une large part de la petite Suisse. L'Italie est un cas douteux, encore mal connu. Il n'y a qu'en Espagne que l'empreinte bakouniniste ait été réelle, profonde et durable, et c'est un cas qui mérite une étude particulière.

 

Mais alors la question ne doit pas tant se poser en termes d'écho du haut vers le bas, que de réceptivité diverse des mouvements ouvriers divers à telle influence idéologique ; c'est alors que l'étude préalable que nous réclamions du mouvement « réel », et du milieu où se développe ce mouvement, trouve toute sa portée. À propos par exemple des ouvriers italiens, Miklos Molnar écrit très bien : « Ce n'est pas grâce à Bakounine qu'ils se dressent contre le pouvoir central. Bien au contraire c'est la prédisposition anti-étatique des ouvriers italiens qui fait que l'anarchiste russe jusqu'alors inconnu l'emporte à la fois sur un Mazzini, héros vénéré de la nation, et sur le Conseil général de l'Internationale. Penser le contraire, c'est-à-dire attribuer les succès de l'anarchisme bakouniniste soit à la puissance de l'idéologie de Bakounine, soit à son influence et à ses intrigues personnelles serait se moquer des forces profondes auxquelles obéit l'histoire. Cette prédisposition réside dans les traditions et dans les structures économiques qui accusent un retard sensible par rapport aux autres pays occidentaux. Et cette prédisposition provient aussi d'une déception, surtout en Italie méridionale, victime de la prépondérance économique du Nord » (19). C'est dans cette voie qu'il faut incontestablement chercher. Et non pas en effet — qu'on ne nous accuse pas d'une telle étroitesse — dans un horizon seulement économique et social, mais en tenant compte aussi des souvenirs, des traditions ouvrières, de situations politiques accidentelles, en un mot de tous les aspects, quels, qu'ils soient, du mouvement « réel ».

 

Esquissée seulement pour l'Italie, l'étude est déjà engagée assez loin dans le cas crucial de l'Espagne, grâce aux travaux du R.P. Casimir Marti (20). Dans le rapport qu'il a présenté au Colloque, il souligne que les succès incontestables et profonds qu'obtient l'anarchisme à Barcelone s'expliquent là encore par une conjoncture politique particulière : par les déconvenues qu'a apportées à la classe ouvrière barcelonaise l'expérience libérale bourgeoise de la période « progressiste » de 1854 à 1856, dans laquelle ils avaient cru pouvoir placer de grands espoirs. Leur déception, la grave détérioration de la condition ouvrière, matérielle et légale, qui suit, entraînent une radicalisation de l'opinion ouvrière, mise ainsi en condition pour accueillir chaleureusement les disciples de Bakounine. Explication, on le voit, d'abord et surtout par l'accident politique, qu'il y aurait lieu sans aucun doute d'étoffer. Il faudrait, tenant compte par exemple des travaux de Pierre Vilar, rappeler tout le poids qu'a eu dans l'histoire catalane l'hostilité contre l'état espagnol, extérieur, étranger, et oppresseur. De même, sans abuser de cette idée que l'anarchisme est propre aux pays sous-développés industriellement, chercher des éléments d'explication dans les structures de la classe ouvrière catalane, dans la dispersion organique des industries catalanes, où patrons et ouvriers sont restés très proches, ou dans les liens profonds du mouvement ouvrier avec le problème agraire.

 

IDÉOLOGIE ET PRATIQUE

 

Dans cette étude des rapports de l'idéologie et du mouvement, il me semble même qu'il faut aller plus loin, qu'il n'y a pas que ce problème, en somme facile à résoudre, de la « prédisposition». C'est ce que j'ai tenté de montrer dans le cas de la France.

 

On peut admettre, depuis les travaux de Puech, que, prédisposition ou non, les sections françaises ont subi au départ, et pour l'essentiel, l'influence de l'idéologie proudhonienne. Le « Mémoire » préparé par les ouvriers parisiens pour le Congrès de Genève de 1866, auquel souscriront d'enthousiasme les autres sections, est tout entier en effet d'inspiration proudhonienne. Or, si ce point de départ est incontestable, très vite la pratique ouvrière, les nécessités immédiates de la lutte ont contredit, disloqué, enfin ruiné de fond en comble ces premières prises de position idéologiques. Le proudhonisme, dit-on, est un apolitisme strict, ne voit la solution du problème social que dans un réformisme coopératif, est hostile à toute forme de lutte violente : selon Proudhon, « il n'y a pas plus de droit à la grève que de droit à l'inceste, ou à l'adultère ». Mais voici des ouvriers internationaux qui, très bientôt, s'animent, s'agitent. Les sociétés coopératives, où ils sont, dissimulent souvent des sociétés de résistance, déjà syndicalistes. L'essentiel de l'activité des sections consiste, à partir de 1867, non pas certes à fomenter, mais à épauler énergiquement plusieurs grandes grèves : celle des bronziers parisiens de février 1867 (où sont compromis bien des prétendus proudhoniens), celles des cordiers de Paris et des fileurs et tisserands de Roubaix en mars, des mineurs de Fuveau en avril, sans compter un appui, non négligeable, fourni à des grèves étrangères. Apolitisme ? Mais la campagne que mènent en 1863 ceux qui vont être les fondateurs de l'Internationale française en faveur de l'indépendance de la Pologne, celle qui la continue en 1863 et 1864 des candidatures ouvrières, ne sont-elles pas des prises de position politiques ? En novembre 1867, les Internationaux parisiens vont manifester, avec les républicains radicaux, sur la tombe de Manin, pour la défense des libertés italiennes. L'incident déplaît à l'Empire, qui intente un premier procès aux dirigeants de l'Association, encore tous proudhoniens. Mais, profitant de la vacance, une seconde équipe vient remplacer la première, qui est beaucoup plus radicale, qu'on dit déjà « collectiviste ». Est-ce un hasard ? La pratique, tout simplement, a effacé une idéologie.

 

Et de cette pratique, me semble-t-il, va naître une idéologie nouvelle. Après ces premiers temps proudhoniens, il ne paraît pas, nous l'avons vu, que le mouvement français subisse d'autres influences idéologiques déterminantes, marxistes ou bakouninistes. Et cependant, ce sont bien des idées nouvelles qui s'élaborent. Ce cheminement d'une pratique à une idéologie est exactement décrit par l'International Eugène Varlin, dans un article paru dans La Marseillaise du 11 mars 1870, où il célèbre les mérites des sociétés corporatives. « Les sociétés ouvrières, sous quelques formes qu'elles existent actuellement, ont déjà cet immense avantage d'habituer les hommes à la vie de société, et de les préparer ainsi pour une organisation sociale plus étendue. Elles les habituent non seulement à s'accorder ou à s'entendre, mais encore à discuter, à raisonner de leurs intérêts matériels et moraux, et toujours du point de vue collectif... Beaucoup de leurs membres, souvent, sont inconscients au début du rôle que ces sociétés sont appelées à remplir dans l'avenir ; ils ne songent d'abord qu'à résister à l'exploitation du capital ou à obtenir quelque amélioration de détail ; mais bientôt les rudes efforts qu'ils ont à faire pour aboutir à des palliatifs insuffisants les amènent fatalement à rechercher les réformes radicales qui peuvent les affranchir de l'oppression capitaliste. Alors ils étudient les questions sociales et se font représenter aux congrès ouvriers. » Nous assistons ici à l'aboutissement décisif d'un long processus de prise de conscience, commencé bien avant 1848. En cette fin de l'Empire, les ouvriers se sont haussés à un premier niveau, celui de la conscience syndicale (et c'est en ce sens qu'on ne doit plus parler de « préhistoire » du mouvement ouvrier, mais bien d'histoire).

Mais les choses n'en restent pas là : ce syndicalisme même les conduit directement, naturellement à un projet de bouleversement total de la société existante. Ils se sont rendu compte peu à peu que, dans la production, ils étaient les véritables, les seuls producteurs, que le capital est, sans leurs bras — ils le démontrent concrètement par la grève —, stérile et improductif. À présent qu'ils sont organisés, pourquoi ne feraient-ils pas toute l'affaire eux-mêmes, pourquoi chaque syndicat corporatif, en chaque secteur, ne prendrait-il pas en main la gestion de la production ? C'est ce que certains métiers tenteront de réaliser pendant la Commune.

 

Et cette prise de conscience se situe aussi sur le plan politique. Les ouvriers français ont-ils songé à créer un parti ? il est trop tôt pour qu'on en soit là ; et d'ailleurs la solution du parti (que Marx n'a pas encore choisie ni précisément formulée) est-elle la seule qui doive être envisagée ? Les ouvriers français en tout cas veulent faire leur politique. Il y avait eu d'abord, en 1863 et 1864, le mouvement des candidatures ouvrières, naïf, mais révélateur : des ouvriers prétendaient pénétrer, en leur nom propre, au Corps législatif, pour y défendre une politique proprement ouvrière. Et surtout, ne serait-ce que du fait même de l'oppression, de la persécution impériale, ils ont acquis cette certitude que rien ne saurait être changé à leur situation si l'on ne s'en prend à l'état. Vers la fin de l'Empire, les meilleurs des ouvriers internationaux, un Varlin par exemple, ont déjà formulé cette idée qu'il faut faire disparaître toutes les formes oppressives de l'Etat. Dans l'avenir socialiste, de même que la production appartiendra à la classe ouvrière organisée, de même une administration des choses politiques sera réduite à ses plus simples éléments. Influences ici du bakouninisme ? pas du tout. Ce syndicalisme, ce socialisme révolutionnaire français a une couleur tout originale, et découle comme naturellement de l'expérience pratique (et des traditions) de la classe ouvrière française. Celle-ci d'ailleurs, loin d'écouter ce que lui prêche Bakounine, est bien décidée, dans l'immédiat, à « faire de la politique ». En fait, les ouvriers français feraient bien plutôt du marxisme sans le savoir. Ils sont en train de parcourir, mais par leurs propres forces, de leur propre chef, les chemins que Marx avait ouverts à l'Internationale dans l'Adresse inaugurale. Et ce texte de Marx ne sonne-t-il pas comme celui que nous citions de Varlin : « Les syndicats sont les écoles du socialisme. C'est dans les syndicats que les ouvriers s'éduquent et deviennent socialistes, parce que tous les jours se mène sous leurs yeux la lutte avec le capital... La grande masse des ouvriers est arrivée à comprendre qu'il faut que sa situation matérielle soit améliorée. Or, une fois la situation matérielle de l'ouvrier améliorée, il peut se consacrer à l'éducation de ses enfants, sa femme et ses enfants n'ont pas besoin d'aller à la fabrique, il peut lui-même davantage cultiver son esprit, mieux soigner son corps, il devient alors socialiste sans s'en douter » (21).

 

 C'est dans une perspective inverse de la perspective habituelle qu'il faudrait traiter le problème des rapports de l'idéologie et du mouvement. Il est une question qui n'a pas été soulevée au Colloque, mais qui aurait valu de l'être. Quelles ont été les influences des divers mouvements, et notamment du mouvement français, sur l'évolution des idéologies, entre autres le marxisme ? Maximilien Rubel a commencé ailleurs de poser ce délicat problème.

 

L'exemple français montre en tout cas comment on passe d'une pratique ouvrière à une véritable idéologie. Est-il généralisable ? probablement pas ; mais ce qui se passe en Belgique, où l'évolution est assez proche de celle de la France, ou en Allemagne, où elle est au contraire profondément divergente, ne mériterait-il pas d'être examiné à la même lumière. Il invite en tout cas à répudier cette affirmation, théorique mais non pas historique, qui fut le credo de toute la Sociale-Démocratie, la règle d'or qu'a reprise Lénine : qu'une classe ouvrière ne peut être spontanément que trade-unioniste, réformiste, et qu'il faut que le socialisme lui soit enseigné du dehors. Un socialisme rudimentaire peut naître de la praxis ouvrière. À tout le moins pourrait-on dire qu'une classe ouvrière, si elle est mécontente, sera spontanément, non pas réformiste, mais syndicaliste révolutionnaire.

 

LA FIN DE L'INTERNATIONALE

 

Voici enfin, si tant d'autres ne sont que posés, un problème qui apparaît comme parfaitement résolu désormais : celui de la ruine et de la mort de l'A.I.T. Il l'est tout au long du remarquable rapport de Miklos Molnar, qui reprend, en les améliorant et en les nuançant, les principales conclusions de son livre sur la Conférence de Londres. Les causes traditionnellement invoquées, écrasement de la Commune, abus d'autorité du Conseil général, conflit personnel et doctrinal de Marx et de Bakounine, ne sont pas toutes exactes, ni ne constituent une explication suffisante. 1871, nous l'avons souligné, ne brise en aucune façon l'élan de l'Association ; les gains réalisés en Belgique, en Espagne, en Italie, compensent, et au-delà, la disparition des sections françaises : Engels parle alors de « succès colossaux ». Quant au conflit Marx-Bakounine, s'il est un élément important, il demande à être replacé dans un contexte infiniment plus vaste.

Les jeunes mouvements des pays méditerranéens, maintenant en plein essor, choisissent la voie autonomiste, anti-autoritaire, plutôt qu'à strictement parler — nous nous en sommes expliqués — anarchiste et bakouniniste. Et Marx a sans aucun doute fait une erreur d'appréciation en sous-estimant leur originalité déjà vigoureuse, commis une maladresse tactique en cherchant à leur imposer brusquement, en 1871, et une tutelle, et cette solution nordique du « parti politique distinct » qui supposait une plus grande maturité. Mais il n'y a pas que maladresse: « La politique du Conseil général, écrit Molnar, a déclenché la crise, elle l'a encore aggravée et accélérée, mais elle avait été elle-même la conséquence des transformations qui s'étaient produites au sein de la classe ouvrière ».

Au même moment, ce que l'on peut appeler le « camp » du Conseil général est en pleine décomposition. La France est abattue, mais les trade unions anglaises, déjà réticentes depuis 1867 (et peu nombreuses), abandonnent l'Association dont elles considèrent les projets comme trop révolutionnaires ; quant aux Allemands sur lesquels Marx fait fond, puisqu'ils représentent à ses yeux la seule force organisée qui subsiste dans l'Internationale, ils sont toujours davantage repliés sur eux-mêmes, sur leurs problèmes nationaux propres.

 

Au bout du compte, deux grands faits expliquent la ruine de l'A.I.T. D'abord, si l'on peut dire, la « nationalisation » croissante des mouvements ouvriers. Au fond, autour de ce pivot des années soixante qui virent naître et croître l'Internationale, nous assistons, dans tous les pays qu'elle a touchés, à l'affermissement de chaque prolétariat national, à l'affirmation par chacun de son existence, d'abord comme prolétariat, puis peu à peu comme prolétariat national. Et chacun, se fortifiant, évolue originalement, diversement. « Le mouvement ouvrier européen, écrit Molnar, subit une mutation générale. La classe ouvrière qui avait réalisé une certaine unité pendant huit brèves années, va se développer dans trois directions divergentes : les partis sociaux-démocrates, les Trade Unions, l'anarchisme... Et ce n'est certainement pas la crise au sein de l'Association qui crée la division ; bien au contraire, c'est la bifurcation des grandes tendances qui agit sur l'Internationale. » J'aurais pour ma part ajouté une quatrième voie, celle, s'il n'eût été écrasé en 1871, du « syndicalisme révolutionnaire » à la française, qui me paraît tout de même survivre en Belgique. Ainsi l'Internationale éclate, parce qu'elle se nie elle-même.

 

Second fait : nous entrons, après 1870, dans une nouvelle conjoncture, internationale et politique. Elle accentue, elle renforce la tendance qu'ont les mouvements nationaux à se replier sur eux-mêmes. L'unité italienne, l'unité allemande, sont faites ; une paix relativement durable s'établit, du moins en Europe occidentale. « Les problèmes d'intérêt général, tels que la menace des guerres qui se succèdent, et le sort des nationalités opprimées ou divisées, perdent de leur acuité ». Voilà en somme la très exacte contre-épreuve de ce que nous avions observé lors de la naissance de l'Internationale et de l'internationalisme en Angleterre. Apparue dans un certain climat, qui l'explique au moins partiellement, l'Association disparaît quand s'en établit un tout autre. En outre, en Angleterre et en Allemagne, la situation intérieure pousse plus encore à ce repli sur une lutte purement nationale, a l'oubli des solidarités internationales. Les trade-unions acquièrent de 1871 à 1876 les libertés syndicales majeures ; la Social-Démocratie allemande peut commencer à éprouver la valeur de cette nouvelle, arme, le suffrage universel. « L'Internationale reste, en conséquence, vidée de son contenu : en France, par la force brutale, en Angleterre et dans les pays germaniques, par la force des choses... » La démonstration est remarquable.

 

Un faisceau de situations avait fait l'Internationale. Un autre la défait. Un élément domine : le temps, du moins dans les pays les plus évolués, des partis politiques ouvriers nationaux est venu. Marx l'a compris plus vite que les autres, qui liquide l'Internationale à La Haye, pour que ce qu'il pouvait rester de prestige à l'organisation, à son nom, ne profite pas à ses adversaires, blanquistes ou anarchistes, pour qu'elle laisse place à de nouvelles formes de luttes, plus appropriées, qui vont se généraliser dans les décades suivantes. Cela ne témoigne-t-il pas, une fois encore, de l'acuité supérieure de son juge- ment ?

 

Mais ce problème parfaitement résolu nous en pose un autre, que nous n'avons fait qu'effleurer au Colloque, et qu'il est malaisé de résoudre. Qu'en était-il de l'internationalisme des ouvriers qui appartinrent à l'A.I.T. ? Bien décourageantes sont les conclusions auxquelles aboutit H. Collins ; l'enthousiasme internationaliste ne fut, en Angleterre, que passager et limité, et les ouvriers anglais furent guidés surtout par l'intérêt matériel. Décourageantes, celles de R.P. Morgan pour l'Allemagne, où il ne voit guère que préoccupations limitées au strict horizon national, sans grand souci de solidarité extérieure. Décourageante, cette vague de chauvinisme qui saisit la classe ouvrière française au moment de la guerre franco-allemande, et même des meilleurs parmi les ouvriers internationaux. Et cependant il y avait beaucoup de joie, une grande fraternité dans les congrès internationaux. Le problème reste ouvert ; momentanément, nous n'avons pour seule preuve de l'existence d'un internationalisme ouvrier que celle de l'Internationale elle-même.

 

 

 

(1) Cf. G. Haupt, « Note sur les archives de la Ière Internationale réunies par le B.S.I. », Le Mouvement social, 1963, n° 44, juill.-sept, p. 83-91, et 1964, n° 48, juill.-sept., p. 87-94.

(2) Ryazanoff [Rjazanov] (D.), « Zur Geschichte der Ersten Internationale. Die Entstehung der Internationalen Arbeiterassociation », Marx-Engels-Archiv, Bd I, 1927, p. 119-202.

(3) Il ne faut pas négliger cependant, entre autres:

- Stekloff(G. M ), History of the First International (traduction de la 3è édition russe), London, M. Laurence, 1928.

- Krihvogus (I. M. ) Steskewitsch (S. M.), Abriss des Geschichte der I. und II. Internationale, Berlin, Dietz Verlag, 1960.

- Braunthal (J.), Geschichte der Internationale, Bd I, Hannover, S.H.W. Dietz, 1961.

(4) Répertoire International des sources pour l'étude des mouvements sociaux aux XIXe et XXe siècles. La Première Internationale. Paris, A. Colin, vol. I, 1958, 81 p. ; vol. II, 1961, 86 p. ; vol. III, 1963, 224 p.

— La Première Internationale. Recueil de documents publié sous la direction de J. Freymond. Genève, Droz, 1962, 2 vol., 454 et 499 p.

— M. Molnar, Le déclin de la Première Internationale, la Conférence de Londres de 1871, Genève, Droz, 1963, 258 p.

— Documents of the First International. Moscow, vol. I, Foreign Languages Publishing House, s.d. 483 p. ; vol. II, Progress Publishers, s.d., 444 p.

(5) Cf. la bibliographie détaillée ci-après.

(6) Voir sur ce point le rapport de synthèse préparé par M. Jan Dhondt.

(7) Gossez (R.). « La proscription et les origines de l'Internationale. Le Comité International Permanent »,1848, Revue des Révolutions contemporaines, 1951, n° 189, déc, p. 96-115.

— Mûller-Lehning (A.). « The International Association, 1855-1859 », International Review of Social History, 1938, III, p. 184-286.

(8) Il ne s'agit pas pour autant de dire qu'il faille les considérer comme quantité négligeable. Bien, au contraire, ces sections ont joué fréquemment un rôle important dans l'histoire de l'Internationale. Cf. notamment sur la section russe de Genève (qui ne compta que quelques dizaines d'adhérents) Koz'min (B.P.), Russkaja sekcija Pervogo Internacionala, Moskva, 1957, 410 p., et les nombreux travaux énumérés dans la bibliographie ci-après. — Sur les sections des Etats-Unis, Bernstein (S.), The First International in America, New York, 1962, 312 p., ainsi que le rapport présenté au colloque par K. Obermann, La participation à la Première Internationale, avant 1872, des ouvriers allemands immigrés aux Etats-Unis.

9) Le cas est particulièrement fréquent en Belgique. On constate aussi bien en France de ces variations brusques d'effectifs : la section de Rouen compte 21 membres en mars 1867 ; la fédération rouennaise en a 2.000 en mars 1869, 3.000 en mai, et 1.100 seulement en janvier 1870. La Société de résistance et de solidarité des travailleurs de Reims et des environs apparaît en mars 1870 et prétend à quelques 1.600 membres ; on n'en trouve plus  trace deux mois après.

(10) L'estimation que je propose a été jugée trop élevée par Jean Maitron, qui, lors de ses patientes recherches en vue de l'élaboration du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, n'a répertorié que 2.091 adhérents sûrs ; trop basse au contraire par Jean Bruhat, qui croit à une audience beaucoup plus considérable. En réalité, je pense que le débat n'a pas grand sens, et qu'il suffirait de s'accorder sur ce que l'on entend par adhérents à l'Internationale. Les 2.091 membres allégués par Maitron, membres sûrs, sont les militants en vue, repérés, fichés de quelque façon par la police, ou par quelque autre instrument de répression. Bruhat, de son côté, souligne justement l'écho puissant qu'ont eu les activités de l'Internationale sur le mouvement ouvrier français. Faute de pouvoir dénombrer, sur pièces, les cotisants réguliers, ou du moins les adhérents sérieux (ce qui n'aurait d'ailleurs pas grand sens s'agissant d'une organisation aussi lâche et aussi fluctuante que fut l'A.I.T.), je n'ai cherché à totaliser, fort approximativement, que les membres de sociétés ouvrières suffisamment stables, qui avaient donné une adhésion suffisamment explicite à l'Association. N'ayant en aucune façon le culte du chiffre, je ne voulais donner qu'un ordre de grandeur à peu près vraisemblable.

(11) Dans Procès des Communards, coll. « Archives », 1964.

(12) Rapport de Mesdames E. Stepanova et I. Bach sur le Conseil général et son rôle dans l'Association Internationale des Travailleurs. 

(13) K. Marx, lettre du 23 décembre 1871 à Boite.

(14) Rapport de MM. E. Engelberg et R. Dlubek sur le mouvement ouvrier allemand et la Première Internationale de 1864 à 1872.

(15) « La Première Internationale à Lyon (1865-1870) : problèmes d'histoire du mouvement ouvrier français », Annali, Istituto Gg Feltrinelli, 1961.

Je dois cependant souligner qu'un autre historien de l'Internationale lyonnaise, M. Moissonnier, est en désaccord pour l'essentiel, avec les conclusions que j'ai proposées. Cf. de celui-ci deux articles : « Première Internationale et courants traditionnels du mouvement ouvrier à Lyon », Cahiers internationaux, 1961, n° 118, et « La Première Internationale et la Commune à Lyon », La Nouvelle Critique, 1964, n° 159.

(16) Dans « Bakounine à Lyon en 1870 », Actes du 77° Congrès des Sociétés savantes, 1952, F. Rude, qui étudie notamment l'émeute du 28 septembre, montre très bien combien sont proches les techniques de coup d'état blanquisme et bakounisniste. Plutôt accoutumés au premier style, les ouvriers lyonnais n'ont sans aucun doute pas vu grande originalité au second.

(17) Cf. sur ce point la correspondance de Benoît Malon avec A. Richard (Archives municipales de Lyon, I 2 56), et notamment la lettre du 26 janvier 1870 que j'ai reproduite dans Annali, 1961, art. cité.

(18) M. Vuilleumier. « Bakounine, l'Alliance Internationale de la Démocratie socialiste et la Première Internationale à Genève (1868-1869) », Cahiers Vilfredo Pareto, 1964, IV. « Les travailleurs genevois, même ceux du bâtiment que Bakounine, prenant ses désirs pour des réalités, prétendra toujours lui avoir été favorables, n'étaient nullement préparés à accepter des principes tels que ceux de l'Alliance... Si l'Alliance s'était bornée à une patiente action idéologique, théorique, elle aurait peut-être obtenu à la longue quelque succès... Les porte-parole de l'alliance étaient en bonne partie des étrangers qui, comme Bakounine, ne comprenaient guère le caractère des ouvriers genevois, et dont on se défiait. Si elle eut son siège à Genève, l'Alliance n'y vécut pas dans un terrain favorable ; c'est dans le Jura, grâce à James Guillaume, que Bakounine devait trouver la base ouvrière qui lui manquait à Genève. »

(19) Rapport de M. Molnar : Quelques remarques à propos de la crise de l'Internationale en 1871.

(20) Cf. Marti (C), Origenes del Anarquismo en Barcelona, 1959, ainsi que  « La Première Internationale à Barcelone (1868-1870) », International Review of Social History, 1959, IV, 3.

(21) K. Marx, interview au syndicalisme allemand Hamann, 30 septembre 1869.

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